Religion et luttes des classes .... ou la religion par en bas ?

Tout au long du Moyen Age, des mouvements religieux alternatifs surgirent qui contestaient les dogmes de l’Eglise de Rome et souvent prônaient le retour à un « âge d’or » ou les chrétiens formaient une communauté proto-communiste, choisissaient leurs prêtres et leurs évêques et condamnaient les vices des possédants. Ils furent sauvagement réprimés par l’Etat féodal et l’Eglise.

Dans son livre La guerre des paysans en Allemagne (1850), Engels disséqua les conflits religieux du début du 16ème siècle en Allemagne. Il y démontra brillamment les liens entre les idées religieuses d’un réformateur comme Martin Luther ou d’un révolutionnaire comme Thomas Münzer (tous les deux prédicateurs) et les luttes de classes entre l’aristocratie, la bourgeoisie, la paysannerie et classes populaires des villes.

Sur fond de rébellion princière et soulèvements populaires, le débat ‘théologique’ entre les deux prêtres prit une tournure d’une rare violence. Pour Luther, qui après avoir ouvert la boîte de Pandore par ces déclarations ‘révolutionnaires’ contre la hiérarchie de l’Eglise romaine, passa par un réformisme ‘mou’ pour finir dans le camp de la réaction et de la répression, la révolte des paysans devaient être écrasée dans le feu et le sang,  et ceux qui en faisaient l’apologie étaient des ennemis de Dieu.

« Avec sa traduction de la Bible, Luther avait donné au mouvement plébéien une arme puissante. Dans la Bible, il avait opposé au christianisme féodalisé de l'époque l'humble christianisme des premiers siècles,  à la société féodale en décomposition, le tableau d'une société qui ignorait la vaste et ingénieuse hiérarchie féodale. Les paysans avaient utilisé cet outil en tous sens contre les princes, la noblesse et le clergé. Maintenant, Luther le retournait contre eux et tirait de la Bible un véritable hymne aux autorités établies par Dieu, tel que n'en composa jamais aucun lèche-bottes de la monarchie absolue ! Le pouvoir princier de droit divin, l'obéissance passive, même le servage trouvèrent leur sanction dans la Bible. Ainsi se trouvaient reniées non seulement l'insurrection des paysans, mais toute la révolte de Luther contre les autorités spirituelles et temporelles. Ainsi étaient trahis, au profit des princes, non seulement le mouvement populaire, mais même le mouvement bourgeois.»

« Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! s'écria Luther. C'est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n'aurez jamais de mort plus sainte ! »

Le christianisme du prêtre révolutionnaire Münzer fut non moins musclé :

« Le Christ à très solennellement ordonné (Saint Luc, 19,27) : saisissez-vous de mes ennemis et étranglez-les devant mes yeux... Ne nous objectez pas ces fades niaiseries que la puissance de Dieu le fera sans le secours de votre épée autrement elle pourrait se rouiller dans le fourreau. Car ceux qui sont opposés à la révélation de Dieu, il faut les exterminer sans merci de même qu'Ezéchias, Cyrus, Josias, Daniel et Elie ont exterminé les prêtres de Baal. Il n'est pas possible autrement de faire revenir l'Église chrétienne à son origine. »

La Révolution anglaise du 17ème siècle vit une confrontation entre différentes factions de la classe des possédants au nom de la religion. Une partie défendait le « droit divin » du monarque et les pouvoirs de la hiérarchie de l’Eglise anglicane, alors qu’une autre défendait les droits du parlement et une Eglise plus égalitaire. De là à défendre une conception de la religion où chaque croyant pouvait s’inspirer directement de la Bible et communiquer sans intermédiaire avec Dieu ne fut qu’un pas … que franchirent des dizaines de milliers de prédicateurs (et même des prédicatrices !) populaires et subversifs. Certains prônaient une forme de communisme primitif.

Dans la lutte pour un monde meilleur, des religieux (y compris des prêtres) ont souvent joué un rôle important. Dès le début du colonialisme, certains prêtres catholiques dénonçaient l’extermination des indigènes et le traite des esclaves. En 1789, une partie du clergé rejoignit le camp de la Révolution française.

Aux Etats-Unis, des abolitionnistes blancs animés par une foi ardente prirent des risques énormes pour sauver des Noirs (dont John Brown qui se sacrifia à la cause et dont, selon l’hymne célèbre, « l’âme continue à marcher »). Dans ce pays, la religion était omniprésente, aussi bien chez les massacreurs d’Indiens que chez les Indiens eux-mêmes (qui lors que leur défaite définitive s’approchait se convertirent en masse à une forme indianisée du christianisme), chez les esclavagistes du Sud que chez les esclaves, chez les capitalistes du Nord que chez les prolétaires (où cependant un mouvement socialiste de masse vit le jour à la fin du dix-neuvième siècle). Dans chaque cas, ce fut le même Dieu, mais le message fut différent.

Plus tard, le pasteur baptiste Martin Luther King et le musulman noir Malcolm X eurent des conceptions radicalement différentes de la religion. Mais chacun participa à sa façon au mouvement pour la libération noire. Le « rêve » du Dr. King ne fut pas, comme celui des esclaves d’une autre époque, d’un monde meilleur dans l’au-delà, mais d’une société ou l’égalité entre les peuples deviendraient une réalité. Quant à Malcolm X, son radicalisme l’emmena à s’éloigner des dirigeants conservateurs et corrompus de la Nation de l’Islam.

A la même époque, certaines églises s’opposèrent à la guerre du Vietnam (comme ce fut également le cas contre la guerre contre l’Irak), et un prêtre catholique, Daniel Moynihan devint un des héros du mouvement anti-guerre.

En Afrique du Sud, alors que l’Eglise réformée hollandaise défendait l’apartheid, un archevêque anglican noir, Desmond Tutu, devint un des symboles de la lutte pour l’égalité.

En Amérique du Sud dans les années soixante, des prêtres radicaux développèrent une « théologie de la libération » qui fut condamnée par l’Eglise officielle. Un archevêque (au Salvador) et des centaines de prêtres et de religieuses furent victimes des escadrons de la mort.

Tous ces exemples montrent que le phénomène religieux n’est pas simple et qu’il serait absurde de condamner tout individu ou tout mouvement en bloc à cause de ses convictions religieuses.

Mais même sous des formes « progressistes », la religion n’est pas neutre. Plus la croyance en Dieu, les saints, les prophètes, la « vérité » révélée, les miracles et des dogmes aussi absurdes que la résurrection, la transformation de l’eau en vin (dommage !) et l’immaculée conception est forte, moins les gens cherchent à découvrir les forces qui façonnent la société et déterminent son évolution. En d’autres termes, la croyance en Dieu, comme en la magie, nuit à une compréhension réelle du monde et empêchent les gens de penser de façon rationnelle. La foi en un autre monde dans l’au-delà, si elle peut inspirer des révoltés (parmi lesquels les « kamikazes » qu’on traite sans réfléchir de vulgaires « terroristes »), nuit fatalement à toute tentative de construire « un autre monde » ici bas – ce qu’on appelait autrefois « le paradis sur terre ».

Claude Meunier
 

 
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