Les livres sont des armes

Comprendre la revendication islamique en Occident

A l’Ouest d’Allah
 
 

A l’Ouest d’Allah, de Gilles Kepel
Edition du Seuil, 1994
(377 pages)
 

Dans le contexte persistant de stigmatisation de l’islam en France, cette étude de Gilles Kepel (publiée en 1994) re-devient nécessaire pour comprendre la revendication identitaire islamique dans trois pays occidentaux (USA, Royaume-Uni et France).

L’auteur analyse les circonstances dans lesquelles s’est développée cette revendication : les circonstances historiques spécifiques de l’apparition de l’islam dans ces pays, la place des populations islamisées dans la société. Il entrevoit ce que cela révèle du point de vue de ces populations et du point de vue de ces sociétés dans leur ensemble.

Trois formes du « déni de citoyenneté »

Aux USA, la population musulmane est noire et se revendique de la Nation de l’islam. Celle-ci est née pendant la Grande Dépression des années trente à une époque où de nombreuses sectes et Eglises noires proliféraient. Ce mouvement a su utiliser les dogmes religieux musulmans existants en les adaptant à une population christianisée ou habituée au discours chrétien, pour créer un courant religieux inédit, mais se réclamant (et de plus en plus proche) de l’islam, et particulièrement pertinent pour le public visé. Par exemple, les premières années, le Ramadan n’avait pas lieu le neuvième mois de l’année du calendrier musulman mais systématiquement en décembre, car les nouveaux convertis avaient l’habitude de célébrer Noël et de faire la fête à cette période. En effet, ces nouveaux convertis furent à l’origine la population d’anciens esclaves arrivés dans les Etats du Nord et subissant la crise économique et sociale jusqu’à atteindre des niveaux de vie inférieurs à ceux qu’ils avaient connus dans les plantations du Sud. C’est cette population vivant dans des ghettos et donc exclue socialement et économiquement, n’ayant pas de reconnaissance politique, qui forme la base sociale de la Nation de l’islam.

Au Royaume-Uni, la population musulmane est issue de l’émigration de l’ancienne colonie indienne. Elle a donc une tradition islamique en arrivant en Occident, contrairement aux musulmans américains, et ses dogmes sont plus proches du modèle traditionnel islamique. Sa structure est fortement influencée par celle existant en Inde avant l’émigration. Gilles Kepel opère donc un retour sur les deux lignes directrices qui avaient organisé les musulmans dans l’ancien empire : « l’hégire intérieur » (pour Gilles Kepel : dans un Etat où l’islam n’est pas la religion dominante les musulmans au lieu de quitter cette terre comme le voudrait la doctrine se replient sur « la citadelle de leur foi et de leurs croyances »)  et « le communautarisme politique » (les représentants de la population musulmane veulent jouer un rôle politique, et la religion devient un prétexte politique plus qu’un « guide de la vie dans tous les domaines »). Les institutions britanniques, qui avaient favorisé les divisions et le communautarisme religieux en Inde, maintiennent leur stratégie quand les musulmans s’installent sur son territoire après la Seconde Guerre Mondiale. Si la ségrégation religieuse et raciale sur un plan juridique est beaucoup moins forte qu’aux USA, l’arme de la division de la société en communautés religieuses permet de soumettre plus facilement les travailleurs, et donc de fragiliser les nouveaux Anglais musulmans.

En France, l’islam apparaît réellement avec la vague d’immigration maghrébine dans les années soixante. La  République donne l’égalité juridique aux français, mais ne donne la nationalité qu’après une sorte de période de probation où les immigrants sont censés perdre de leur culture d’origine pour s’intégrer, c'est-à-dire remplacer leur culture d’origine par la « culture française » (la culture de la classe dominante). La revendication identitaire islamique naît chez les jeunes de la deuxième génération, à la fin des années quatre-vingt, chez ceux pour qui cette « culture française » est associée à l’impasse de leur situation sociale en France. Il s’agit de jeunes vivant dans des banlieues déshéritées et dont l’avenir économique est très sombre, du fait du chômage de masse. Enfin, cette revendication naît alors que la population musulmane est de plus en plus stigmatisée par les discours (et les actes) politiques.

A ces trois formes du « déni de citoyenneté », la revendication identitaire islamique prend des formes différentes, très liées à la société où elle est implantée et à son histoire dans celle-ci. Plus la ségrégation des musulmans est forte, plus la revendication de leurs représentants est radicale. Aux USA, la Nation de l’islam veut un Etat Noir indépendant de l’Etat Blanc et tout ce qui provient des Blancs et de leur culture est diabolisé. En Angleterre, les différents représentants de la communauté musulmane (les différences viennent des courants de l’islam ou des Etats musulmans dont ils sont le relais) ont cherché à s’imposer auprès des pouvoirs publics pour acquérir des privilèges politiques. Ils ne remettent pas en cause l’Etat où ils vivent puisqu’ils font partie du système et que celui-ci a réussi à les intéresser à son maintien. En France, la revendication identitaire islamique, âgée de cinq ans environ quand le livre est paru, reflète surtout le contrepoint d’une diabolisation des arabes et des musulmans dans le discours dominant. Elle n’est pas réellement encore structurée (même si les différents Etats musulmans tentent chacun d’augmenter leur influence) et son ambition politique est balbutiante : il s’agit surtout de surmonter les obstacles qui empêchent les musulmans de pratiquer librement leur religion – à égalité avec les autres religions- dans un pays où celle-ci n’est pas interdite mais fortement attaquée.

Au-delà des particularismes de chaque pays abordé, l’étude de Gilles Kepel permet d’appréhender un trait commun significatif : les associations ou organisations musulmanes jouent dans les trois cas un double rôle d’orientation morale (voire politique) et d’aide concrète à la population (sortir de l’emprise des gangs, des hyper-ghettos, apporter des soins, de la nourriture, du soutien scolaire…). C’est ainsi qu’elles réussissent à paraître une alternative solide au modèle occidental qui exclut ces « nouveaux musulmans ».

Les révolutionnaires combattent avec eux ce modèle, mais leurs réponses sont bien sûr différentes. Leur argumentation doit pourtant prendre en compte les raisons actuelles et historiques particulières qui les ont conduit à appeler l’islam à la rescousse de leur mal être.

Romain Chencinski

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