Interview
Irak sous l'occupation

Sourma Hamid est née en 1976 au Kurdistan irakien. En 1993, elle rejoint l’Organisation indépendante des femmes et du fait, est obligée de fuir l’Irak en 1998. Depuis son arrivée en Australie, Sourma organise le comité de défense des droits des femmes irakiennes et elle est aussi membre actif du Parti travailliste communiste d’Irak. Elle répond à Corey Oakley :
 

Q : Six mois après la chute de Bagdad, comment voyez vous la situation pour la plupart des Irakiens ?
 
 

Elle est très dure. Le manque de sécurité a transformé la vie en un véritable enfer pour des millions d’Irakiens. Comment vivre dans une ville de six millions d’habitants comme Bagdad, quand vous ne savez pas si vous-même ou vos proches seront les prochaines victimes ? Tout le monde est une cible légitime, autant pour les terroristes islamistes ou les anciens membres du parti Baas que pour l’armée américaine. La seule réponse de l’armée américaine aux attaques terroristes est de tuer plus de civils. Et le nombre d’Irakiens tués par ces troupes est beaucoup plus élevé que le disent les médias. Il suffit d’être près de troupes américaines quand ils se font attaqués pour soi-même être pris pour cible.
 

En plus, il y a l’incertitude pour l’avenir. Tout espoir d’un pouvoir démocratique et laïque en Irak, pourtant promis par les Etats-Unis, s’est évaporé. Cette incertitude est extrêmement destructeur. La population ne peut rien projeter pour l’avenir, et la vie quotidienne est en suspens. Cette incertitude crée le désespoir ainsi que beaucoup d’autres traumatismes (psychologiques ?).
 

Les Irakiens s’attendaient à une amélioration sensible de leur niveau de vie après la levée des sanctions, que Saddam soit resté au pouvoir ou qu’il se soit fait déposé, mais la réalité actuelle nous prouve le contraire. 60 à 70% de la population est au chômage. La vie est un enfer. Ils ne peuvent plus se nourrir, se vêtir, ou accéder à une éducation correcte. Dans beaucoup de cas, il n’ont pas accès à l’eau potable, l’électricité ou des services de soins médicaux. Rien n’indique que le chômage baissera d’une manière significative dans les mois à venir. Et ce n’est sûrement pas les autorités américaines ni le Conseil irakien qui se sentent concernés par cette crise.
 
 

Q : Comment la population ressent-elle l’occupation et à quel point est-elle partie prenante dans la résistance ?

Malheureusement, au début elle a été dupe quand au dénouement de la guerre et de l’occupation. Malgré le scepticisme quand aux vrais objectifs des Etats-Unis, beaucoup pensaient que même le pire scénario catastrophe serait préférable au régime de Saddam. Mais ce sentiment a changé très rapidement. Les gens commencent à comprendre que la situation pourra continuer à s’empirer sous l’occupation américaine. Six mois après la guerre, les Etats-Unis n’ont toujours pas rempli leurs promesses. La vie des gens ne va pas forcément s’améliorer et d’un point de vue politique, ils comprennent que les Américains sont prêt à mettre en place un autre dictateur en Irak.
 

En ce qui concerne la résistance contre les Etats-Unis, il y a deux sortes de résistances armées : les restes du régime baasiste et les groupes islamistes, soit irakiens ou étrangers. Le soutien du peuple à cette résistance est très faible voire inexistant. Ayant vu les régimes comme la République islamique d’Iran, les Talibans (en Afghanistan) ou d’autres groupuscules islamistes, il n’y a pas beaucoup de gens, même ceux qui croient en islam, qui veulent un régime islamiste.
 

Le sentiment nationaliste est très faible. Pour la plupart des gens, des mots comme nation, nationalité, souveraineté nationale n’ont pas beaucoup de valeur. Et pour cause : pendant quatre décennies, le régime baasiste a utilisé le nationalisme pour justifier une répression inouïe contre le peuple irakien.
 

Mais il y a une autre forme de résistance, de la société civile, et des pans entiers de la population irakienne y prennent part, non pas pour libérer le pays, mais pour améliorer les conditions de vie. Quotidiennement, il y a des dizaines de manifestations, de grèves et d’autres formes de luttes. Un nombre croissant de gens demandent le retrait des troupes de la Coalition car ils comprennent qu’ils sont la source de tous leurs maux, et qu’ils sont là non pas pour les raisons annoncées par la Coalition, mais pour d’autres desseins inavoués.
 

Q : Pouvez-vous nous parler de l’organisations des chômeurs en Irak ?
 

L’Union des chômeurs d’Irak a été créée par des chômeurs pour faire face à la crise en Irak. UUI  a désormais des centaines de milliers de membres. Elle a organisé des dizaines de manifestations à Bagdad et dans d’autres villes d’Irak ainsi qu’une veillée devant les bureaux de l’Autorité de la Coalition à Bagdad qui a duré 48 jours. Elle exige des solutions appropriées au chômage soit en créant des emplois ou en payant une allocation de 100$ par mois pour chaque chômeur jusqu’à ce qu’il retrouve un travail.
 

Les militants de l’UUI  sont souvent incarcérés et torturés par les forces américaines. A deux reprises, le chef de fil de l’UUI, Kasim Hadi et des dizaines d’autres membres, ont été emprisonnés pour avoir simplement organisé une protestation pacifique à Bagdad. Leur problème majeure est le manque de fonds, et les militants ont beaucoup de mal à mobiliser les chômeurs sans les ressources financières nécessaires. De plus, les organisations et les personnes progressistes à l’étranger ne soutiennent pas suffisamment ce mouvement qui jouit d’un potentiel (de lutte) immense. Espérons que le soutien à leur cause augmente.
 
 

Q : Quelle est le niveau d’organisation de la classe ouvrière en Irak et quels sont les points qui sont soulevées ?
 

Il y a un passé riche de lutte dans la classe ouvrière irakienne. Depuis la chute du régime de Saddam, elle s’organise et milite pour améliorer les conditions de vie. Comme je viens de le dire, des dizaines de manifs et d’occupations sont organisées tous les jours.

Dans beaucoup de secteurs industriels, les travailleurs ont établi leurs propres syndicats indépendants. La Commission préparatoire pour l’établissement de comités d’entreprises et de syndicats a pu mettre en place certains comités d’entreprises non sans résultats probants.
 

Au début, les exigences de la classe ouvrière se limitaient à l’amélioration des conditions de travail et de vie, mais désormais, les travailleurs sont de plus en plus partie prenante dans la lutte politique, comme le remplacement des cadres et des fonctionnaires baasistes, pour exiger une meilleure sécurité, l’arrêt des attaques terroristes par les groupes baasistes et islamistes, dans la défense du droit de s’organiser (politiquement ?), de manifester et pour le droit de grève…
 
 

Q : Le Parti communiste-travailliste d’Irak (PTCI) a annoncé l’implantation de nouveaux bureaux dans beaucoup de régions du pays. Pouvez-vous nous en parler ?
 

Aujourd’hui, il y a un vent d’ouverture politique en Irak. Le PTCI est en train de s’agrandir pour devenir un parti qui a de l’influence, surtout parmi les travailleurs, les laissés pour compte, les femmes et dans les mouvements laïcs. C’est le seul parti qui défend les femmes contre les réactionnaires islamistes. C’est le seul parti qui défend sans condition la laïcité et qui représente les éléments séculiers dans la société irakienne. Par exemple, dans le quartier d’Al Houda à Bagdad, des centaines de personnes ont rejoint le parti peu après qu’il se soit implanté là.

Cependant, la tâche du PTCI est ardue. Ses ennemis, comme les autorités de la Coalition, le Conseil irakien, les groupes islamistes et nationalistes, sont nombreux. Le succès de la gauche et des forces laïques en Irak est inextricablement lié au succès du PTCI. Son succès sera déterminé par les forces en jeux ainsi que d’autres facteurs tels le soutien des forces progressistes de par le monde qui, malheureusement jusqu’à maintenant, a été décevant. Je pense que le PTCI mérite plus de soutien des forces progressistes à l’étranger.
 

Q : Le PTCI a beaucoup œuvré pour organiser les femmes en Irak. Pourquoi faites-vous cela et quels en sont les effets?

La lutte pour les droit des femmes est inséparable de la lutte de la classe ouvrière et pour la mise en place d’une société moderne et laïque. La bourgeoisie, la Coalition inclus, n’a rien à apporter pour les femmes en Irak. Ils parlent d’une constitution basée sur l’Islam, ce qui veut dire le maintien du statut actuel d’infériorité de la femme. Le PTCI a contribué à créer l’Organisation de la liberté des femmes en Irak qui rapidement s’est montrée être la seule voix des femmes irakiennes.

Q : On voit de plus en plus que les forces d’occupation américaines en Irak s’enlisent. Quelles sont, à votre avis, les tâches majeures que doivent affronter les socialistes et les opposants à l’impérialisme américaine en Irak et en Australie?
 

C’est vrai, les occupants sont en grande difficulté. Les Etats-Unis doivent se rendre à l’évidence qu’ils sont en train de perdre la guerre. Leur défaite en Irak sera une victoire pour toute l’humanité et servira la cause de toutes les forces progressistes et humanistes dans le monde.

Tant que les Etats-Unis et leurs alliés mettent tout en œuvre pour gagner la bataille en Irak, les socialistes et les opposants à l’impérialisme doivent mettre toute leur énergie pour les battre. Et ils devraient soutenir la tendance progressiste en Irak représenté par le PTCI et les organisations de masse comme le UUI (UCI) et les autres.

En même temps, il est important que nous nous distancions des forces réactionnaires qui combattent les Etats-Unis, comme les groupes islamistes et les restes des baasistes. Le combat contre ces groupes d’un côté et les Etats-Unis et leurs alliés de l’autre, est un combat contre deux forces du même camp. L’Irak est une société de classe. Et chaque classe a ses représentants. A nous de trouver nos alliés de classe et soutenir leur lutte pour combattre ces forces réactionnaires, qu’elles soient américaines ou de la mouvance des terroristes islamistes.
 

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