Livre
Une histoire populaire des Etats Unis
 

Howard Zinn présente ici un anti-manuel scolaire d’histoire. Tout au long des cinq cents ans qu’il étudie, il met en avant le point de vue du peuple et ses actions et non pas quelques grands noms – héros, généraux ou présidents – comme en a l’habitude l’histoire institutionnelle. Ce qu’il appelle « le peuple », c’est la grande classe des travailleurs qui créent les richesses mais n’en récoltent que les miettes laissées par les dirigeants du système : « Un pour cent de la population américaine détient un tiers de la richesse nationale. Le reste est réparti de telle manière que les 99 % de la population restante sont montés les uns contre les autres : les petits propriétaires contre les plus démunis, les Noirs contre les Blancs, les natifs contre les citoyens d’origine étrangère, les intellectuels et les professions libérales contre les travailleurs non qualifiés et non diplômés.
« Ces groupes se sont opposés et ont lutté les uns contre les autres avec une telle violence qu’ils en ont oubliés qu’ils étaient tous réduits à se partager les maigres restes de la richesse nationale. Malgré la réalité de cette lutte amère et désespérée autour des rares ressources épargnées par les élites dominantes, je prends la liberté de réunir ces 99 % d’Américains sous l’appellation de peuple.  »

Son livre se veut un acte de résistance à l’histoire officielle et de révolte aux mensonges communiqués et inculqués par la propagande de la classe dirigeante : « Las Casas [contemporain de Christophe Colomb qui, à la fin de sa vie, s’est révolté contre l’esclavage et a écrit Histoire générale des Indes où il décrit la conquête du Nouveau Monde] nous dit encore […] trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de 1492 à 1508.
« Qui parmi les générations futures pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable. C’est ainsi qu’a commencé l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens aux Amériques. […] Pourtant à en croire les manuels d’histoires fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque - nulle mention des bains de sang - et nous célébrons aujourd’hui encore le Colombus Day. »

Zinn replace le travail de l’historien dans sa dimension politique, au sens de son rôle dans la prise de conscience des individus de la portée réelle des événements historiques :
« Ce qu’il faut condamner, c’est la facilité avec laquelle on assume les atrocités comme étant le prix à payer, certes regrettable mais nécessaire, pour assurer le progrès de l’humanité : Hiroshima et le Vietnam pour sauver la civilisation occidentale, Kronstadt et la Hongrie pour sauver le socialisme, la prolifération nucléaire pour sauver tout le monde. Nous avons appris à fondre ces atrocités dans la masse des faits comme nous enfouissons dans le sol nos containers de déchets radioactifs.
« Bref, nous avons appris à leur accorder exactement autant de place que ce qu’elles occupent dans les cours et les manuels d’histoire prescrits et écrits par les professeurs. Appliqué avec une apparente objectivité par les universitaires, ce relativisme moral nous paraît plus acceptable que s’il l’était par des politiciens au cours d’une conférence de presse. C’est pourquoi il est d’autant plus dangereux. »

Le peuple, moteur de son histoire
Son but politique, avec ce livre, est de faire prendre confiance au peuple américain dans sa force, de lui montrer son importance dans l’histoire du pays, pour qu’il joue un  rôle  déterminant au présent, à un moment qu’il appréhende comme « l’imminente révolte de la garde » : « Pour la première fois peut-être dans l’histoire des Etats-Unis, les classes les plus pauvres et la classe moyenne, les prisonniers aussi bien que les gardiens du système n’ont plus confiance en lui. […] Le capitalisme a toujours joué contre les classes les plus défavorisées. Il joue maintenant contre les classes moyennes. »

Zinn transmet un message d’espoir, très optimiste, car il met en avant la capacité du peuple à lutter. Il conclut sur la nouvelle période donc, dans l’élan de Seattle et du mouvement pour une autre mondialisation. Persuadé que ceci constitue un tournant, il va même jusqu’à esquisser brièvement ce que pourrait être la future société socialiste issue d’un mouvement très large de contestations et de révoltes dirigé directement vers le renversement du système : « Les décisions seraient prises par des groupes restreints sur les lieux de travail, dans les quartiers – un socialisme de voisinage échappant aux hiérarchies de classe du capitalisme et aux dictatures autoritaires qui ont usurpé le nom de « socialistes ». […]
« Ces combats feront appel à toutes les stratégies employées en leur  temps par les mouvements populaires qui ont marqué l’histoire américaine : manifestations, défilés, désobéissance civile, grève, boycotts et insurrections générales ; actions directes pour la redistribution des richesses, pour transformer les institutions, pour réinventer les rapports sociaux ; création - dans tous les lieux de travail et de loisirs - d’une nouvelle culture du partage, du respect, d’un nouveau plaisir de travailler ensemble pour s’entraider ».
Nous n’allons pas dans le cadre de cet article revenir sur les cinq siècles d’histoire, de l’arrivée de Christophe Colomb à la guerre contre le terrorisme de l’administration Bush. Nous avons choisi de parcourir cette histoire américaine en évoquant les moyens principaux utilisés par le système pour se maintenir en place : répression ouvrière, patriotisme et racisme. Ces thèmes apparaissent comme un leitmotiv à la lecture de l’ouvrage, quels que soient les protagonistes et les particularités conjoncturelles. De la permanence et de la complexité des méthodes employées par nos adversaires, il importe de tirer des leçons pour la lutte aujourd’hui.

Répression syndicale et politique
Un trait important de l’histoire américaine est bien le parti pris de l’Etat (que ce soit l’administration britannique jusqu’à l’indépendance de 1776 ou l’administration  fédérale ensuite) contre les grèves et les manifestations des travailleurs - et des divers groupes opprimés - et pour le service des différentes fractions de classe capitaliste.

Bien sûr, l’esclavage a longtemps constitué le moyen le plus efficace de contenir les révoltes d’une partie des travailleurs : les Afro-américains durant les premiers siècles ont la plupart du temps tenté de fuir leur maître (et de se réfugier chez les tribus indiennes) plutôt que de se rebeller contre lui, de remettre en cause sa domination, tant les sanctions étaient cruelles et dissuasives.

Pourtant la crainte des soulèvements noirs était constante chez les grands planteurs : « Dans les archives coloniales anglaises, on trouve un rapport daté de 1729, adressé par le gouverneur de Virginie au ministère britannique du Commerce, l’informant : « qu’un certain nombre d’esclaves, une quinzaine environ, avaient formé le dessein de s’enfuir de chez leur maître et de s’installer dans des endroits reculés dans les montagnes avoisinantes. Ils avaient trouvé le moyen de se procurer des armes et des munitions ainsi que des provisions.[…] Bien que cette tentative ait heureusement échoué, elle doit néanmoins nous encourager à prendre les mesures qui s’imposent » »
C’est d’abord surtout aux travailleurs blancs, libres mais pauvres, que l’on doit les premiers mouvements contre les dirigeants :

« Dans les années 1760, les Régulateurs du conté d’Orange [qui se présentaient comme « des paysans pauvres et industrieux, des travailleurs, des opprimés, par de riches et puissants monstres pernicieux »] s’organisèrent afin d’empêcher la collecte des impôts ou la saisie de ceux qui ne s’en étaient pas acquittés. L’administration déclara qu’une « insurrection totale aux visées dangereuses avait éclaté et envisagea une répression militaire ». […] Après tous ces évènements, l’assemblée de la colonie engagea bien quelques réformes mais elle fit également voter un décret  pour « prévenir les émeutes et les troubles ». »

Au XIXème siècle, au fur et à mesure que la classe ouvrière s’accroît – et avec elle, la conscience de classe - les conflits entre les travailleurs, qui petit à petit s’organisent en syndicats, d’un côté et les intérêts capitalistes et les forces de l’ordre, de l’autre, se développent. Zinn nous donne des exemples de conflits, comme dans l’Etat de New York en 1837 :

« A quatre heures, plusieurs milliers de personnes ont convergés vers le parvis de l’Hôtel de ville. L’un des orateurs a expressément dirigé la vindicte populaire contre Eli Hart, un des plus gros négociants de farine. La plupart des gens se sont dirigés contre les entrepôts de Hart. Après avoir forcé la porte principale, ils ont sorti vingt ou trente barils de farine dans la rue et les ont ouverts. […]
« On pouvait voir de nombreuses femmes qui remplissaient boîtes, paniers et même leur tablier avant de s’enfuir. La nuit était à présent tombée sur cette scène mais le travail de destruction ne cessa que lorsque d’importants corps de police se présentèrent, rapidement suivis par des détachements de l’armée. »

Vers 1840, dans le Nord des USA, plus industrialisé, la conscience de l’opposition d’intérêts entre le capital et le travail gagne du terrain et se manifeste par de nombreuses grèves sectorielles. Pour faire face à cela, l’administration emploie la manière forte pour tenter de démobiliser très tôt l’esprit de révolte.

« La guerre [de sécession] imposa l’embauche d’un grand nombre de femmes dans les boutiques et dans les ateliers malgré la réticence des hommes, qui considéraient que cela entraînait la baisse du salaire moyen. A New York, des jeunes femmes fabriquaient des parapluies de six heures du matin jusqu’à minuit pour trois malheureux dollars hebdomadaires.
« D’autres […] gagnaient 24 cents pour des journées de douze heures. A la fin de 1963, les travailleuses new-yorkaises fondèrent le Working Women’s Protective Union. Il y eut une grève des ouvrières du parapluie  à New York et à Brooklyn. A Providence, on forma le Ladies Cigare Markers Union. En 1864, il y avait en tout cent mille travailleurs syndiqués, femmes et hommes, qui constituaient même des fédérations nationales dans certains secteurs et publiaient des journaux.
« Les troupes de l’Union furent employées pour briser les grèves. Des soldats furent même dépêchés à Cold Springs pour mettre fin à la grève des salariés d’une armurerie qui exigeaient des hausses de salaires. A Saint Louis, les mécaniciens et les ouvriers de la confection en grève durent reprendre le travail sous la menace des armes.
« Au Tennessee, un général unioniste fit arrêter et déporté hors de l’Etat deux cents manœuvres en grève. Lorsque les techniciens des chemins de fer du Reading Railroad se mirent à leur tour en grève, l’armée brisa la grève, comme elle le fit pour la grève du comté de Tioga (Pennsylvanie). »

La classe dirigeante se divise entre les moyens à utiliser pour contenir le ressentiment du peuple : certains pensent qu’il faut accorder quelques concessions, d’autres s’y refusent. Dans tous les cas, la répression très violente est utilisée ; l’Etat n’hésitant pas à emprisonner voire exécuter les meneurs.
Il n’existe pas aux USA de grand parti ouvrier comme ce peut être le cas en Europe, bien que les idées socialistes aient aussi guidé les luttes à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Il y a eu un parti socialiste influent, pendant la première moitié du siècle dernier, mais celui-ci fut battu sans avoir été au pouvoir.

Ce phénomène s’explique en partie par le système constitutionnel et en partie par la force de la répression durant cette période : « En juin 1917, le Congrès vota la loi contre l’espionnage, ratifiée ensuite par Wilson. Son intitulé pouvait laisser penser qu’il s’agissait d’une loi contre l’acte même d’espionnage […] mais cette loi permit de mettre en prison les Américains qui prenaient position, oralement ou par écrit, contre la guerre.
« Deux mois après le vote de cette loi, Charles Schenck était arrêté à Philadelphie pour avoir imprimé et distribué quinze mille tracts qui dénonçaient la loi sur la conscription et la guerre. […] Il fut inculpé, jugé et condamné à six mois d’emprisonnement (il apparaîtra que cette peine fut l’une des plus faibles appliquée dans ce genre de cas) […] Soit dit en passant, cette loi sur l’espionnage, fait toujours partie de notre code législatif ».
La guerre est toujours un moment où les conflits de classe s’aiguisent ; pendant la première guerre mondiale, la répression atteint en effet des sommets, jusqu’à la destruction d’un grand syndicat :

« Néanmoins la guerre offrit au gouvernement l’occasion de se débarrasser de l’IWW [Industrial Workers of the World]. Au début du mois de septembre 1917, des agents du département à la Justice intervinrent dans quarante-huit réunions organisées par l’IWW, emportant la correspondance et les publications qui allaient servir de pièces à conviction lors du procès. Courant septembre, cent soixante-cinq responsables du syndicat furent arrêtés […] On jugea cent un membres de l’IWW en avril 1918. [ …]
« Ils furent tous déclarés coupables. Le juge condamna Haywood [l’un des responsables du syndicat ; un révolutionnaire issue de la fédération des mineurs] à quatorze ans de prison, d’autres à vingt ans. Trente-trois accusés en prirent pour dix ans de prison et il y eut également quelques peines moins lourdes. Le total des amandes s’élevait à 2,5 millions de dollars. L’IWW fut anéantie. »

Mais, même après la guerre, les dirigeants américains ressentent un climat de plus en plus menaçant d’insurrection. Ceci les pousse à voter de nouvelles lois toujours plus répressives, comme par exemple celle qui consiste à déporter les étrangers « qui prônent la destruction de la propriété privée » :
« En janvier 1920, quatre mille personnes furent arrêtées sur l’ensemble du territoire américain, emprisonnés pendant une longue période, gardées au secret et pour finir déporter. A Boston, les agents du département de la justice, avec l’aide de la police locale, arrêtèrent six cents personnes au cours de réunions publiques ou à leurs domiciles, au petit matin. Un juge fédéral relativement mal à l’aise décrit ainsi le processus :
« Des peines furent appliquées pour donner une visibilité spectaculaire à l’opération et pour faire penser qu’il existait réellement un danger grave et éminent. Les étrangers arrêtés étaient le plus souvent des travailleurs calmes et inoffensifs, d’anciens paysans russes miséreux, pour la plupart. Ils furent menottés deux par deux puis enchaînés et traînés à travers les rues de la ville pour rejoindre le train qui devait les déporter »».

Cette caractéristique permanente de l’histoire américaine s’est poursuivie jusqu’à la fin du vingtième siècle, comme pendant les mouvements pacifistes au moment de la guerre du Vietnam : « En 1970, les rassemblements pour la paix qui se tenaient à Washington rassemblaient des centaines de milliers de personnes. En 1971, vingt mille individus se rendirent à Washington pour exprimer leur indignation devant la poursuite des violences au Vietnam et essayèrent de bloquer le trafic routier. Quatorze mille d’entre eux furent interpellés au cours de qui restera comme la plus grande arrestation de l’histoire américaine. »
Au même moment, pendant les luttes des Noirs pour les droits civiques, une loi particulièrement répressive fut votée « qui prévoyait cinq ans d’emprisonnement pour quiconque se déplacerait d’un Etat à un  autre ou utiliserait les services fédéraux (dont la poste et le téléphone) « pour organiser, promouvoir, encourager ou participer à une émeute ». La définition de l’émeute était la suivante : tout acte commis par trois personnes ou plus, présentant des risques de violence ».

Le besoin d’un ennemi extérieur
Au cours de l’histoire américaine, les élites ont entraîné le pays dans de nombreux conflits. Les premiers visaient l’expansion territoriale, jusqu’à la fin du XIXème siècle, tandis que ceux du XXème siècle constituaient des batailles pour des zones d’influences.

Le plus souvent, les dirigeants se sont servis de ces conflits pour essayer d’unifier le peuple derrière la nation ; le patriotisme a servi d’exutoire pour les tensions de classe internes.

Cette idée est même selon l’auteur au centre de l’idée des « Etats-Unis » : « Vers 1776, certaines personnalités de premier plan des colonies anglaises d’Amérique, firent une découverte qui allait se révéler extrêmement utile au cours des deux siècles suivants.
« Ils imaginèrent qu’en inventant une nation, un symbole, une entité légale, ils seraient en mesure de s’emparer des terres, des privilèges et des pouvoirs politiques détenus par les protégés de l’empire britannique. Du même coup, ils pourraient contenir un certain nombre de révoltes en suspens et forger un consensus qui assurerait un soutien populaire suffisant au nouveau gouvernement contrôlé par une nouvelle élite privilégiée. »

Dès la guerre d’indépendance contre la couronne britannique, les grands propriétaires américains, malmenés devant la misère galopante, tentèrent de détourner la colère et la vindicte des individus à l’endroit des anglais, arguant qu’ils étaient la cause principale de leurs maux. Zinn expose ainsi la situation :
« Depuis la révolte de Bacon, en 1760, les colonies avaient été le théâtre de dix-huit soulèvements destinés à en renverser les gouvernements, de six révoltes d’esclaves et d’une quarantaine d’émeutes de toute nature.
« C’est également à cette époque, selon Jack Greene, qu’apparaissent « des élites politiques et sociales à la fois stables cohérentes, efficaces et reconnues comme telles ». Ces élites locales entrevirent immédiatement la possibilité de détourner la plus grande part de cet esprit de révolte contre l’Angleterre et son administration locale. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une conspiration organisée mais de la somme de divers choix tactiques ».
Dans les toutes dernières années avant 1776, ce devint un souci conscient des élites indépendantistes : « Il s’agissait de trouver un langage qui inspirât tous les milieux : assez réaliste dans l’énumération des revendications pour provoquer la colère du peuple contre les Anglais et néanmoins suffisamment vague pour éviter le réveil des conflits de classe au sein du parti des révoltés.
« En outre, il devait être assez exaltant pour forger un sentiment patriotique susceptible de fédérer l’ensemble des composantes du mouvement révolutionnaire [mouvement pour l’indépendance] . Le sens commun de Thomas Paine, qui parut au début de 1776 et devint le pamphlet le plus populaire des colonies américaines, y réussissait parfaitement. »

Un bourgeois de Virginie s’exprime ainsi à un auditoire de pauvres en 1774 : « Ne prêtez pas l’oreille à ceux qui tentent de nous diviser, mais donnons-nous, au contraire, fraternellement la main. »

Au début du XXème siècle, alors que les grèves acharnées et durement réprimées se multiplient, l’exigence du dépassement de la lutte des classes par une lutte entre nations devient pressante pour la bourgeoisie américaine : « A l’été 1916, à San Francisco, une bombe explosa pendant un défilé militaire, tuant neuf personnes. […]. Peu après, le sénateur de New York  proposa d’imposer une préparation militaire à tous les Américains pour prévenir le risque que « notre peuple ne soit divisé en classes ». Au contraire ajoutait-il, « nous devrions faire savoir à notre jeunesse qu’elle a assurément un devoir envers ce pays » ».

Plus récemment, dans la période que Zinn appelle le consensus bi-partisan (de Carter à Bush), alors que le danger en provenance de la Russie s’évanouit de plus en plus, l’administration n’a de cesse de chercher une menace extérieure pour maintenir la population dans la crainte. C’est en partie ce qui explique la première guerre en Irak, et bien sûr la « guerre généralisée contre le terrorisme » depuis le 11 septembre 2001.

Mais si les USA ont, dans leur histoire, mené des combats militaires partout dans le monde, ils n’ont jamais réussi à éteindre l’esprit de révoltes. Une autre arme a pourtant été à leur disposition, particulièrement cruelle : le racisme ou l’arme de la division des travailleurs selon leur prétendue « race ». Si les massacres des Indiens et l’esclavage des Noirs sont constitutifs des USA, le racisme d’Etat a, plus généralement, accompagné les cinq siècles d’histoire américaine.

Le racisme profite à la classe dominante
Zinn commence par démontrer que le racisme n’est pas un trait naturel chez les humains, un réflexe, mais bien un produit social. « Nous ne pouvons rien savoir de ce qu’aurait pu être le comportement réciproques des blancs et des noirs dans des conditions favorables- c’est-à-dire sans cette subordination historique ; sans ces motivations financières qui entraînèrent l’exploitation et l’esclavage des noirs ; sans cet instinct désespéré de survie qui imposait l’usage d’une main d’œuvre forcée. […]
« Dans de telles conditions, la moindre démonstration d’humanité entre deux individus de couleurs différentes peut être considérée comme la preuve chez l’homme d’un besoin instinctif de s’accorder. […] il existe des preuves que, lorsque blancs et noirs se trouvaient confrontés à des problèmes communs, à un travail commun, à un ennemi commun en la personne de leur maître, ils se comportaient les uns envers les autres en égaux. »

C’est bien une volonté de l’Etat, qu’il a d’ailleurs parfois du mal à imposer à sa population : « Le simple fait qu’on ait dû, finalement, édicter des lois interdisant de tels contacts démontre suffisamment ce fait […] En 1691, la Virginie se déclare en faveur du bannissement « de tout individu blanc- homme ou femme - qui, étant libre, se sera marié avec un nègre, un mulâtre ou un indien, homme ou femme, libre ou non » […] Les comptes rendus de justice de la colonie de Virginie font état, en 1630, d’un blanc qui fut condamné à « être vigoureusement fouetté pour s’être abandonné à souiller son intégrité corporelle en couchant avec une noire » ».
On comprend mieux pourquoi l’Etat, à travers la force de la loi et de la justice, tentait de monter les blancs contre les noirs à la vision des luttes qu’ils ont menées ensemble. « Une seule chose, dans les nouvelles colonies américaines, effrayait plus encore que les soulèvements noirs : la possibilité que certains blancs mécontents se joignent alors aux esclaves pour renverser l’ordre établi ».

Et en effet, des mouvements de ce type eurent lieu, comme la révolte de Bacon : «En 1676, […] la Virginie fut confrontée à une rébellion déclenchée par des Blancs vivant sur la frontière qui furent rejoints plus tard par des esclaves et des serviteurs sous contrat. Une révolte si menaçante que le gouverneur fut contraint de fuir Jamestown, la capitale incendiée, et que l’Angleterre décida d’envoyer un millier de soldats outre-atlantique dans l’espoir de maintenir l’ordre au sein de cette communauté d’environ quarante mille colons ».

Malgré des moments de luttes multiraciales porteuses d’espoir, la classe dominante a globalement réussi à mener la division des travailleurs par une politique raciste. Si l’histoire américaine, même récente, est jalonnée d’exemples explicites, certains moments sont particulièrement éclatants. Ainsi, le racisme d’Etat envers les Américains d’origine japonaise pendant la seconde guerre mondiale : « Après l’attaque de Pearl Harbor, une hystérie antijaponaise éclata au sein du gouvernement. Un membre du Congrès déclara même : « Je suis pour qu’on se saisisse de tous les Japonais en Amérique, de l’Alaska à Hawaii, et qu’on les mette dans des camps de concentration. Qu’ils aillent au diable, qu’on s’en débarrasse ! ».
« Roosevelt ne partageait pas cette hystérie, mais il signa tranquillement le décret exécutif 9066, en février 1942, donnant à l’armée le pouvoir d’arrêter sans mandat, convocation, ou même investigation, tous les Américains d’origine japonaise de la côte Ouest- cent dix mille hommes, femmes et enfants- de les expulser de chez eux, de les regrouper dans des camps au plus profond des Etats-Unis, et de les garder là dans des conditions de captivité.
« Les trois quarts d’entre eux étaient des citoyens américains, les autres étant nés au Japon ne pouvaient devenir citoyens américains. En 1944, la cour suprême justifia cette opération armée par les exigences de la guerre. Les Japonais restèrent dans ces camps un peu plus de trois ans. »

Aujourd’hui, le racisme d’Etat demeure, malgré la lutte pour les droits civiques des Noirs. Plus généralement, les caractéristiques du système ont certes connu des aménagements au cours des siècles, mais elles restent fondamentalement les mêmes. Les luttes menées par les Américains par le passé restent d’actualité, peut-être sont-elles plus pressantes aujourd’hui.

Ce livre a réussi à  susciter une large prise de conscience, aux USA, du rôle de l’Etat américain dans la domination de sa population. En France, il devrait contribuer à la réflexion de ceux qui luttent dans un Etat où, en quelques mois, le gouvernement a remis en avant, dans sa logique d’attaques tous azimuts contre le peuple, le racisme – à travers le foulard islamique - et la répression syndicale. En même temps, la lecture de ce livre est un grand souffle d’espoir, en se remémorant ou en apprenant ce dont sont capables les travailleurs.

Romain Chencinski
(LCR Paris 10ème)
 

 

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