Marxisme et féminisme
Le poids du stalinisme

C'est le discrédit que l'expérience historique du stalinisme a jeté sur les idées marxistes qui a permis aux théories du patriarcat de gagner une influence prépondérante dans les mouvements des femmes

Comme nous ne le savons que trop, les opprimé(e)s de différents groupes ne ressentent pas une solidarité automatique et ne comprennent pas automatiquement les besoins d’autres groupes opprimé(e)s. Ainsi par exemple, les premiers mouvements pour les droits civiques des Noirs n’étaient pas connus pour leur engagement enthousiaste contre l’oppression des femmes. Et les mouvements des femmes n’ont pas toujours soutenu les luttes syndicales. De la même façon, comme le souligne Trotsky : « L’expérience historique nous montre que même le prolétariat, déjà luttant contre les oppresseurs, est loin d’être prompt en fixant suffisamment d’attention sur la position opprimée de la femme en tant que femme au foyer, mère et épouse. Telle est la force terrible d’être accoutumé à l’esclavage familial de la femme 1 ».

Le fait que le mouvement ouvrier et les organisations révolutionnaires à majorité masculine n’aient pas souvent donné aux questions concernant les femmes l’importance qu’elles méritaient nous semble  indiscutable2. Les intérêts identiques des hommes et femmes travailleurs signifient qu’il y a le potentiel pour une unité dans la lutte. Mais réaliser ce potentiel nécessite du travail.

Si les changements sociaux, et les mouvements des femmes depuis les années 1960 ont pu réintroduire dans les organisations révolutionnaires une prise en compte plus importante de cette oppression, les confusions théoriques ont amené bien des révolutionnaires à jeter le bébé (d’une analyse matérialiste) avec l’eau de bain (d’une sous-estimation de l’importance de l’oppression des femmes).

La révolution russe
Les révolutionnaires russes avaient entrepris un chemin qui aurait pu permettre, par une extension internationale de la révolution, d’éradiquer la base matérielle de l’oppression des femmes et, dans la mobilisation révolutionnaire de larges masses de salariées, remettre en cause tous les aspects de cette oppression. (Voir l’article de Stéphane Lanchon dans ce même dossier)

La contre-révolution stalinienne a cassé et éradiqué cette dynamique en Russie et au sein du mouvement communiste mondial. Pas seulement en Russie, mais partout dans le monde, les partis communistes subordonnèrent la lutte des femmes contre leur oppression aux exigences de l’Etat russe.
Dans les années 1920, le nouveau Parti communiste français  tentait d’organiser la lutte contre l’oppression. Le PCF attira des « militantes chevronnées » de la lutte pour les droits des femmes, comme Madeleine Pelletier3. Malgré les préjugés de bien de militants hommes contre ce travail, une mobilisation des femmes et un journal des femmes, L’ouvrière, sont mis en place.

 Le potentiel est énorme, mais au fur et à mesure qu’avance la contre-révolution en Russie, tout change. La mal nommée « bolchevisation » de tous les partis communistes du monde - en fait une stalinisation, une suppression graduelle de tout débat -, poussera en dehors du parti un grand nombre de dirigeantes de la lutte des femmes. Le travail sur la question de l’oppression des femmes implique nécessairement, dans un parti influencé par les préjugés contre les femmes, le débat le plus large possible pour convaincre. Il est donc normal que celles et ceux qui s’occupent de cette lutte soient les premiers à perdre espoir dans le parti. Quand en 1925, 250 militant(e)s signent une lettre de contestation de la direction du PCF, 10 % seront des femmes (quand seulement  3 à 4 % des adhérents sont des femmes).4

Des positions justes du PCF, en faveur de l’abrogation des lois réprimant l’avortement et la contraception, seront maintenues pendant encore quelques années. Mais ces positions de principe tomberont également sous la pression des besoins de la nouvelle classe dirigeante russe. Dans les années 1930, le Comité central du parti communiste (dont beaucoup d’intellectuels sont pourtant très engagés dans cette bataille), dénonce « les théories anarchisantes et petites bourgeoises » du contrôle des naissances.5 Paul Vaillant-Couturier écrira une série d’articles dans L’Humanité en 1935 sous le titre « Au secours de la famille ». Le PCF développe une politique famillialiste qui a peu à envier à celle de la droite 6 :

« Les communistes veulent hériter d’un pays fort, d’une race nombreuse. L’exemple de l’Union soviétique leur montre la route. Mais il faut, dès à présent, employer les vrais moyens de sauver la race. »7

La vision du socialisme se trouve par la même occasion transformée : « Dans une société bien organisée, la femme égale de l’homme pourrait à son gré, travailler ou demeurer à la maison, le salaire vital de l’homme devant être suffisant. »

C’est en toute logique que le Secrétariat femmes du parti est supprimé en 1936. En même temps qu’ils massacrent les révolutionnaires et leurs familles en URSS, les staliniens brisent le lien entre communisme officiel et libération des femmes.

Pendant la guerre et dans les années 1940, la direction du PCF, entièrement soumise aux priorités des classes dirigeantes russes et aux gaullistes  (comme témoigne par exemple leur opposition aux grèves de 1947-1948), tout logiquement ne fait plus une priorité de combattre l’oppression.

En 1949, Jean Kanapa, intellectuel du PCF écrit, à propos du livre de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, qu’il s’agit d’une « ordure qui soulève le cśur »8. Dans les années 1950, Jeannette Vermeersch fut connue pour ses prises de position violente en faveur de la politique familialiste du PCF, même si, à cette époque les dirigeants du PCF valorisent à nouveau le droit des femmes au travail salarié.

Nous ne pouvons pas ici détailler l’histoire de l’attitude ultérieure du PCF à l’égard des droits des femmes. Mais il est fondamental de comprendre que ce qui a mené le PCF à abandonner une bonne partie de la lutte des femmes pour leur émancipation n’est pas les préjugés des militants communistes hommes, même si ceux-là pouvaient être très ancrés. C’est la subordination du parti aux besoins de la classe dirigeante stalinienne qui a enterré cet idéal. Les dirigeants russes, déterminés à réaliser la révolution industrielle en Russie quel qu’en soit le prix, ont utilisé contre les femmes une idéologie familiale réactionnaire (tout comme les dirigeants de la révolution industrielle en Angleterre et en France un siècle auparavant).

L’utilisation par le PCF stalinien d’une caricature mensongère de l’analyse matérialiste marxiste pour défendre, indirectement, l’oppression des femmes, et la confusion omniprésente entre le stalinisme et son contraire, le marxisme, permit à d’autres théories, une fois la question ramenée sur la place publique,  de critiquer et influencer assez largement la gauche révolutionnaire.

La gauche trotskyste, si elle a eu le mérite de résister à l’offensive familialiste du PCF, a tiré9 des conclusions confuses, et a en grande partie abandonnée l’analyse matérialiste de l’oppression10 .

Cette erreur des organisations trotskystes n’est pas limitée à cette seule question. L’abandon d’une analyse matérialiste rigoureuse était sous-jacente dans l’analyse d’une société russe stalinienne qui  restait, malgré la dictature, un « Etat ouvrier », une société non capitaliste. Tout en dénonçant la dictature stalinienne, la Quatrième Internationale conservait la lettre et non l’esprit des analyses de Trotsky sur le pouvoir des travailleurs11.

Les illusions au sujet de la société russe, cubaine, et d’autres sociétés à économie nationalisée ont causé beaucoup de dégâts sur le plan théorique. En ce qui concerne l’oppression, la question qui se posait d’elle-même était « Si ces sociétés ne sont pas capitalistes, comment se fait-il que les femmes subissent encore une oppression similaire dans ses grands traits à l’oppression subie dans les sociétés capitalistes ? » Juliet Mitchell, théoricienne féministe anglaise, écrivit : « le renversement du capitalisme n’implique pas le renversement de l’idéologie patriarcale12 ».

Les théories qui voulaient expliquer cette oppression par l’existence d’un patriarcat ne pouvaient que gagner des adhérent(e)s.

Dans son article de 1970, L’ennemi principal, Christine Delphy pose comme motivation première de sa théorie le besoin de « trouver les raisons structurelles qui font que l’abolition des rapports de production capitaliste en soi ne suffit pas à libérer les femmes13 ».

Sur l’analyse de la gauche dans la société russe, elle écrit : « L’oppression des femmes là où le capitalisme en tant que tel a été détruit est attribuée à des causes purement idéologiques - ce qui implique une définition non-marxiste et idéaliste de l’idéologie comme un facteur pouvant subsister en l’absence d’une oppression matérielle qu’elle sert à rationaliser.»

L’identification de la société stalinienne avec la société socialiste est centrale à sa théorie.

L’idée d’un patriarcat autonome du capitalisme arrangeait également les militantes dans les mouvements des femmes qui étaient proches du PCF. Elles pouvaient d’un côté défendre la société russe en tant que « socialisme réellement existant » tout en expliquant l’oppression des femmes en Russie par la théorie d’une dynamique patriarcale autonome.

Ainsi, le rejet justifié du stalinisme a mené beaucoup à un rejet injustifié de la méthode marxiste et de l’analyse matérialiste. Mais une analyse matérialiste est cruciale. Si nous ne trouvons pas la base de l’oppression dans l’organisation de la société, nous laissons la porte grande ouverte pour d’autres interprétations.

John Mullen (LCR Montreuil)

____________________________
1 Léon Trotsky : « Construire le socialisme implique émanciper les femmes et protéger les mères » (1925)
2 Lorsqu’on lit aujourd’hui un livre comme celui d’Alain Krivine Questions sur la révolution (Editions Stock, 1973) on est très frappé par l’absence quasi-totale d’évocation de l’oppression des femmes.
3 Josette Trat,  Aux racines de l’idéologie ‘familialiste’ du PCF, Dans « Cinquantenaire du Deuxième sexe » Recueil dirigé par C. Delphy et S. Chaperon Editions Syllepse 2002. Voir aussi  la biographie de Madeleine Pelletier Madeleine Pelletier, une féministe dans l'arène politique, écrite par Charles Sowerwine et Claude Maignien, Editions de l’Atelier 1992
4 Trat Ibid.
5 Historique de la légalisation de l’IVG en France, site de l’Association nationale des centres d’IVG  www.ancic.asso.fr
6 Les déclarations bien plus récentes de Jean Pierre Chevènement montrent que même aujourd’hui une priorité donnée aux intérêts du capital national peut mener à une politique familialiste très proche de celle de la droite traditionnelle. Voir les Cahiers du féminisme Hiver/Printemps 1996, page 35
7 Paul Vaillant-Couturier cité dans Trat Op.Cit
8 Josette Trat Aux racines de l’idéologie ‘familialiste’ du PCF Dans  Cinquantenaire du Deuxième sexe, Recueil dirigé par C. Delphy et S. Chaperon, Editions Syllepse, 2002
9 Pas tout de suite, le processus a duré longtemps.
10 Sur le sujet nous recommandons le long article de Christine Bard et Jean-Louis  Robert - The French Communist Party and Women, 1920-1939 : From " feminism " to familialism ", dans un recueil sous la direction de  Helmut Gruber and Pamela Graves, Women and Socialism, Socialism and Women. Europe between the two World Wars, New York, Oxford, Berghahn Books, 1998, pp. 321-347. On trouve l’article en ligne et en français sur le site http://biosoc.univparis1.fr/recherche/travaux/articles/article6.htm
11 Voir la lettre de Natalia Sedova Trotsky sur les raisons pour quitter la Quatrième Internationale http://www.alarme-for.org/nat.htm
12 Juliet Mitchell, Psychanalyse et féminisme, Éditions des femmes, Paris, 1975.
13 L’ennemi principal, Syllèpse, 1998, p 32
 

 

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