Les livres sont des armes
La France contre l’empire ?

Critique de l’ouvrage de Pascal Boniface :  La France contre l’empire, 155 pages Editions Robert Laffont   2003

L’étude des relations internationales officielles reste trop souvent considérée par les révolutionnaires comme un jeu pour gens bien nés. Cependant, c’est comme chroniqueur diplomatique que Marx était surtout connu de son vivant, et qu’il a affûté sa pensée. Cette tradition intellectuelle peut  être utilement redécouverte, le temps de la lecture d’un ouvrage que Pascal Boniface, un universitaire spécialiste de géopolitique et consultant auprès de l’ONU, a consacré sous le titre « la France contre l’empire » à la crise diplomatique qui a précédé l’invasion de l’Irak par l’armée américaine au printemps dernier.

  Le livre s’ouvre par une réflexion théorique sur le monde « unipolaire » né de la chute du mur de Berlin en 1989. Elle a le mérite de nous rappeler que la mondialisation des économies à laquelle on a assisté depuis n’a rien d’une évolution spontanée, mais qu’elle est largement voulue et organisée par le plus puissant des pays capitalistes, qui  n’a plus de réel compétiteur dans l’arène internationale. Plus critiquable est l’affirmation de l’auteur selon laquelle l’invasion de l’Iraq constituerait une rupture majeure dans l’usage que les USA font de leur suprématie. Jusque là, ils auraient admis une gestion des conflits conforme au Droit international, notamment à la Charte de l’ONU. En fait, un simple retour sur l’actualité internationale de ces dernières années montre que la crise irakienne n’a rien apporté de bien nouveau sur ce plan. L’intervention armée de l’OTAN au Kossovo a été menée sans l’accord de l’ONU ; les résolutions onusiennes ont été bafouées dans le conflit du Proche-Orient etc…Tout au plus le refus américain de la concertation internationale a-t-il été plus visible, car il y a eu un conflit ouvert avec au moins deux des membres du Conseil de sécurité. Les manœuvres des USA visant à faire bénir l’invasion de l’Irak par l’organisation internationale ont donc échoué…ce qui n’a rien empêché. Le Droit international n’est qu’une timide règle du jeu, vite écartée quand elle dérange trop les puissants. P Boniface ne l’ignore pourtant pas, comme le montre la pénétrante analyse qu’il fait des buts de guerre américains. Il souligne l’intérêt que présentaient pour les USA, non pas la destruction des imaginaires « armes de destruction massive », mais le contrôle des gisements pétroliers irakiens, au moment où l’Arabie saoudite a cessé, depuis le 11 septembre, d’être jugée par eux comme un allié sûr, et où les besoins en énergie de la Chine, seule puissance capable sur le long terme de concurrencer l’hégémonie américaine, vont croissant.

 Si les motivations de la politique des USA sont analysées de façon fouillée et lucide, il n’en est pas de même pour celles de la France, autre acteur majeur de cette crise diplomatique; et dont le rôle est à la fois surestimé et présenté avec un angélisme étonnant.

Le titre de l’ouvrage reflète à lui seul un francocentrisme évident. Le « camp de la paix » comprenait également la Russie, membre elle aussi du Conseil de Sécurité de l’ONU, et l’Allemagne. Si la diplomatie française a pu être le porte-parole le plus remarqué des adversaires de l’invasion, elle n’avait nullement l’exclusivité de cette position, non plus que la direction du camp de la résistance à «l’empire ». Pour la France le poids des causalités économiques est complètement occulté. Son attitude aurait seulement été motivée par le souci désintéressé de faire respecter le Droit. Le fait que J Chirac et Saddam Hussein aient été unis de longue date par une complicité de gouvernants sans scrupules est passé sous silence. Beaucoup plus grave encore, les liens entretenus par les grandes entreprises françaises avec la dictature de Bagdad sont complètement ignorés, qu’il s’agisse des ventes  effectuées par Alcatel, Thomson etc., du rôle d’Elf dans la prospection pétrolière, ou du dépôt à la BNP de fonds appartenant à l’état irakien.
Cela dit les grands absents de l’ouvrage sont en fin de compte les peuples. Rien n’est dit sur le fait le plus encourageant constaté pendant la crise irakienne : la naissance d’une opinion publique européenne unie dans le refus de la guerre quel que soit le choix des gouvernants, et ce pendant longtemps, même en Grande-Bretagne.

 Sous cet angle, la crise irakienne, plus que l’épisode décrit par P Boniface d’une résistance gauloise, bien sûr  héroïque et désintéressée, à l’impérialisme américain; aura été l’occasion d’une conjonction d’intérêts exceptionnelle entre la classe dirigeante française et son peuple. Ailleurs en Europe, une opposition populaire aussi vigoureuse n’a pas empêché l’alignement des gouvernements sur Washington. La position pacifiste du Gouvernement français pourrait donc ne pas être durable. Une fois la destruction du régime «ami » de Bagdad passée par pertes et profits, la tentation sera grande de se réconcilier avec les USA. Ce rapprochement a d’ailleurs déjà pris forme puisque la France vient d’avaliser la résolution de l’ONU qui a finalement admis l’occupation américaine de l’Irak.

Les militants de gauche français doivent donc rester vigilants pour que leur pays ne se laisse pas entraîner dans le bourbier irakien…avec l’empire.

Franck Drici
 

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