Quel parti nous faut-il ?
Interview d'un révolutionnaire allemand

Depuis quelques numéros, nous avons publié des interviews de révolutionnaires de différénts pays, afin de contribuer au débat sur le type de parti qu’il faut pour faire avancer les luttes des travailleurs et des opprimé(e)s et pour préparer le renversement du système de profit. C’est ainsi que des camarades de l’OSE grec, du Parti des Travailleurs brésilien, de Rifundazione Comunista italien et de l’International Socialist Organization américain nous ont livré leurs réflexions et leurs expériences. (Ces interviews sont disponibles sur notre site web, voir page 2 de cette revue). Dans ce numéro nous interviewons Christian, membre du groupe de Hamburg de l’organisation révolutionnaire Linksruck sur le potentiel pour les révolutionnaires en Allemagne aujourd’hui.

Socialisme International : Depuis combien est-ce que tu milites activement ? Qu’ est-ce qui t a poussé à devenir révolutionnaire ?

J’ai rejoint le parti des Verts en 1991. En ce temps, les Verts et quelques anarchistes étaient les seuls groupes avec lesquels, dans une ville d’environ 70.000 habitants, les jeunes pouvaient s’engager. J’ai participé à la lutte contre les néo-nazis et la xénophobie et contre la guerre du Golfe.
J’ai remarqué qu’à cette époque, les Verts avaient adopté des positions de plus en plus de droite, notamment en ce qui concerne la politique économique. Par exemple, les Verts à Francfort (la ville de Joseph Fischer, éminence grise de Verts) avaient déjà des positions essentiellement néo-libérales. Je ne me suis pas considéré être un révolutionnaire jusqu’en 1994. Cependant, j’avais déjà quitté les Verts en 1993, quand j’ai commencé à étudier à Francfort.
 

Socialisme International : Quelle est la situation générale des
travailleurs et les travailleuses en Allemagne aujourd’hui ? Quelles ont été les attaques et les ripostes les plus importantes ?

Pendant les années 80 et 90, le chômage était considéré comme quelque chose qui affecte ceux qui sont à la marge de la société. Aujourd’hui, avec l’augmentation du nombre de chômeurs, de plus en plus des gens se sentent menacés par le chômage. Ensuite, il y a ce phénomène de précarisation des emplois. Les attaques des patrons contre les conventions collectives au niveau régional augmentent la concurrence entre les employés individuels. En Allemagne, la précarisation des emplois n’a pas encore atteint le niveau qui existe dans d’autres pays d’Europe. Les syndicats, qui ont réussi a garder un niveau de membres élevé, notamment dans les petites et moyennes entreprises, ont ralenti le processus de la précarisation, mais ils ne peuvent pas le stopper.

Ce qui est nécessaire, c’est de construire un mouvement qui lutte contre toutes ces mesures qui affectent le niveau de vie des travailleurs et contre cette logique qui donne de plus en plus d’argent aux riches et aux grandes entreprises, au détriment de travailleurs et de pauvres.
 

Socialisme International : Quelles sont les forces de la gauche radicale et révolutionnaire ?

En Allemagne, les organisations qui ont une perspective claire de gauche radicale ou révolutionnaire ne sont pas très importantes. Il y a les organisations trotskistes, dont l’ « Alternative Socialiste » et « Linksruck » qui regroupent à peu près 2000 membres. S’y ajoutent les organisations (ex-) stalinistes, maoïstes et une section des membres du « Parti du Socialisme Démocratique ». Depuis les années 80, nous assistons à l’émergence des milieux d’anarchistes et antifascistes plutôt radicaux, mais ils cherchent souvent à se dissocier ostensiblement de la société. Cependant la situation a changé avec la naissance  du mouvement altermondialiste. Beaucoup des gens qui s’engagent dans ce mouvement, par exemple, en militant pour l’organisation ATTAC, voient que ce système économique est responsable d’une multitude des maux, aussi bien dans le domaine de l’écologie que dans celui de l’échange de biens et capitaux à l’échelle internationale.

Beaucoup de personnes veulent donc changer le système, mais ne pensent pas que c’est possible ou qu’il y a des alternatives viables. D’autres se considèrent être des révolutionnaires, mais n’ont pas de vision spécifique d’une autre société ou de la classe ouvrière en tant que sujet de cette révolution. Dans le mouvement, il y a encore un peu de révolutionnaires ou de socialistes convaincus, mais en même temps, pas beaucoup des réformistes convaincus. Surtout, il y a beaucoup de débats entre tous les courants de pensée différents.
 

Socialisme International : Le mouvement contre la mondialisation ultra-libérale est-il toujours aussi puissant ?

En Allemagne, le mouvement est toujours à une échelle moins grande qu’en France ou en Italie, mais il n’a pas cessé de se renforcer depuis les manifestations contre le sommet de G8 à Gènes. De plus, il s’est élargi en intégrant des thèmes qui sont liés à la globalisation, mais qui surpassent le champ étroit de sujets tels que la taxe Tobin, à l’origine de la fondation d’Attac. Cette année, Attac a joué un rôle très important dans la mobilisation contre la guerre en Irak et pour la défense de la sécurité sociale.
 

Socialisme International : Quel est le rôle et la puissance de
l’organisation ATTAC et quel est votre rôle en son sein ?

En Allemagne, Attac est l’organisation la plus large du mouvement altermondialiste, avec environ 13.000 membres ayant cotisé en automne 2003. Attac regroupe en même temps des membres individuels et plus de 100 organisations. Ces organisations ont leurs propres structures et publications et elles font des activités en dehors d’Attac, par exemple, la mobilisation contre le transport des déchets nucléaires. Attac y a participé, même si elle n’a pas eu un rôle central. Souvent, pour les débats publics plus larges, ces organisations organisent des congrès, comme celui sur la mondialisation et l’écologie : la « Mc Planet », qui s’est tenu à Berlin avec plus de 1000 participants.

Dans la préparation de la manifestation du 1er novembre, qui a commencé sur l’initiative des activistes syndicaux et des organisations de la gauche radicale, Attac a créé des liens très importants avec les syndicats allemands, notamment Verdi. Verdi, avec 2.7 millions de membres, regroupe presque tous les salariés syndiqués dans le secteur de services. Cette coopération entre Attac et les syndicats, notamment au niveau local et régional, est à l’origine d’une initiative pour un forum social à Berlin, et, après le Forum Social Européen, à l’échelle nationale.

Dans les mouvements différents, qui sont toujours souvent fixés sur un thème très spécifique, Attac peut aider à ouvrir le débat sur les liens entre l’écologie, l’oppression des minorités ou la sécurité sociale avec la globalisation et au fonctionnement – ou plutôt malfonctionnement – du système économique contemporain.
 

Socialisme International : Comment Linksruck concilie-t-elle le besoin de recruter de nouveaux révolutionnaires et la construction d un mouvement plus large ?

Nous sommes toujours en train de faire des expériences. Il est important de participer aux activités du mouvement et de construire le mouvement au sens large. C’est à dire de vouloir construire le mouvement en intégrant tous ceux qui partagent les orientations fondamentales du mouvement altermondialiste. Puis il faut rallier des activistes autour de nos idées.

Attac n’est pas seulement un endroit où se rencontrent des gens avec leurs pensées individuelles, mais une organisation avec des mécanismes de décision et de débat propres à elle-même. Parfois, il y a la possibilité de discuter de nos idées directement lors du meeting d’un groupe. Par exemple, durant la rencontre lors de la guerre contre l’Irak, nous avons débattu ensemble de la question d’un soutien de l’Irak contre les Etats Unis ou, comme alternative, de simplement appeler aux Etats Unis de ne pas attaquer l’Irak. Au cours de cette discussion, nous avons pu expliquer notre analyse sur l’impérialisme.

Parfois, il est mieux de discuter avec les autres membres intéressés du groupe dans un café, après la réunion. Par exemple, si une réunion se centre sur l’organisation d’une activité contre les attaques sur la sécurité sociale, on peut discuter par la suite de l’origine du chômage, de la crise économique et donc de la nécessité de changer le système économique et la logique du profit.

On peut ainsi gagner des activistes déjà membres d’Attac. Remarque, ce sont souvent des étudiants ou des jeunes ouvriers qui rejoignent le mouvement et adhèrent à notre organisation plus ou moins dans un même temps.
 

Socialisme International : Quel est le rôle de votre journal ?

Nous publions des articles sur les thèmes du mouvement altermondialiste, mais aussi beaucoup des interviews avec des militants et organisateurs du mouvement. Nos analyses cherchent à ne pas seulement s’adresser aux lecteurs individuels du journal, mais aussi à prendre position et à influencer les débats importants dans le mouvement.

Les sujets et les arguments dans notre journal sont présentés sous une forme accessible pour la majorité et peuvent stimuler la discussion politique entre les membres de la minorité active d’aujourd’hui et des gens intéressés faisant partie de la grande majorité qui n’est pas encore active, mais qu’il faut convaincre pour changer la société. Ainsi, les arguments que nous présentons dans le journal aident à construire le mouvement ainsi qu’à stimuler la discussion politique et le débat sur la stratégie du mouvement.

Avec les articles sur l’histoire du mouvement ouvrier et d’autres mouvements, ainsi qu’avec les articles sur l’étranger, nous essayons de présenter une image plus large de la société et sur les possibilités de la changer. Ces articles peuvent aussi aider à discuter d’une manière plus profonde avec les militants dans le mouvement et avec d’autres gens. Bien sur, nous avons sensibilisé les gens au Forum Social Européen par des annonces et des dossiers dans le journal.
 

Socialisme International : Nous avons vu en octobre les résultats inquiétants des élections en Suisse. Quel est le danger actuel de l’extrême droite en Allemagne ?

Dans plusieurs ville de l’Est du pays, les nazis constituent toujours un danger pour les immigrés et les activistes de gauche. Cela étant dit, les scores des partis fascistes aux élections ont diminué pendant quelques années. Aux élections nationales de 2002, les deux partis principaux d’extrême droite, les « Republikaner » et le NPD, ont gagné 1 % des voix, pour 2.1 % en 1998. Les tentatives de coopération des groupes fascistes dans la rue et des partis fascistes ont largement échoué, notamment à cause des mobilisations anti-fascistes de 1999 et 2000.

L’existence d’un vrai mouvement social tel qu’on pourrait le voir naître le 1er novembre à Berlin, a certainement donné de l’espoir à beaucoup des gens qui, maintenant, sont beaucoup moins susceptibles de tomber dans le piège de la propagande fasciste.
 

Socialisme International : Il y a en Allemagne beaucoup d’immigrés turcs, dont beaucoup sont des musulmans croyants. Y a-t-il eu une « affaire du foulard » en Allemagne et sinon pourquoi pas ?

Les gouvernements de certaines provinces (Länder) veulent interdire aux professeurs de porter le foulard en école et une discussion publique sur ces mesures s’est engagée. Mais le débat se situe encore à une échelle plus petite qu’en France. Il y a des positions différentes dans presque toutes les organisations politiques ou sociales, y compris les églises chrétiennes. On retrouve cette diversité d’opinions aussi parmi les organisations et militants de la gauche radicale. Nous soutenons le droit des professeurs et des étudiants à porter le foulard.
 

Socialisme International : Quelles sont les tâches principales de cette année à venir ?

Pour le mouvement contre la globalisation capitaliste, les tâches principales sont de renforcer les liens du mouvement altermondialiste avec les syndicats, notamment au niveau local, et la mobilisation contre les guerres et les occupations impérialistes. Pour cela, les journées d’action proclamées par le FSE sont très importantes. Puis, à Attac, il est urgent de créer des structures qui peuvent vraiment intégrer tous ceux qui adhèrent à l’organisation dans le travail actif. Aussi, Attac est très connue en Allemagne, car l’organisation est très visible dans les médias. Mais il faut y ajouter l’activité quotidienne comme faire des stands et parler et discuter avec les gens dans la rue, à l’université, au travail.

Propos recueillis par John Mullen en novembre 2003
 

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