Dossier : la Libération des femmes

Lettre de Léon Trotsky : Construire le socialisme implique émanciper les femmes et protéger les mères (1925)

[Cet article était publié dans le journal Za Novii Bit (La nouvelle vie) en décembre 1925. Il a été traduit en anglais et a paru dans la collection « Women and the Family » (Pathfinder Press, 1970)]

La manière le plus scientifique de mesurer notre avance consiste à regarder les mesures pratiques mises en œuvres pour l’amélioration de la position de la mère et de l’enfant. Cet indexe est très fiable; il ne ment pas. De façon immédiate, il révèle les réussites matérielles et les accomplissements, dans le sens large du terme.

L’expérience historique nous montre que même le prolétariat, déjà luttant contre les oppresseurs, est loin d’être prompt en fixant suffisamment d’attention sur la position opprimée de la femme en tant que femme au foyer, mère et épouse. Telle est la force terrible d’être accoutumé à l’esclavage familial de la femme. Et ce n’est même pas utile de parler de la paysannerie.

Le fardeau et le désespoir du destin de la paysanne, qu’elle soit d’une famille moyenne ou pauvre, ne peuvent probablement pas être comparés aujourd’hui aux pires travaux forcés. Aucun répit, aucune vacance, aucune lueur d’espoir! Notre révolution n’est que graduellement en train de toucher les fondements familiaux, et ceci d’abord dans les villes et dans les régions industrielles. Elle ne pénétre que très lentement à la campagne, où les problèmes sont sans mesure.

Changer à la racine la position de la femme n’est possible que si toutes les conditions de l’existence sociale, familiale et domestique sont changées. L’importance de la question de la mère est exprimée par le fait que, en essence, elle constitue un point vivant où se croisent tous les brins décisifs du travail économique et culturel. La question de la maternité est d’abord celle d’un appartement, de l’eau courante, d’une cuisine, d’une laverie, d’une salle à manger. Mais c’est autant une question d’une école, des livres, d’un lieu de récréation.

L’ivresse bat d’abord et sans pitié sur la femme au foyer et sur la mère. L’analphabétisme et le chômage font de même. Avant tout, l’eau courante et l’électricité dans l’appartement allège le fardeau des femmes.

La maternité est la question des questions. Ici tous les brins se réunissent, et d’ici ils partent dans tous les sens. La croissance évidente des ressources matérielles dans le pays crée la possibilité, et donc la nécessité, d’aller plus loin dans la considération de la mère et de l’enfant qu’auparavant. Notre énergie dans ce domaine montrera à quel point nous avons appris de lier les buts avec les buts dans les questions de base de notre vie.

Comme c’était impossible d’approcher la construction de l’Etat soviétique sans libérer la paysanne et la femme travailleuse de l’embrouillement du servage, il est impossible d’avancer vers le socialisme sans libérer la paysanne et la femme travailleuse du servage de la famille et la ménage. Si dans le passé nous avons mesuré la maturité d’un travailleur révolutionnaire non pas seulement par sa politique vis à vis le capitaliste, mais aussi par sa position à l’égard du paysan - c’est-à-dire par sa compréhension de la nécessité de libérer le paysan du servage, aujourd’hui nous pouvons et nous devons mesurer la maturité socialiste du travailleur et du paysan progressiste par son attitude vers la femme et l’enfant, par leur compréhension de la nécessité de libérer la mère des travaux forcés, de lui donner la possibilité de se tenir droit et de s’impliquer comme elle le devrait dans la vie sociale et culturelle.

La maternité est le moyeu de tous les problèmes. C’est pour cela que chaque nouvelle mesure, chaque loi, chaque pas pratique de la construction économique et sociale doit aussi être mesuré contre ses effets sur la famille, pour voir s’il empire ou s’il améliore le destine de la mère, s’il améliore la position de l’enfant.

Le grand nombre d’enfants sans abris dans nos villes montre avec une clarté terrible que nous sommes toujours embrouillés dans les restes de l’ancienne société, qui se manifestent de façon la plus brutale dans l’époque de sa chute. La position de la mère et de l’enfant n’a jamais été si difficile que pendant les années de transition de l’ancien vers le nouveau, notamment pendant les années de la guerre civile. L’intervention de Clemenceau et de Churchill, et des éléments commandités par Kolchak, Denikin et par Wrangel ont frappé le plus cruellement à la femme travailleuse, à la paysanne, à la mère, et nous ont légué un taux d’enfants sans abris sans précédent. L’enfant vient de la mère; l’enfant sans abris est d’abord le fruit de la mère sans abris. La considération de la mère est la meilleure manière d’améliorer la sort de l’enfant.

La croissance générale de l’économie crée les conditions d’une reconstruction graduelle de la famille et de la vie domestique. Toutes les questions qui sont liées à ceci doit être posée dans tout leur grandeur. Des directions diverses, nous nous orientons vers le renouveau du capital de base du pays; nous acquérons de nouvelles machines pour remplacer les vieilles; nous construisons de nouvelles usines; nous renouvelons les chemins de fer; le paysan acquiert des charrues, des semoirs, des tracteurs.

Mais le “capital” le plus fondamental est constitué par le peuple, c’est-à-dire sa force, sa santé, son niveau culturel. Ce capital a encore plus besoin d’un renouveau que l’équipement des usines ou les outils des paysans. Il ne faut pas imaginer que les siècles d’esclavage, de famine et de servage, les années de guerre et d’épidémies, sont passés sans laisser une trace. Non. L’organisme vivant qui est le peuple en porte les blessures et les cicatrices. La tuberculose, le syphilis, la neurasthénie, l’alcoolisme : toutes ces maladies et maintes d’autres s’emparent parmi la masse de la population. Il faut assainir la nation. Sans cela, le socialisme est impensable.

Il faut toucher les racines, les sources. Et où se trouve la source de la nation sinon dans la mère? Il faut donner la place au combat contre le manque d’égards envers les mères! La construction des logements, la construction de l’approvisionnement des soins des enfants, des crèches, des salles à manger et des laveries communales doit être mise au centre de nos préoccupations, et cette attention doit être vigilante et bien organisée.

Ici la question de la qualité est décisive. Le soin des enfants, et l’équipement pour la nourriture et la laverie doivent être organisé en sorte que par leurs avantages ils peuvent sonner le tocsin à l’ancienne unité familiale, fermée et isolée, totalement soutenu par les épaules courbées de la femme au foyer et la mère. Inévitablement, l’amélioration de l’environnement appelle une vague de la demande, et ensuite une vague des moyens.

Le soin des enfants dans des équipements publics, comme la nourriture des adultes dans les cantines communales, est moins cher qu’au sein de la famille. Mais le transfert des moyens matériels de la famille aux centres de soin d’enfants et aux cantines n’auront lieu que si l’organisation sociale apprend à satisfaire les exigences fondamentales de meilleure façon que dans la famille. Aujourd’hui il faut particulièrement faire attention aux questions de la qualité. Le contrôle social vigilant et l’encouragement continu de tous les organes et de toutes les institutions qui servent la famille et les besoins domestiques de masses laborieuses sont essentiels.

Bien entendu, les initiateurs du grand combat pour la libération des mères doivent être les femmes travailleuses avancées. A tout prix ce mouvement doit être dirigé aux villages. Dans notre vie de ville, aussi, il reste beaucoup du caractère paysan et petit-bourgeois. La vision des femmes tenue par beaucoup de travailleurs n’est pas socialiste, mais conservatrice, paysanne, essentiellement médiévale. De cette façon la mère paysanne, opprimée par le joug de la famille, fait descendre la mère travailleuse. Il faut faire monter la paysanne. Elle doit vouloir se dresser, c’est-à-dire elle doit être réveillée et montrée la voie.

Il est impossible d’avancer en laissant la femme loin derrière. La femme est la mère de la nation. De l’esclavage des femmes pousse des préjugés et des superstitions qui ensevelissent les enfants de la nouvelle génération et qui pénètrent profondément dans les pores de la conscience nationale. La meilleure voie, et la plus efficace, du combat contre la superstition de la religion et la voie de la préoccupation totale pour la mère. Elle doit être redressée et éclairée.

La libération de la mère nécessite la coupure du dernier cordon ombilical liant le peuple avec le passé sombre et superstitieux.

[La traduction de ces écrits de Trotsky est des camarades de Pouvoir Ouvrier]

 

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