Les syndicats et la tradition marxiste

 La perte d’adhérents des syndicats semble donner raison à ceux qui prédisent la fin de la lutte des classes. Cependant, d’un point de vue plus large, nous pouvons constater que, partout les travailleurs ont joué un rôle significatif dans les transformations politiques qui ont marqué le vingtième siècle, ils se sont exprimés à travers la création ou le renforcement d’organisations syndicales.

Qui peut nier l’influence des militants ouvriers polonais qui ont créé le syndicat Solidarnosc au début des années 1980, et ainsi contribué à affaiblir les régimes capitalistes d’Etat de l’Europe de l’Est? Ou l’impact des grèves menées par les syndicats noirs de l’Afrique du Sud sur la stabilité du pouvoir dans ce pays ? Encore plus récemment, ce sont les organisations ouvrières de Corée du Sud qui ont montré l’exemple aux travailleurs de l’Asie une région en luttant contre un gouvernement autoritaire et un patronat de choc.

Pour mieux comprendre l’importance du mouvement syndical d’aujourd’hui, nous devons d’abord revenir aux sources du marxisme.

Pour Marx, 1’aspect fondamental - et infiniment positif - des syndicats était qu ‘ils représentaient 1’unité des travailleurs face aux patrons. Divisés entre eux, réduits à de simples marchandises par les lois du marché capitaliste, les travailleurs subissaient les conséquences de la concurrence entre les patrons.
 
 

Une école de guerre

La signification des syndicats ne se limitait pas, cependant, à leur fonction de défense des intérêts économiques immédiats des travailleurs. Au contraire, Marx et Engels y voyaient une "école de guerre" – un lieu où l’expérience des luttes conduirait naturellement à l’éveil politique de la classe. Ils citaient comme exemple la campagne des syndicats anglais pour la réduction de temps de travail – une campagne qui les amena logiquement à participer à l’agitation pour l’extension du droit de vote. Des dirigeants des syndicats anglais siègaient même au Conseil Central de l’Association Internationale des Travailleurs, dont Marx était le principal animateur. (Ce fut à cette époque – la fin des années 1860 – que les syndicats commencèrent à se structurer en France).

Cependant, Marx dut admettre que la réalité du mouvement syndical était loin de confirmer tous ses pronostics. Ainsi, en 1866 il fit adopter par le Conseil Central de l’Internationale une résolution qui critiquait les syndicats ainsi :

"Les syndicats s’occupent trop exclusivement des luttes immédiates. Ils n’ont pas assez compris leur pouvoir d ‘action contre le système capitaliste lui-même... A part leur œuvre immédiate de réaction contre les manœuvres tracassières du capital, ils doivent maintenant agir sciemment comme foyers organisateurs de la classe ouvrière dans le grand but de son émancipation radicale. Ils doivent aider tout mouvement social et politique tendant dans cette direction".

Marx eut donc le mérite d’avoir compris mieux que quiconque à I’époque - et mieux que beaucoup des marxistes qui le suivirent - le rôle capital des syndicats, forme naturelle de l’auto-organisation des travailleurs.

II aperçut le lien étroit qui existe entre les luttes économiques et la nécessité pour les travailleurs de changer le système. C’est quand on voit que collectivement on peut changer des conditions de la vie quotidienne au travail, qu’on commence à avoir la confiance pour remettre en cause la société capitaliste plus largement.

Mais Marx développa peu son analyse du conservatisme des appareils syndicaux, y voyant surtout un exemple d’une tendance typiquement britannique à l’embourgeoisement. En effet, on pouvait considérer le capitalisme anglais comme un cas unique, du fait de sa position quasi-monopolistique dans des secteurs clé de l’économie mondiale et de l’importance de son empire.

Le mouvement syndical anglais, qui représentait essentiellement une partie des ouvriers les plus qualifiés, s’était déjà, du temps de Marx et d’Engels, engagé sur la voie de la "modération" . Pour certains syndicalistes déjà, la grève était un moyen de lutte "dépassé". Les luttes mettaient en péril les fonds des syndicats, dont la plus grande partie était consacrée aux caisses de prévoyance.

Conservatisme borné

Après l’obtention en 1867 du droit de vote pour les travailleurs des grandes villes, la direction politique prise par les dirigeants syndicaux était celle d’un partenariat inégal avec le Parti Libéral, le parti capitaliste par excellence, plutôt que celle de créer un véritable parti indépendant des travailleurs.
 
 

Engels, dans les années 1870-80, put mesurer l’importance de ce conservatisme borné de la bureaucratie. Il cherchait à l’expliquer.

II voyait dans ce phénomène la manifestation de la corruption personnelle des notables syndicaux. Ces dirigeants s’appuyaient, selon lui, sur une "aristocratie ouvrière" composée des ouvriers qualifiés les mieux protégés contre la misère et le chômage.

Engels ne manqua cependant pas de pressentir la révolte des ouvriers inorganisés qui allait mener, à partir des années 1880, à la formation des "syndicats nouveaux". II prédit que cette révolte balayerait définitivement la bureaucratie. Pendant quelques années, ces syndicats seront effectivement sous l’ influence de socialistes révolutionnaires. Mais la même tendance au conservatisme fut bientôt constatée, sans que les marxistes de l’époque en prennent véritablement la mesure.

La formation d’une couche conservatrice de responsables syndicaux fut d’autant plus aisée en Angleterre que la plupart des organisations se réclamant du marxisme niaient l’utilité des luttes ouvrières. Elles considéraient que toute agitation pour des réformes – même des grèves pour les salaires – comme des ‘palliatifs’ qui faisaient oublier aux travailleurs la nécessité d’une révolution politique.
 
 

Anarcho-syndicalisme

En réaction à ce ‘marxisme’ dogmatique et élitiste, d’autres militants – notamment en France – élaborèrent des théories ‘anarcho-syndicalistes’ selon lesquelles la lutte syndicale seule suffisait pour renverser le système. Ils mettaient en avant en toutes circonstances l’agitation pour la grève générale, sans tenir compte, ni du niveau réel des luttes et de l’organisation ouvrière, ni de la capacité des institutions à résister à une offensive limitée au seul champ économique.

La question syndicale fut de nouveau posée lors de la révolution russe de 1917 et de l’énorme vague de luttes qui déferla sur l’Europe dans l’immédiat après-guerre (1918-23). Le nombre de syndiqués atteignit, en 1922, plus de 9 millions en Allemagne (six fois plus qu’avant la révolution de 1918) et plus de 8 millions en Grande Bretagne. En Italie, le nombre de syndiqués de l’industrie se multiplia par cinq dans la seule année 1919.
 
 

Travailler dans les syndicats de masse

C’est dans ce contexte que Lénine écrivit sa célèbre - et indispensable - brochure: "La maladie infantile du communisme: le gauchisme". Il y polémiqua contre les communistes "de gauche", qui prônaient 1' abandon de tout travail communiste dans les syndicats traditionnels pour créer des syndicats "purs" - une attitude qui pouvait amener un révolutionnaire aussi talentueux que Paul Frolich à proposer comme slogan, lors du premier congrès du Parti Communiste Allemand : "Les travailleurs hors des syndicats !"

Sur cette question, Lénine reprit pour l’essentiel l’analyse de Marx, en affirmant que ". . . nulle part au monde, le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats". "Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme; ils ont marqué le passage de 1'état de dispersion et d’impuissance ou se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe".

Plus important encore, les syndicats étaient pour Lénine, comme pour Marx, "l’école du communisme".

La nature contre-révolutionnaire de la bureaucratie syndicale dans les pays où le réformisme dominait encore le mouvement ouvrier ne faisait pas de doute pour lui. Et tout comme Lénine lui-même, les travailleurs les plus politisés de ces pays se reconnaissaient surtout en les conseils ouvriers - ou soviets - qui étaient l’expression directe du pouvoir des travailleurs en Russie, plutôt qu’en les organisations traditionnels comme les syndicats. Cependant, la radicalisation de la masse des travailleurs se manifestait par un renforcement des organisations existantes. II fut donc absolument nécessaire de convaincre l’ avant-garde ouvrière de continuer à militer, malgré tout, au sein de ces organisations de masse .

La politique des communistes "de gauche" aurait eu comme principal résultat l’isolement de la majorité des travailleurs, et laissé le champ libre aux bureaucrates syndicaux.

Aristocratie ouvrière ?

Si la politique de Lénine fut sur ce point absolumment correcte, elle n’était pas fondée sur une théorie claire de la bureaucratie syndicale. Ainsi, Lénine fit I’analogie entre les dirigeants syndicaux occidentaux et l’agent tsariste Zoubatov qui avait organisé des "syndicats" sous le contrôle de la police. Il décrivit les dirigeants syndicaux de l’époque comme des "agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier".
 
 

L ‘influence de la bureaucratie, pour Lénine, se maintient grâce à l’existence d’une "aristocratie ouvrière" qu’il catégorise comme "corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme".

Une telle analyse peut justement conduire à un rejet gauchiste des organisations syndicales et des ouvriers qualifiés pour se concentrer sur les couches les plus défavorisées et marginalisées de la classe ouvrière. Et à une politique qui dresse les jeunes ouvriers contre les plus âgés, les chômeurs et les salariés ‘précaires’ contre les ouvriers des grandes entreprises, les ouvriers communistes contre les ouvriers réformistes. (Ce qui caractérisait, d’ailleurs, la politique des partis communistes sous les ordres de Staline au début des années 30, avec des conséquences désastreuses pour toute la classe ouvrière.)

L’idée d’une "aristocratie ouvrière" n’explique pas, par exemple, le fait que ce furent justement les ouvriers les plus qualifiés qui se mirent, à cette époque, à la tête du mouvement révolutionnaire.

En effet, les ouvriers qualifiés possédaient une longue expérience du syndicalisme et ils avaient une relative autonomie vis-à-vis des appareils syndicaux nationaux. Ils étaient plus exposés aux courants de pensée socialistes ou anarchistes que d’autres catégories de la classe ouvrière. Enfin, ils avaient une tradition de lutte qu’ils avaient conservée intacte même pendant les années noires de la guerre, grâce notamment à leur position stratégique dans l’économie .

L’exemple le plus connu de ce phénomène est celui des délégués d’usine révolutionnaires de Berlin. Mais des réseaux de militants similaires existaient dans la plupart des grands centres industriels, comme à Turin ou à Glasgow.

En Italie, dans chacune des deux "années rouges" (1919-1920), il y eut un million de grévistes. En Grande-Bretagne, il y eut une moyenne de 30 millions de journées de grève. En Allemagne, le nombre des journées de grève atteignit 54.2 millions en 1920, contre seulement le dixième de ce chiffre dans la dernière année de la guerre.

En France, c’est en 1919-1920 que le mouvement revendicatif atteignit son apogée, avec les grèves victorieuses dans la métallurgie en 1919, et la grève des cheminots qui dura près d’un mois en mai 1920 avant de se terminer par une terrible défaite.

Ce mouvement déborda largement le cadre habituel des négociations entre syndicalistes "responsables" et organisations patronales. Ceci est illustré aussi bien par la nature des revendications que par les méthodes employées. En effet, si le maintien du niveau de vie figure parmi les préoccupations majeures des travailleurs, il y eut beaucoup de grèves pour la réduction de la journée du travail, pour les nationalisations, pour la reconnaissance des conseils d’usine et des délégués d’atelier, etc.

Pour mener à bien ces luttes, les travailleurs se servirent non seulement de leur arme traditionnelle, la grève, mais aussi de la grève avec occupation. Le traditionnel comité de grève avait tendance à se transformer en conseil d’action, voire en conseil ouvrier composé de délégués représentatifs des usines de la même ville ou de la même région. Enfin, il y eut création de milices ouvrières pour assurer la sécurité des grévistes et repousser les tentatives de briser les grèves par la force.

Autre phénomène très important: le nombre de grèves politiques et de solidarité augmenta très sensiblement.

En France, la CGT - encore à cette époque sous direction réformiste - appela en mai de cette année à une grève quasi générale pour venir en aide aux cheminots en lutte pour la nationalisation des chemins de fer Les Fédérations des transports, des mines, du bâtiment, des métaux, des dockers et des marine y participèrent massivement.

En Grande-Bretagne, les dockers empêchèrent le chargement d’armes et de munitions destinées aux ennemis de la République soviétique en Russie.

En Allemagne, le putsch de Kapp par lequel une partie de la hiérarchie militaire tenta de s’emparer du pouvoir, fut déjoué par une grève générale appelée par la direction des syndicats.

Trotski

Avec la montée du stalinisme en Russie et la victoire des Nazis en A1lemagne, ce fut bien sûr Trotski qui reprit le flambeau. Non sans contradictions, mais en gardant toujours en vue l’objectif d’une société socialiste gérée par la classe ouvrière dans son ensemble, il dut à de nombreuses reprises se confronter à la question des syndicats.

Elu président du conseil ouvrier de Petrograd pendant la révolution de 1905, Léon Trotski fut en 1917 l’organisateur de l’insurrection ouvrière qui installa la Parti bolchévique - le " parti des soviets " comme on disait à l’époque - au pouvoir. Dans les années 1918-20 il fut champion du "communisme de guerre", avec la subordination totale des syndicats aux besoins du nouvel Etat ouvrier. Partisan ardent de l’organisation des travailleurs communistes en un parti révolutionnaire, il combattait dans les années vingt et trente les idées des "syndicalistes révolutionnaires" qui prônaient la neutralité des syndicats face aux partis politiques.

En 1925, dans son livre prophétique Où va l’Angleterre ?, Trotski critiqua la politique officielle de I’Internationale Communiste, qui conduisit les communistes anglais à se taire devant les hésitations et compromissions de l’aile "gauche" de la bureaucratie syndicale.

Enfin, dans sa lutte contre le régime stalinien en URSS, et devant 1' incorporation des syndicats par les Etats fascistes, il insista sur la nécessité de libérer les syndicats de la tutelle de l’Etat, et avança le mot d’ordre du contrôle ouvrier des syndicats.

Comment expliquer le détournement des syndicats de leurs objectifs de classe? Comment lutter pour un syndicalisme authentique, c’est-à-dire défendre les intérêts immédiats des travailleurs tout en préparant le terrain pour le renversement du système capitaliste et la construction du socialisme ?
 
 

Bureaucratisation

Les travailleurs firent, en effet, un pas en avant géant quand ils formèrent les premiers syndicats ouvriers. Mais deux caractéristiques de ces organisations ouvrières apparurent rapidement: leur tendance à l’oligarchie (c’est-à-dire la consolidation d’une caste de permanents et d’experts en tous genres ), et leur assimilation progressive par l’Etat et le grand capital (participation à de nombreux organismes officiels avec des représentants des patrons et de I ‘Etat, etc.).

Mais lors des périodes de montée des luttes les organisations syndicales sont renforcées et en partie transformées par une affluence de nouveaux adhérents, dont des jeunes, des femmes, des travailleurs immigrés, des ouvriers agricoles.

C’est ce que soulignait Trotski quand il écrivit, à propos du mouvement de juin 1936 en France (et également de la grande vague de grèves avec occupation à la même époque aux Etats Unis ) que "Les grèves de juin démontrent à quel point sont fausses les théories gauchistes et sectaires suivant lesquelles les syndicats auraient "fait leur temps" et devraient être remplacés par d’autres organisations. . . "

II reste cependant vrai que les syndicats sont ordinairement loin d’être cet outil indispensable et autogéré des travailleurs qu ‘avait prédit Marx. Dans les pays avancés, la bureaucratie syndicale est même le principal obstacle au développement de la lutte des classes. Trotski écrivit que le principal soutien de 1’impérialisme britannique dans 1’immédiat après guerre fut ... la bureaucratie syndicale.

Mais dans des conditions ‘normales’ les éléments de bureaucratie et de démocratie ouvrière, de révolte et de soumission à l’Etat et au patronat coexistent au sein même des syndicats et il existe une lutte permanente entre une aile droite, conservatrice, et une aile gauche, basée sur des militants du rang et une partie de l’appareil.

Dans certaines conditions, cependant, les syndicats tombent complètement sous l’ influence de partis bourgeois ou de l’Etat. Ce fut le cas, notamment, sous la dictature fasciste ou stalinienne, où des "syndicats" officiels "représentaient" les travailleurs, que ceux-ci 1’aient voulu ou non.

Dans les années 30, selon Trotski, la crise avait fermé la porte aux progrès économiques et aux réformes sociales sur lesquels s’appuyaient les bureaucrates syndicaux pour écarter toute perspective de changement révolutionnaire de la société. Le seul avenir pour les syndicats, privés de toute perspective "dans les limites de la société capitaliste" était de "s’engager dans la voie de la réorganisation socialiste de l’économie."

Bien sûr, conclut Trotski, pour cela il faut la conquête du pouvoir par le prolétariat avec à sa tête un parti révolutionnaire.

Ainsi, pour Trotski, dans cette période de crise, quand les syndicats sont incapables de remplir leur fonction essentielle de défense du niveau de vie des travailleurs, la tâche des révolutionnaires est de lutter pour leur transformation en organes de la conquête du pouvoir et de l’organisation de 1’Etat ouvrier.

Mais toute tentative de transformation des syndicats dans ce sens se heurte nécessairement à une résistance farouche de la part des dirigeants syndicaux. Dans cette période de lutte de classes aiguë, écrivit Trotski en 1938, la bureaucratie s’efforce de neutraliser le mouvement des masses:

"Cela se produit déjà lors de simples grèves, surtout lors des grèves de masse avec occupation des usines, qui ébranlent les principes de la propriété bourgeoise. En temps de guerre et de révolution, quand la situation de la bourgeoisie devient particulièrement difficile, les dirigeants syndicaux deviennent ordinairement des ministres bourgeois."

Pour lutter contre l’influence des bureaucrates syndicaux, les socialistes révolutionnaires devaient militer à côté des travailleurs, c’est-à-dire au sein des organisations de masse. Ils doivent être aux premiers rangs de la lutte pour la défense des intérêts matériels et des droits démocratiques même "les plus modestes" de la classe ouvrière. Pour cela, ils devaient recruter activement aux syndicats, participer pleinement à leur vie interne et s ‘efforcer d’accroître leur niveau de combativité.

Deuxièmement, ils devaient défendre, non pas la neutralité politique des syndicats, mais leur indépendance face à 1’Etat et au patronat. "Ils doivent lutter," ajouta Trotski, "contre toutes les tentatives... de lier le prolétariat par "1’arbitrage obligatoire" et contre toutes les autres formes d’intervention policière, non seulement des fascistes, mais aussi ‘démocratiques’". ( Le Programme de transition, 1938)

Sur le plan de 1’organisation, les syndicats, qui doivent rester ouverts à " tout ouvrier honnête, non taré. . . quelles que soient ses opinions politiques, religieuses et autres" devaient être libres de toute emprise d’un parti politique, quel qu’il soit. Les révolutionnaires, insista Trotski, luttent non pas pour le contrôle bureaucratique, administratif, des syndicats mais pour gagner la direction politique de la masse des syndiqués.

Enfin, les révolutionnaires devaient chercher à transformer les syndicats en armes de combat des travailleurs en s’efforçant de renouveler leurs appareils. Pour cela, ils proposent " de nouveaux leaders prêts à la lutte à la place des fonctionnaires routiniers et carriéristes".

Mais, à la différence d ‘autres tendances de gauche, les marxistes n’hésitent pas à rompre, si c’est nécessaire, avec l’appareil conservateur des syndicats. Ils cherchent, dans tous les cas où c’est possible, à créer des organisations autonomes gérées par les travailleurs eux-mêmes (comités de grève, conseils d’usine …).

Ces organisations correspondront aux structures syndicales (éventuellement élargies) dans les cas où celles-ci regroupent la quasi-totalité des ouvriers d’une entreprise et où elles sont adaptées aux besoins de la lutte. Dans le cas contraire, on ne doit pas hésiter à créer de nouvelles structures - mais toujours avec le souci principal d’organiser la majorité des travailleurs.

Tactiques

Par ces mots d’ordre tactiques (ce ne sont pas des principes valables dans toutes les circonstances ), Trotski tenta d’éviter à la fois le volontarisme gauchiste (création de structures indépendantes quel que soit le niveau de combativité de la masse des travailleurs) et le routinisme syndical, avec son respect exagéré pour les règles et traditions des syndicats.

Bien sûr, nous ne trouvons pas la réponse à toutes les questions d’aujourd’hui par la lecture des écrits de Trotski. Certaines de ses formules sont même critiquables.

D’abord la confusion introduite dans Le Programme de Transition entre le caractère de masse qu’il prête aux syndicats pour polémiquer contre les "tentatives sectaires d’édifier ou de maintenir de petits syndicats "révolutionnaires" comme une seconde édition du parti" - la confusion entre cette idée et celle que le conservatisme des syndicats est due au fait qu’ils ne représentent que les "20 à 25 %" des travailleurs "les plus qualifiés et les mieux payés".

Deuxièmement, la théorie élaborée par Trotski vers la fin de sa vie, selon laquelle, il n’y avait plus de place pour des syndicats réformistes "indépendants", c’est-à-dire non intégrés entièrement à l’Etat, s’est avérée fausse. Ici, Trotski généralisait à partir de I’expérience de l’Allemagne nazie et de l’ incorporation en réalité partielle des syndicats dans les pays "démocratiques" comme les Etats-Unis du New Deal. (Notons en passant que, pour Trotski, les révolutionnaires devaient tenter de militer même au sein des syndicats officiels tels ceux de l’Allemagne nazie et de I ‘URSS stalinienne.)

Dans un pays ‘démocratique’ comme la France, le rôle des bureaucrates syndicaux dans le maintien du système est crucial. Mais ils ne peuvent jouer ce rôle qu’en conservant un minimum de crédibilité aux yeux des travailleurs du rang. Pour cette raison, les syndicats ne peuvent pas être totalement inféodés à l ‘Etat et au patronat .

Cette erreur de perspective de Trotski - d’ailleurs compréhensible en 1940 - l’amena à conclure que la seule solution dans l’immédiat pour les syndicats était de rallier sa propre organisation politique - la Quatrième Internationale - qui n’était malheureusement composée que de quelques centaines de militants souvent complètement isolés de la classe ouvrière.

Mais, malgré ces réserves l ‘analyse de Trotski reste pour nous un point de départ indispensable pour toute étude sérieuse du rôle des syndicats dans le monde d’aujourd’hui.
 
 

Claude Meunier

 
 
Socialisme International
 anticapitalisme &révolution
 
 
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
Bibliothèque anticapitaliste Liens