Les étudiants et la lutte sociale

On entend souvent dire que le milieu étudiant est en voie de dépolitisation, que les grands débats idéologiques n'ont plus cours comme dans les décennies passées au sein des universités. Ce type d'observations est relayé par des études "sociologiques" qui insistent sur le faible pourcentage d'étudiants qui participent à des mouvements politiques ou syndicaux. Ainsi, la nouvelle génération d'étudiants ne parviendrait pas à renouveler la population des militants, la preuve étant que tous les partis politiques de gauche se plaignent de ne pas trouver de jeunes membres dans leurs rangs, afin de rajeunir leur moyenne d'âge qui tend à se rapprocher de la cinquantaine.

Ces analyses sont en partie justes. Mais leur grand tort est d'envisager les choses de façon statique, de figer la réalité. Car si l'on regarde de près l'actualité de ces dernières années, on s'aperçoit vite que la plupart des mouvements sociaux qui se sont déroulés dans la période ont eu des mobilisations étudiantes comme déclencheurs. Cela est vrai aussi bien pour la France que dans le reste du monde.

En France, chaque nouvelle rentrée est marquée par une agitation dans les universités. Les revendications qui sont mises en avant portent en général sur le problème de l'absence de moyens, la "rigueur" budgétaire. A la rentrée 1995, c'est une grève étudiante partie de l'université de Rouen qui avait été un des facteurs déclencheurs d'un mouvement plus large dans l'éducation, et qui avait par la suite crée un climat de contestation dans lequel se sont déroulées les grandes grèves de novembre et décembre 1995.

Dans le monde, les exemples ne manquent pas où les étudiants ont été les déclencheurs et fer de lance de mobilisation sociale contre le pouvoir en place. Ainsi, en Iran, en juillet 1999, c'est un mouvement étudiant qui s'est battu pendant des semaines sans relâche contre l'appareil d'Etat. Face au pouvoir conservateur, les étudiants s'organisaient dans les universités, déclenchaient des grèves, interpellaient la population pour se révolter contre la censure et l'absence de liberté. C'est aux cris de "la liberté ou la mort" qu'ils s'opposaient aux forces de l'ordre envoyées par le ministère de l'intérieur. Il y a encore quelques mois, de nouveau des mouvements de contestation se sont propagés des universités à l'annonce de la censure par le régime de quatorze journaux de la mouvance "réformatrice".

L'année passée, c'est en Indonésie qu'un grand mouvement social, déclenché à l'origine par un mouvement étudiant, a eu raison du dictateur Suharto. Son régime autoritaire ne s'est pas totalement effondré, mais a été bien chamboulé.

On peut se référer également aux mobilisations de la place Tien An Men en Chine, en 1989, pour voir encore une fois comment les étudiants ont été un des fers de lance d'une révolte sociale qui a fait souffler en grand vent de liberté dans la République Populaire de Chine.

la force des étudiants

Les mouvements étudiants peuvent s'enflammer très vite. On voit souvent dans ces mouvements des gens qui n'ont jamais eu d'activités politiques proposer des occupations de locaux, de bureaux, ou d'autres stratégies radicales. Les étudiants peuvent se mobiliser plus vite que d'autres groupes de la population. Déjà, ils ont moins à perdre à faire grève que les travailleurs, car ils ne dépendent pas de leur travail pour nourrir une famille. Comme n'importe quel mouvement de jeunes, ces mouvements n'ont pas accumulé des expériences de défaites passées. Ils sont moins marqués que les mouvements de travailleurs par les désillusions et la démoralisation. C'est cela qui fait la très grande volatilité des mouvements étudiants. Mais c'est pour ces mêmes raisons qu'un mouvement étudiant peut très vite s'essouffler et se disperser.

La condition pour qu'un mouvement puisse tenir sur la durée, c'est que les étudiants soient rejoints dans leur lutte par un mouvement de travailleurs. Ce qui donne une ampleur bien plus grande à la contestation. Les travailleurs, à la différence des étudiants, ont le pouvoir de paralyser le système s'ils déclenchent une grève. Ils ont la capacité d'obliger les dominants à céder sur leurs revendications. Dans la société de profit, ceux qui ont le plus de pouvoir sont ceux qui produisent le profit.

Si un mouvement étudiant inquiète les dirigeants, c'est moins à cause du mouvement en lui-même que pour l'ensemble des forces qu'il peut réveiller dans la société et entraîner derrière lui. Lorsqu'il existe dans la société un mécontentement généralisé, les étudiants peuvent être les premiers à bouger et jouer le rôle de déclencheur d'un mouvement plus large.

L'exemple classique est celui de mai 68, quand une révolte étudiante a mené à une grève généralisée impliquant plus de 10 millions de salariés. En 1968, les étudiants collectèrent de l'argent pour soutenir les grévistes, et les grévistes manifestèrent contre la répression policière des étudiants.

L'intérêt principal des révoltes étudiantes est qu'il permet de remettre en cause les idées dominantes dans une société. Ainsi, ces mouvements permettent de lutter contre la tendance de ce système à canaliser l'intelligence des jeunes pour la reproduction du profit. En se révoltant contre l'ordre social, les étudiants participent à l'émancipation de la société, de la culture, et luttent contre les oppressions qui pèsent sur des groupes sociaux spécifiques. Ainsi, le mouvement de mai 68 a permis de faire avancer les mouvements féministes et les mouvements homosexuels.

Vu le potentiel de révolte que recèle les mouvements étudiants, on comprend pourquoi les dirigeants de la gauche réformiste cherchent autant à écarter ces mouvements et à les isoler. Cela explique l'attitude de la direction de la CGT en 1968 qui taxait les étudiants de gauchisme et qui les empêchait d'approcher les abords des usines occupées.

Mais ce mépris des étudiants reflétait avant tout le désir des négociateurs professionnels de la direction syndicale à garder le contrôle sur le mouvement et écarter les idées "enragées" des étudiants. Aujourd'hui il est ridicule de considérer les étudiants comme un groupe de petit-bourgeois. Le capitalisme moderne a besoin d'une main d'uvre très qualifiée, ce qui permet à des millions de familles de travailleurs d'envoyer leurs enfants à l'université.

Il ne s'agit pas non plus d'opposer la jeunesse scolarisée à l'autre partie de la jeunesse non scolarisée ou très faiblement scolarisée. Si on entend plus parler des mouvements étudiants que des mouvements de jeunes des quartiers populaires, ce n'est absolument pas pour la raison que les étudiants, en étant plus cultivés et plus conscients, auraient plus la possibilité de se révolter. Les jeunes des classes populaires sont tout aussi conscients du fonctionnement de cette société. Ils sont aussi lucides, sinon bien plus, sur la manière dont cette société de classe s'y prend pour dominer les individus.

La différence tient du fait que les universités permettent une grande concentration d'individus, ce qui rend plus possible une mobilisation collective. D'autre part, ces mouvements ne sont pas construits de la même façon par les médias. Les mouvements de jeunes dans les cités nous sont le plus souvent montrés comme des mouvements de palestiniens engagés dans une guérilla urbaine. Les mouvements étudiants sont montrés avec plus de sympathie par les média, comme des moments de fête, avec pour arrière fond des références à mai 68.

Une classe sociale?

Les mouvements étudiants ne permettent pas des mouvements puissants à moyen terme. Les étudiants constituent un groupe en transition. C'est un groupe social issu de milieux sociaux très hétérogènes. Ils n'ont pas tous les mêmes intérêts. Après leurs études, ils prendront chacun des positions sociales différentes au sein de la société de classe. La grande majorité des étudiants, qui ont suivi les filières IUT, BTS, IUP, et une bonne partie des Universités, deviendront les futurs salariés exploités. Une minorité seulement d'étudiants rejoindront les couches sociales dirigeantes. Ils seront le produit du système de reproduction.

Le besoin d'idées

Il est essentiel de militer en milieu étudiant. Il existe dans les Universités un réel besoin d'idées pour comprendre le monde où nous vivons. A la différence des entreprises, il est bien plus possible d'animer des débats d'idée et de permettre l'expression d'idées politiques au sein des universités. Les étudiants sont le plus souvent placés en position de spectateurs pendant les cours. Très peu de débats existent avec les enseignants. C'est pour cela qu'il y a un vrai besoin d'échange et une volonté de devenir des acteurs à part entière.

C'est dans ce cadre là qu'il est important de participer au syndicalisme étudiant. Les syndicats étudiants ont l'avantage de défendre collectivement les intérêts de la jeunesse, et surtout de proposer une organisation permanente des étudiants. Ce sont eux qui permettent le plus de profiter de l'expérience accumulée par les luttes passée.

Aujourd'hui, la priorité est à la lutte contre la pauvreté en milieu étudiant. Plus de 40% des étudiants sont obligés d'occuper un emploi salarié pour payer leurs études. Un dernier rapport parlementaire montre que plus de 100.000 étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Les conditions d'étude se dégradent, et les frais d'inscription augmentent d'une année sur l'autre. De plus en plus, le nombre de postes au concours du CAPES et de l'AGREG diminuent alors que les écoles manquent de personnel enseignant.

D'autre part, la participation des entreprises dans le contenu de l'enseignement devient un danger de plus en plus réel, avec des responsables du privé qui participent au conseil d'administration des Universités. Cela entraîne une multiplication des stages non payés et de suppressions de filières "moins rentables", avec la constitution de "pôles d'excellence".

Les combats à venir dans les universités s'avèrent aussi importants que nécessaires. Mais il faut relier les mobilisations étudiantes avec les luttes des travailleurs salariés. C'est à un grand mouvement d'ensemble dans la société qu'il faut travailler.

Alexandre Achrafié(UNEF-ID Sorbonne)
 
 

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