Les organisations « représentatives » des musulmans
Qui défendra les droits des musulmans ?

 

L’Etat français suit une double politique concernant la communauté musulmane. D’une part, puisqu’il s’agit d’un grand nombre de voix potentielles, les gouvernements font des concessions, surtout envers les intsitutions religieuses. D’autre part, agiter l’épouvantail de l’intégrisme musulman permet de flatter les sentiments racistes si courants dans la population. La loi sur le foulard est dans ce contexte une tentative évidente de récupérer les voix du Front national, tout en divisant la gauche. Mais en même temps, nous assistons en 2003, pour la première fois, à la reconnaissance officielle de la communauté musulmane de France. Un Conseil national du culte musulman (CNCM) a été mis en place à la suite des scrutins des 6 et 13 avril 2003.


 

La France compte la plus grande communauté musulmane d’Europe, avec 4,5 millions de personnes « d’origine musulmane » (pour qui l’islam fait partie de la culture d’origine). L’islam est ainsi la deuxième religion du pays, derrière le catholicisme. Qu’est ce qui a conduit l’Etat français à reconnaître cette nouvelle religion ? Il est intéressant d’observer que les interlocuteurs musulmans de l’Etat français sont quasiement tous issus de la nouvelle petite bourgeoisie d’origine arabo-musulmane qui s’est développée avec la sédentarisation des populations immigrées.


 

Les années 1980 voient l’émergence d’une petite bourgeoisie arabe. A travers le mouvement anti-raciste celle-ci accède aux partis politiques et contribue à créer un nouveau tissu associatif dans les quartiers. Mais l’échec de la gauche à constituer une alternative politiquela fera globalement évoluer vers la droite. A partir de la fin de la décennie cette petite bourgeoisie cherchera une expression politique propre qui se trouve divisé en plusieurs courants.


 

Tout d’abord un courant de droite dont l’emblème est l’association multiculturelle France plus (1988-1995) relaie abondamment le discours dominant selon lequel les jeunes des banlieues seraient en proie à l’intégrisme musulman. En 1993, France plus soutient la politique anti-immigrée de Pasqua. Enfin, elle fournit un tremplin pour l’accès aux partis de droite. Les plus connus sont Farid Smahi (conseiller régional Front National d’Ile-de-France)et Rachid Kaci (membre de l’UMP et candidat contre Juppé à la présidence du parti en 2002).


 

Deuxièmement, un large courant de gauche. Ce courant est très hétérogène et l’on peut y discerner un courant institutionnel qui reste proche du Parti Socialiste et un courant associatif qui cherche une alternative au PS et à l’ex-gauche plurielle. Les premiers sont les restes de SOS-Racisme dont sont issus entre autres Malek Boutih (secrétaire général du Parti socialiste), l’association féministe Ni Putes Ni soumises dont Fadela Amara est la porte-parole. Bien que partisans des luttes – féministes, anti-guerre, syndicale, écologiste - ils sont facilement enclins à emprunter le discours de l’Etat français, surtout envers l’islam et à soutenir la politique sécuritaire dans les banlieues. Ainsi, Malek Boutih fait l’amalgame entre musulman et intégriste : « Moi je ne veux pas d’organisations islamistes en France, même si elles prennent le faux nez d’associations culturelles ou caritatives. Derrière le travail social, on propage la haine. »[1]. Fadela Amara écrit que les étudiantes voilées sont des fascistes en puissance : « Et aujourd’hui nous combattons sur le terrain ces ‘soldates du fascisme vert’ qui, même si elles sont très minoritaires, sont extrêmement dangereuses. » [2]


 

Le courant associatif, plus à gauche, est représenté, entre autres, par le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), les associations et coordinations issues du grand mouvement des sans-papiers de 1996-98, le MRAP. Ce dernier met en garde contre l’islamophobie et le racisme, encore très encrés dans la société française et défend Alma et Lila Levy, exclues de leur lycée pour port du foulard.


 

Il existe aussi un courant composé d’associations confessionnelles, essentiellement animé par des étudiants formés en France ou au Maghreb, des commerçants, des artisans, des professions libérales. Cette mouvance fournit l’essentiel du personnel d’encadrement d’un nouveau tissu associatif musulman qui apparaît à partir du milieu des années 80 dans les banlieues. Son objectif est d’être plus présente dans l’espace social et culturel délaissé par les « Maisons des potes » et autres associations « beurs » financées par les municipalités roses et rouges[3].


 

L’associatif aujourd’hui


 

Aujourd’hui, ce tissu associatif possède une réelle implantation dans les quartiers et surtout dans la jeunesse. Il est représenté au niveau institutionnel par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France, fondée en 1983) qui regroupe prés de deux cents associations locales. Selon ses statuts, « l’UOIF a pour but de représenter l’islam et les Musulmans en France et de défendre leurs intérêts. »[4] Mais l’UOIF n’est pas restée insensible à l’évolution droitière de la petite bourgeoisie arabe, surtout depuis l’arrivée du gouvernement Raffarin au pouvoir en 2002.En quête de reconnaissance, elle soutient la politique de Sarkozy et tente de s’intégrer, tout en conservant son identité islamique, aux institutions étatiques.


 

Enfin, il faut citer une dernière composante de la présence musulmane en France, il s’agit de la bourgeoisie algérienne de France. Proche de l’Etat algérien et très conservatrice, elle s’est développée indépendamment de la petite « beurgeoisie » française, mais qui y exerce une certaine influence. Une partie des intellectuels algériens résidant en France, la Grande Mosquée de Paris – qui revendique l’autorité sur 150 imams et 100 lieux de culte, et dont les harkis et leurs descendants sont les plus fidèles soutiens – et le très médiatique Mufti de Marseille, Soheïb Bencheikh, sont les principaux vecteurs de la politique de l’Etat algérien en France.


 

Ainsi, le journaliste algérien Mohamed Sifaoui sermonne l’Etat français pour qu’il adopte la même pratique sanguinaire que l’Etat Algérien vis-à-vis des banlieues où l’intégrisme musulman est « répandu, d’une manière dangereuse (…) On préfère le cachet d’aspirine à la thérapie, voire à l’éradication. » [5]Dalil Boubakeur, le recteur de la Mosquée de Paris, salarié par l’Etat algérien, ne dit pas autre chose lorsqu’il proclame : « L’islam des banlieues est l’islam des excités. De plus en plus de jeunes passent des cités à Peshawar [au Pakistan]. »[6]


 

Cette élite, qu’elle soit pieuse ou non, possède des liens privilégiés avec l’Etat et la bourgeoisie française. Par le biais de la Mosquée de Paris, elle entend fédérer les Musulmans de France autour d’un islam « modéré » en opposition à l’islam intégriste. En réalité, elle n’est que la vitrine de la dictature des généraux algériens, dont les intérêts de classe s’opposent au peuple algérien autant qu’à leur cousins des banlieues françaises.


 

L’islam : un enjeu de pouvoir


 

Ce sont ces deux derniers courants, la petite bourgeoisie urbaine pieuse autour de l’UOIF et la bourgeoisie algérienne de France autour de la Mosquée de Paris, qui se disputent la représentation des Musulmans sur le sol français. D’autres forces rentrent aussi en jeu : la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF) une coquille vide financée par le Maroc et qui regroupe un certain nombre de convertis, Foi et Pratique, le CCMTF (Comité de Coordination des Musulmans Turcs de France, contrôlé par Ankara), et des associations de jeunes Musulmans dont l’Union des Jeunes Musulmans (UJM) et les Jeunes Musulmans de France (JMF) proches de l’UOIF. Mais leur influence reste assez marginale comparée à l’implantation grandissante de l’UOIF et du poids historique de la Mosquée de Paris.


 

L’enjeu de la représentation est de taille car l’autorité religieuse ne peut se dissocier d’intérêts financiers conséquents. Trois modes de financements sont possibles : le financement provenant des pays étranger (le Maroc, l’Algérie, l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe). L’auto financement grâce aux dons des pratiquants, car la loi française interdit à l’Etat et aux collectivités locales de financer le culte. Le troisième est un financement basé sur le « marché musulman » : boucheries, épiceries, librairies, mais aussi et surtout le commerce de la viande « halal » qui représente un montant de 8 milliards de francs par an. Ces deux dernières options, qui nécessitent une présence et une solide connaissance du terrain, garantissent une réelle implantation locale et permettent de revendiquer l’autorité sur un maximum de lieux de culte et de Musulmans.


 

Dans le domaine de l’influence religieuse, l’UOIFa gagné une forte notoriété au détriment de la Mosquée de Paris. Aujourd’hui, l’UOIF domine 167 lieux de culte, plus que la Mosquée de Paris. Cette dernière subie une grave crise de légitimité. Son objectif de fédérer les Musulmans de France « par en haut » et son attitude paternaliste l’ont énormément discrédité. A l’image de l’Etat algérien, c’est une organisation ultra-corrompue qui en 1998 affichait un déficit de 3 à 4 millions de francs et était au bord de la cessation de paiement[7]


 

Nous pouvons le constater : une large représentation peut s’avérer fort fructueuse et peut être aussi facteur d’élévation sociale. Pourtant, la grande diversité des lieux de culte et des associations rend complexe l’exercice d’une représentation effective. Aujourd’hui en France, on dénombre plus de 600 associations musulmanes, huit mosquées architecturales, 120 salles de prières et environ 1500 locaux aménagés. 


 

A cela s’ajoute un autre facteur important : la spécificité de l’islam comme religion opprimée est un des facteurs qui permet de comprendre que 80% des jeunes issus de familles musulmanes estiment que la religion a de l’importance dans leur vie (contre 20 % à 30 % pour leurs camarades des autres religions). Pourtant, la majorité des Musulmans ne pratiquent pas leur religion, et pour cause, ne fréquentent ni les associations ni les lieux de culte. Ainsi, seuls les Musulmans pratiquants seraient à même d’être représentés, à la frustration parfois des Musulmans croyants.


 

L’ascension de l’UOIF


 

Pour comprendre le processus d’institutionnalisation de l’islam, il faut revenir sur le parcours ascendant du principal protagoniste musulman des années 90 : l’UOIF.


 

L’UOIF a été crée en 1983 à l’initiative d’universitaires maghrébins exilés en France. Ces intellectuels seront les premiers à théoriser l’intégration nécessaire de l’islam à la démocratie occidentale. Les dictatures anti-démocratiques de certains pays musulmans

ne laissent aucune place à la libre pratique de l’islam, il faut donc trouver un nouveau terrain de prédication. Pour eux, cela ne signifie pas s’assujettir aux valeurs occidentales, mais de s’employer à l’épanouissement des Musulmans dans un contexte plus libre. Comme le déclare le secrétaire général de l’UOIF et docteur en neuropsychologie, Fouad Alaoui :
 

« … nous ne sommes ni intégristes ni extrémistes. Au contraire, nous prônons un retour aux fondements de l’islam car nous estimons que ce sont les meilleurs remparts contre l’intégrisme. (…) Il n’y a pas d’islam moderne en l’absence de démocratie. Or ces pays ne sont pas des démocraties. » [8]


 

S’inspirant de l’idéologie réformatrice des Frères Musulmans[9], les théoriciens de l’UOIF entreprennent une réorientation/réévaluation de la doctrine islamique en fonction de la sédentarisation massive des populations d’origine musulmanes en Occident.


 

En 1989, la retentissante première affaire du foulard permet à l’UOIF d’effectuer un important tournant et de se placer en tant que principal intermédiaire entre les familles des jeunes filles, les médias et l’Etat. En se plaçant comme l’interlocuteur indispensable, L’UOIF monta en puissance et gagna une solide implantation dans les banlieues : « Elle regroupait, avant l’affaire du voile, une trentaine d’associations. En 1994, son secrétaire général en revendiquait 207 ».[10]


 

De plus, l’affaire du foulard marque la fin d’une époque. Avant, les problèmes liés à l’islam en France concernaient principalement la première génération d’immigrés autour de problèmes liés à la construction de mosquées. Cela concernait principalement des adultes et des personnes âgées. Tout d’un coup, l’islam s’était transposé dans les écoles, à l’université, chez les jeunes. Cette affaire toucha de plein fouet à la question de la nouvelle identité musulmane de France. Tout au long de la décennie, elle résonna particulièrement chez ces jeunes pour qui l’unique salut semblait résiderdans l’affirmation de leur identité.


 

L’UOIF s’ouvre ainsi une brèche qui l’amène à peaufiner son discours religieux. Tous les anselle organise un rassemblement au Bourget qui regroupe plusieurs dizaines de milliers de personnes. Elle possède aussi un des rares instituts de formation d’imams en France. Située dans la Nièvre, c’est une école mixte (contrairement aux instituts de formation des imams basés à l’étranger) qui permet aux étudiant(e)s de suivre une formation sérieuse moyennant 2000 euros par an. En 1991 son institut était financé à 70% par l’Arabie Saoudite et 30% par l’auto financement, en 2003, ces chiffres sont inversés, ce qui témoigne du conséquent travail d’implantation entreprit par la fédération. [11]


 

L’institutionnalisation croissante de l’Islam

A partir de 1989 l’Etat français se sert de l’ampleur nationale du débat sur le foulard pour accélérer l’institutionnalisation de l’islam en France. L’Etat a fortement intérêt à mettre en place une instance représentative (derrière ses belles paroles sur la France multiculturelle), et ceci pour deux raisons. D’une part, l’arrivée à l’âge adulte de ce qui commence à constituer un capital électoral grandissant : aujourd’hui, au moins 400 à 500 000 électeurs sont des Français musulmans.D’autre part, il s’agit d’encadrer et d’apaiser la révolte de populations de plus en plus laissées pour compte.


 

La première initiative est lancée par le ministre socialiste de l’intérieur Pierre Joxe qui crée, en mars 1990, le Conseil de réflexion sur l’islam en France (CORIF). Ce conseil constitue un geste concret en direction des Musulmans de France, notamment en faveur des plus démunis: « Une circulaire de 1991 favorisa la généralisation de « carrés musulmans » dans les cimetières, permettant aux familles des fidèles d’éviter le coût de l’enterrement dans le pays d’origine »[12] De plus, le CORIF arrive à fixer une date consensuelle pour le commencement du Ramadan, ce qui n’était pas le cas avant.


 

L’autre rôle important que veut jouer le CORIF est celui d’affaiblir l’influence de la Mosquée de Paris et de disputer son hégémonie sur la représentation de l’islam : d’une part, il choisi de représenter la diversité de l’islam en France en invitant un certain nombre de responsables associatifs, dont deux dirigeants de l’UOIF ; d’autre part, il souhaite rompre avec la tutelle de l’Etat algérien sur la Mosquée, en entreprenant, en vain, de présenter un Français à sa présidence.


 

L’arrivée de la droite au pouvoir en 1993 sonne le glas pour le mandat socialiste, et le CORIF est immédiatement dissous. Le nouveau ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, souhaite raviver les amitiés de la bourgeoisie française avec l’Etat algérien et redonner ses lettres de noblesse à la Mosquée de Paris. Donnant les pleins pouvoirs au nouveau recteur Dalil Boubakeur, Pasqua entend marginaliser l’UOIF et les autres associations islamiques. Pour ce faire, les deux compères vont profiter d’un contexte d’un contexte national et international en leur faveur : en 1993 vol d’Air France est détourné par des intégristes à Marseille et en 1994 la France est victime d’attentats sur son sol.


 

Ces événements se placent dans le contexte d’un affrontement entre les restes du FIS (dissous par les généraux algériens quimettent fin au processus électoral par uncoup d’Etat en 1992) et l’Etat Algérien. L’hystérie véhiculée par les médias français sur la « menace intégriste » permet à Dalil Boubakeur d’accuser de terrorisme toutes les autres formations musulmanes qui ne marcheraient pas à 100% avec la Mosquée de Paris. Le recteur appelle à la formation d’un Conseil consultatif des Musulmans de France sur lequel il régnera sans partage. D’autres associations, dont l’UOIF, Foi et Pratique ou le Conseil national des Français musulmans, sont invitées, mais de manière purement formelle.


 

En janvier 1995, la Chartre du culte musulman rédigée par la Mosquée de Paris sous la direction avisée de Pasqua est un coup de massue portée contre ces associations. Cette chartre ambitieuse entend organiser le monopole de la Mosquée de Paris sur l’islam de France : « Ce document préconisait une conférence nationale des imams chargée de coordonner l’ensemble du personnel religieux dans l’Hexagone, tandis que dans chaque région, serait mis en place un mufti, ayant primauté sur l’ensemble des imams de sa région. ».[13] Mais cette chartre est un échec retentissant.


 

Le Grand Mufti de Marseille Soheïb Bencheikh devient l’orphelin de la politique Pasqua. D’autres associations du Conseil consultatif (emmenées par l’Union des femmes musulmanes) se rebellent contre la chartre et créent le Haut Conseil de la communauté musulmane tandis que l’UOIF et Foi Pratique organisent la création d’une coordination nationale. L’éclatement du projet Pasqua/Boubakeur est à l’image de l’organisation de l’islam en France, avec des associations plus implantées et remettant en cause le dirigisme de la Mosquée de Paris.


 

Cet épisode oblige l’Etat français à reconnaître la diversité des acteurs en ce qui concerne la représentation de l’islam. La droite retire le monopole sur la viande halal de la Mosquée de Paris en agréant aussi la mosquée de Lyon et d’Evry sur l’abattage de la viande.


 

Avec le retour de la gauche au pouvoir en 1997, se sont les ministres Jean-Pierre Chevènement puis Daniel Vaillant qui vont tenter de continuer l’œuvre de leur prédécesseur socialistes malgré les démonstrations de force d’une Mosquée de Paris de plus en plus menacée. [14]


 

Le 15 avril 2003, les élections de la première instance effective de représentation, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) piloté par Nicolas Sarkozy, annonce les résultats au conseil d’administration : c’est un échec cuisant pour la Mosquée de Paris qui obtient autant que le CCMT (turque) : seulement deux élus sur quarante membres, contre 16 élus pour le FNMF et 13 pour l’UOIF.


 

Pourtant, quelques mois auparavant, en décembre 2002, Sarkozy entendait ménager les sensibilités de l’Etat algérien en désignant de façon anti-démocratique un premier bureau exécutif où la Mosquée de Paris détient la présidence, et le FNMF et l’UOIF les sièges device-présidents. Désormais sur les rotules, la Mosquée de Paris mise tout sur des manœuvres hasardeuses : elle prévoie, en secret, un contrat de soutien mutuel avec la FNMF et le CCMTF contre l’UOIF en vue des prochaines élections des Conseils Régionaux du Culte Musulman (CRCM). L’objectif pour l’Algérie, le Maroc et la Turquie est de freiner au maximum l’ascension des « français » de l’UOIF. Mais le plan d’attaque de l’islam « d’en haut » contre l’islam « d’en bas » échoue et ce dernier parvient à obtenir la première place là où il est le mieux implanté : en région Rhône-Alpes et en Ile-de-France.


 

Parallèlement à cette manœuvre interne, la Mosquée de Paris organise une seconde manœuvre avec la mise en place, juste après son échec retentissant, d’un Conseil Français des Musulmans Laïques, avec l’aide de la petite bourgeoisie musulmane de droite. Leur Appel de Mai, publié dans le journal Marianne du 5 mai 2003, accuse implicitement l’UOIF de flirter avec l’intégrisme : « Cette idéologie [l’islamisme politique] est véhiculée par des mouvements qui, sous couvert de représentativité, se sont approprié l’ensemble des musulmans de France. »


 

Pourtant, ces « mouvements » dénoncés par la Mosquée de Paris semblent être complètementreconnus par la droite au pouvoir, ce qui renforce la jalousie. Sarkozy a tout intérêt à composer avec la direction de l’UOIF et vice et versa. Cette dernière a toujours su allier une rhétorique radicale envers ses membres : « contre le capitalisme impie » et « l’incroyant colonialiste – ennemi de toujours »[15] à un fort opportunisme envers la bourgeoisie française, notamment en invitant Sarkozy à son dernier rassemblement annuel au Bourget[16]. Comme l’explique Vincent Geisser : « C’est clair que, chez les dirigeants associatifs, le discours s’est droitisé. Sur les questions sociales et internationales (…) les associations musulmanes militantes, celles que l’on désigne habituellement comme « islamiste », voient dans la droite la défense de l’ordre social et de la morale. Dans quelques années, elles seront un beau vivier électoral. Sarkozy l’a bien compris. » [17]


 

Mais cet opportunisme de la direction de l’UOIF peut lui attirer les foudres d’une base militante victime de la politique sécuritaire de la droite au pouvoir. Comme en témoigne un cadre lyonnais proche de la fédération : « Les dirigeants de l'UOIF sont aveuglés par leur désir de reconnaissance. La droite les manipule. Ils sont en train de perdre auprès des militants ce qui les différencie jusque-là des autres : la crédibilité. » (Le point 16/05/03)


 

L’attitude de la gauche

Le besoin de reconnaissance des organisations musulmanes entraine une adaptation du discours à celui de l’Etat. Cela a toujours été le cas pour la Mosquée de Paris et semble le devenir pour l’UOIF. L’objectif pour le gouvernement actuel est de composer avec l’aile la plus conservatrice de ces organisations, celle qui semble être la plus en phase avec les valeurs réactionnaires de la droite, et de marginaliser l’aile progressiste qui pourrait se retrouver dans le mouvement alter-mondialiste et s’allier avec la gauche pour se battre contre l’impérialisme, l’occupation en Irak, le sionisme, etc.

Le projet de loi contre le foulard est un test clé pour les organisations musulmanes. C’est la première fois que l’Etat s’attaque directement et frontalement à la religion musulmane, et les musulmans s’attendent à une réponse de leurs organisations dites représentatives. Mais en janvier la Mosquée de Paris et le Mufti de Marseille ont tous les deux conseillé aux musulmans de ne pas manifester contre le projet de loi !

Le manque de défense organisée du droit à l’expression religieuse de la part des organisations musulmanes auraient pu pousser vers la gauche radicale de nombreux musulmans soucieux de défendre leurs droits. Mais la confusion absolue à ce sujet à gauche et à l’extrême gauche a rendu ceci impossible pour l’instant. Le résultat évident est la tentative de petits groupes tels que le Parti des Musulmans de France de se présenter comme les seuls qui défendent le droit à l’expression religieuse.

Nicolas Zahia



[1] L’Express, 9 juin 2002
[2] Fadela Amara, Ni Putes Ni soumises, La Découverte2003.
[3] L’ouvrage de Joceline Césari « Musulmans et Républicains, Les jeunes, l’islam et la France » Editions complexe, 1998, 192 pages.Interrogeant un échantillon de 37 jeunes membres d’associations de banlieues, Cesari démontre que plus de la moitié de ces jeunes font des études supérieures et plus des deux tiers sont nés en France.
[4]statuts, art 2 :3, citéKepel, à l’Ouest d’Allah , p 268
[5]La France malade de l’islamisme, le cherche midi, Paris, 2002, p26
[6] Entretien dans le quotidien 20 minutes, 18 octobre 2002, cité dans Vincent Geisser La nouvelle islamophobie, p104
[7] Pour se faire une idée de la corruption qui règne à la Mosquée de Paris lire l’articledans le quotidien Le Monde daté du 16/09/1998.
[8]interviewé dans Libération mardi 16 octobre 2001
[9]ceux-ci se sont progressivement intégrés à l’Etat égyptien après s’être longtemps confronté à lui
[10] Kepel,A l’ouest …p268
[11] Le Monde 22/04/03
[12] Kepel, à l’ouest …
[13] Césari, L’Islam et la république, Hachette Littératures, 1997, p.187
[14] Libération 17/04/2000
[15] Kepel, A l’Ouest d’Allah, p277)
[16] Même si la visite du ministre a valu les sifflets de l’assistance contre les organisateurs et le culotté orateur qui avait publiquement évoqué la question du port du foulard. Lire l’article dans Le Pointdu 16/05/2003). 
[17]interview dans le Monde 21/05/03

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