«Les forces vives se sont manifestées, mais l’alternative à gauche reste à construire, à coordonner.»

Interview avec une militante de la CFDT

Claude Meunier de Socialisme International a interviewé Monique Couteaux, militante de la CFDT et une des responsables de ce syndicat dans l’enseignement privé, qui était déléguée au Congrès de la CFDT qui a eu lieu en mai 2002 à Nantes. Monique est également animatrice d’un groupe de proximité d’ATTAC dans les Hauts de Seine.

Socialisme International : Quels sont les résultats les plus significatifs de ce congrès, d’après toi ?

Le 45ème Congrès de la CFDT à Nantes s’est déroulé dans un contexte très particulier. Au départ programmé de Nicole Notat s’est ajouté le choc non-prévu des présidentielles. Tout dans la préparation de ce congrès avait été préparé par l’appareil syndical pour qu’il soit lisse et montre une CFDT pacifiée, une CFDT en accord avec la ligne défendue par la direction confédérale - privilégier le contractuel par rapport au législatif, œuvrer à la régulation de la mondialisation libérale « inéluctable » ; assouplir la législation sociale au nom du modernisme et du réalisme.
Le quitus voté à 78 % à la direction sortante reflète toute la personnalisation orchestrée autour de N. Notat et du bilan de ce dernier mandat. Il faut rappeler que N. Notat est arrivée à ce poste après un « putsch » qui a éliminé Jean Kaspar, qu’au congrès de Montpellier de 1995, la direction n’avait pas le quitus. Le congrès de Lille de 1998 a été celui des grandes manœuvres de normalisation et de lutte contre l’opposition interne. Elle devait quitter la CFDT par la grande porte et j’ajouterai avant que les contradictions de la politique conduite et de l’échec de la « refondation sociale » avec le MEDEF ne risquent d’être trop explosifs pour l’organisation.
Ce qui me semble plus important et significatif au niveau du vote est le résultat obtenu par certains amendements sur des points chauds, qui reflètent bien les réalités vécues par les salariés et leurs inquiétudes pour l’avenir.

Les votes critiques ont atteints entre 25 % et 46 %, malgré la concentration de plus du tiers des mandats entre les mains des permanents :
• 25 % des voix sur la nécessité de maintenir le montant des retraites à taux plein à 75 % :.
• 37 %.contre l’épargne salariale :
• 46 % pour le refus des plans sociaux dans les entreprises dont les résultats sont en progression :
• 37 % pour réaffirmer le caractère central du salaire et contester sa dilution dans différents éléments périphériques.
Et plus globalement je pense qu’y compris le vote sur le quitus, malgré les départs depuis 1995 de camarades critiques, montre qu’il reste bien à la CFDT un quart de militants favorables à une ligne syndicale alternative à celle de la direction confédérale.
Si les militants plus jeunes dans la CFDT ne portent pas les débats de la même façon que nous les portons depuis au moins trente ans, ils soulèvent néanmoins des questions qu’ils rencontrent dans leur syndicalisme quotidien et qui alimentent la critique des positions de la CFDT.

S.I. Quel est ton syndicat ? Peux-tu te présenter en tant que syndicaliste ?

Je milite depuis 1978 à la FEP (Fédération de la Formation et de l’Enseignement Privés). Aujourd’hui la FEP compte un peu plus de 20 000 adhérents. Elle a conquis la première place aux élections professionnelles.

Environ 65 % des adhérents sont des enseignants sous contrat avec l’Etat (1er et 2nd degrés), 10 % environ sont de la formation continue, 10 % également sont des personnels de droit privé (personnels de service, administratif, éducateurs …), 6 % de l’enseignement agricole ; les 10 % restants se partagent entre les enseignants du hors contrat et les retraités.
C’est un champ professionnel assez complexe, où cohabitent des salariés de l’Etat (mais qui n’ont pas la garantie d’emploi car non fonctionnaires) et des personnels dépendant des organismes privés qui possèdent notamment les locaux des établissements et qui embauchent les personnels.
C’est pourquoi nous avons été conduits à négocier la RTT mais nous sommes également concernés par les réformes de l’Education Nationale.

Je suis déléguée syndicale de mon établissement, secrétaire du syndicat des Hauts de Seine et secrétaire régionale des 8 syndicats d’Ile de France. Je fais partie de ceux qui s’opposent à la direction confédérale de la CFDT et qui étaient partie prenante du mouvement Tous Ensemble de 1995 à 1998.

S.I. Ce n’était pas ton premier congrès. Comment l’as-tu vécu cette fois-ci ? Quelles sont les leçons que tu en as tiré ?

J’ai vécu ce congrès de façon plus détendue que celui de Lille en 1998 ! Les années 1995 - 98 ont été très rudes pour nous syndicalistes critiques de la CFDT.

Le soutien de Nicole Notat au plan Juppé, les accords UNEDIC contre les droits des chômeurs, les manœuvres internes conte les opposants et finalement le départ de camarades vers SUD, la CGT, la FSU, ou le repli sur le terrain strictement professionnel choisi par certains ont fait de ces années des « années noires » de l’histoire de la CFDT.
Tel qu’il avait été préparé, ce congrès devait être un congrès sans réels enjeux.

Des textes découpés en mini-résolutions, ne permettant pas de proposer un texte cohérent avec des éléments d’analyse générale et des propositions globales, un texte proclamé sur « le monde que nous voulons », élément essentiel de l’actualité et du débat interne, mais lui non soumis à amendement. Le successeur au secrétaire général désigné avant le congrès, et les candidats critiques des fédérations ou des régions au Conseil national confédéral éliminés d’avance par le mode de classement des bulletins de vote.

Il est vrai que lorsqu’on a peu d’attentes, on a peu de déception !
Les textes soumis au congrès ne permettaient pas de trancher les questions centrales : salaires, précarité, retraites, services publics. Mais ce qui fait la richesse d’un congrès, c’est de voir que, malgré tout ce qui avait été mis en place, des délégués de syndicats ont fait entendre à la tribune des voix discordantes.
Sur la centaine d’interventions, les critiques sur la « refondation sociale » avec le MEDEF, ou le bilan des lois Aubry II et surtout autour des retraites ont montré une réalité qui ne transparaissait pas dans les textes préparatoires.
Je crois que la principale leçon à tirer de ce congrès, c’est que l’esprit critique est toujours d’actualité à la CFDT, et que les débats sont loin d’être clos. Comme nous l’avons entendu de la part de militants dans la ligne, « non seulement ils sont toujours là mais ils se reproduisent ». C’est sans doute une réalité que la direction de la confédération aurait aimé pouvoir balayer à Nantes.

S. I. Beaucoup de bons militants sont partis, comme tu l’as dit, vers des syndicats à priori plus radicaux, comme SUD, voire la CGT. Tu n’as jamais pensé à suivre leur exemple ?

Il y a des moments ou l’envie m’a prise comme beaucoup de quitter la CFDT. C’est usant de se battre au quotidien contre les patrons, les institutions et de devoir en plus se battre contre la direction de sa propre confédération ou de sa fédération. Mais le fait qu’il y ait moins de 10 % de salariés français syndiqués et un éclatement syndical néfaste à leur intérêt m’ont toujours retenu de franchir le pas.

Et puis la CFDT, j’y ai consacré près de 25 ans de mon activité syndicale parce que je crois à l’interprofessionnel, parce que je crois que notre travail critique a contribué au maintien de nombreux copains dans nos rangs. Alors, la CFDT n’appartient pas à ceux qui aujourd’hui la dirige. Elle appartient à toutes les générations de travailleurs, de salariés qui, par rupture avec la CFTC ont prôné l’indépendance par rapport aux institutions patronales, confessionnelles, gouvernementales.

Le rôle de l’opposition interne est de continuer de poser de bonnes questions, de démontrer l’articulation nécessaire entre la défense quotidienne des salariés et la compréhension globale du fonctionnement des rapports salariat-patronat dans le système actuel, d’être présente dans les luttes comme elle l’a toujours fait en étendant les liens avec le mouvement social et les autres syndicats.

Il est évident également que nous devons tout faire pour peser en faveur de la construction d’une Europe sociale et d’un mouvement syndical présent et unitaire face aux attaques libérales. La situation politique en France et en Europe – victoire de la droite, montée des populismes – et la situation internationale – mondialisation de la guerre par les Etats-Unis et ses alliés comme moyen d’étouffer les inégalités criantes de richesses et de développement entre le Nord et le Sud – ne nous laisseront aucune autre solution que celle de continuer les luttes et de contribuer à des mobilisations à la hauteur des enjeux.

S.I. Quel est le bilan, d’après toi, de l’ère Notat ? Le fait que la CFDT soit devenue le premier syndicat en France ne justifie-t-il pas le « réalisme et le courage » de Nicole Notat ?

D’abord je voudrais dire que, lorsqu’un secrétaire général reçoit des compliments d’Ernest-Antoine Sellière, de Denis Kessler, d’Alain Juppé, je ne peux que me poser de sérieuses questions sur la lisibilité de ses positions pour l’ensemble des salariés !

Cependant il est vrai que la CFDT a progressé en terme d’adhésions. Plusieurs éléments parfois contradictoires peuvent expliquer cette évolution.

La CFDT s’est développée surtout dans le secteur privé (tertiaire et PME particulièrement) auquel elle a apporté des moyens concrets pour défendre des droits particulièrement malmenés. Ces secteurs n’avaient pas toujours la capacité de créer des rapports de force et la négociation à défaut est apparue comme le moyen d’avancer. De façon plus générale, la crise, le chômage, la précarité, les déceptions créées par les politiques suivies par les gouvernements de gauche ont pu inciter à un repli sur des revendications dites réalistes.

Il ne faut pas non plus sous-estimer les dégâts causés par la pensée unique libérale individualiste - régression du sens du collectif, montée en puissance de l’individualisme, de la notion du mérite personnel. Vingt ans de matraquage, vingt ans pendant lesquels les références au nom du mouvement ouvrier, de ses courants de pensée, classaient tout militant comme « rétrograde », « archaïque » voire « réactionnaire » ! Lutte de classes et rapports de force étaient devenus de gros mots.

Et puis la chute du mur de Berlin, du stalinisme, des gouvernements « communistes », n’a pas apporté les germes d’une nouvelle démocratie réelle. Le modèle capitaliste libéral s’est imposé comme le seul, l’unique. Il a conduit partout à une vraie régression sociale et politique.

Beaucoup de militants du Parti communiste en particulier n’ont pas fini de faire le deuil de l’histoire tragique du stalinisme. L’équilibre rompu des deux blocs a laissé ressurgir tous les vieux démons des nationalismes, du racisme, de la peur de l’autre. Nous avancions dans une situation particulièrement difficile.

Malgré tout ce qu’on nous raconte, il n’y a pas d’« intérêt général ». Il y a la défense de l’intérêt des salariés que nous représentons et que nous défendons.

La CFDT aujourd’hui, on la dit « réformiste ». Mais c’est un leurre. Le réformisme a une signification précise dans l’histoire. Il s’agit d’améliorer le sort des salariés par des réformes, des lois, des droits nouveaux, l’objectif étant bien un jour de sortir des rapports d’exploitation capitaliste.
En aucun cas le réformisme ne peut justifier l’abandon de droits et des reculs dus à l’accompagnement du libéralisme. La contradiction majeure entre la direction confédérale et les salariés est là.

Mais en note optimiste, ce que je veux te dire, c’est que dans les fédérations – comme la FGTE (transports et équipement) – ou les régions – comme l’Auvergne – qui ont fortement progressé en adhérents, figurent aussi des oppositionnels connus. Autrement dit, le vrai travail de terrain paye. Les militants qui assurent au quotidien la lutte pour la défense des salariés qu’ils représentent sont reconnus.

Les années Notat ont été celles d’un verrouillage organisationnel particulièrement efficace. La CFDT a ses experts en tout genre, un budget communication fort importante, un fonctionnement centralisé qui ne va pas vraiment dans le sens de la démocratie. Les moyens de développement des syndicats sont fortement soumis à la charte financière qui alimente l’appareil central. Tout ce qui relève du développement est contrôlé par des projets qui doivent s’inscrire dans le syndicalisme d’adhérents prône par la direction.

Les adhérents paient leur cotisation, les experts pensent et produisent le discours et l’argumentation idéologique. Les militants intermédiaires investis de responsabilités retransmettent et contrôlent que tout est bien compris – il y va de leur propre carrière syndicale.

La centralisation renforcée par les réformes des structures confédérales et fédérales visent à n’avoir qu’une seule rangée de têtes.

Mais l’histoire s’est construite avec des rebelles et des mouvements sociaux. Alors, rendez-vous demain, sur les salaires, sur les minima sociaux, sur les retraites, sur les services publics …

S.I. Justement, chaque année ou presque on prédit une rentrée chaude. Y a-t-il une dynamique particulière cette année ?

Pour toutes les raisons expliquées avant je ne vois pas comment le rentrée ne pourrait pas être chaude. Mais le problème du débouché politique demeure – les forces vives se sont manifestées, mais l’alternative à gauche reste à construire, à coordonner. Il faut dépasser les querelles de parti, d’influences, de sectarisme.

Les rendez-vous sociaux qui nous attendent devront clarifier les positions des uns et des autres.
 

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