Palestine
Contre la "feuille de route"
Sortir du piège du "partage"
 

Il y a une dizaine d’années on aurait pu la prendre pour une carte des colonies israéliennes implantées dans les territoires de Cisjordanie et de Gaza.

Mais aujourd’hui ces quelques cantons dispersés dans un « grand Israël » c’est le futur « État palestinien », celui des rêves de Bush, celui des concessions douloureuses de Sharon, celui des capitulations d’Arafat, celui de la feuille de route.
Entre temps il y a eu les accords de paix d’Oslo et la deuxième Intifada.

Pour la population palestinienne ces dix années s’achèvent tragiquement : des milliers de  morts et des dizaines de milliers de blessés, des milliers de prisonniers, des maisons détruites par centaines, des champs dévastés et des arbres fruitiers arrachés, un taux de chômage de plus de 60%, un accroissement  de la pauvreté qui a ramené la population au niveau du tiers monde, les femmes renvoyées à l’oppression familiale et religieuse, les jeunes qui ne rêvent plus que de partir, etc.

Sur le plan politique, le désastre n’est pas moindre avec la nomination par Arafat d’un gouvernement désigné par l’impérialisme avec l’aval du gouvernement d’Israël et le surgissement des forces réactionnaires islamiques comme seule hypothèse alternative à un mouvement national en déroute.

Les accords de paix
Le « conflit israélo-arabe » est un pilier de la domination impérialiste au Proche-Orient.
Parfois sous forme de guerre ouverte : ce fut le cas en 1967 quand, au nom d’une guerre préventive Israël infligea une défaite aux peuples arabes et détruisit en quelques jours les illusions enthousiastes qu’avaient pu entretenir des directions nationalistes « progressistes » et notamment l’Egypte de  Nasser.
Au passage, Israël y conquit ses galons d’allié stratégique de l’Impérialisme américain qui depuis n’a jamais lésiné sur la récompense.
Mais si l’affrontement entre les peuples est encore à ce jour le meilleur moyen trouvé par les capitalistes pour briser la lutte des  classes, il n’en demeure pas moins que l’état de guerre déclarée n’est pas le mode d’existence permanente le plus favorable au capitalisme.
Alors « la Paix » est une autre face de l’ordre impérialiste imposé aux populations arabes de la région.
Oslo n’était rien d’autre que cela : la terre contre la paix, la paix pour le développement économique, la réconciliation historique pour le bonheur des peuples concernés, etc.
Au cœur du dispositif, condition indispensable à la réussite de la manœuvre, la perspective d’un retrait de l’armée israélienne des territoires occupés en 1967 et l’instauration d’une « Autorité palestinienne d’auto-gouvernement par intérim », voie ouverte à un arrangement permanent. Sans y faire explicitement référence la « déclaration de principes » née à Oslo et signée à Washington fut largement perçue comme se situant dans le droit fil de la décision de l’ONU de novembre 1947 : l’affirmation du partage de la Palestine en deux Etats indépendants, l’un arabe et l’autre juif.
La « communauté internationale » célébra l’événement qui ouvrait la voie de « la paix durable par la justice ».
Certes, malgré quelques quarante-six années de grossesse, le bébé était plutôt chétif mais pour les dirigeants de l’OLP
(l’Organisation de Libération de la Palestine) l’essentiel semblait acquis : à défaut de libérer la Palestine ils allaient pouvoir prendre place dans le courant d’affaires du « nouveau Moyen-Orient ».

De l’OLP à l’Autorité Palestinienne.
La réalité est fort éloignée de l’image du retour en Palestine d’une OLP et d’un Arafat triomphants prenant révolutionnairement le pouvoir dans un territoire libéré de l’occupation israélienne.
L’Autorité Palestinienne est un dispositif politique octroyé par l’impérialisme à la direction de l’OLP et imposé au peuple palestinien et à ses partis tout au long d’un processus d’accords, de protocoles et de mémorandums dont le premier fut la Déclaration de principes signée le 13 septembre 1993 à Washington.
Une mission essentielle est confiée à la nouvelle institution : « Afin de garantir l’ordre public et la sécurité(…)le Conseil établira une puissante forte de police tandis qu’Israël conservera la responsabilité de la défense contre les menaces de l’extérieur, ainsi que la responsabilité de la sécurité globale des Israéliens de manière à sauvegarder leur sécurité interne et l’ordre public. »
Le premier des accords intérimaires est celui dit de Gaza-Jéricho.
Il précise la structure et la composition de l’Autorité palestinienne et détaille les objectifs et les conditions de mise en œuvre des tâches sécuritaires confiées aux Palestiniens : « Israël et l’AP chercheront à entretenir la compréhension et la tolérance mutuelles et éviteront en conséquence toute provocation et notamment toute propagande hostile l’un envers l’autre…les deux parties adopteront toutes les mesures nécessaires à la prévention d’actes de terrorisme, de délits et crimes ou d’activités hostiles dirigées l’une contre l’autre… De plus, la partie palestinienne prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher tout acte d’hostilité à l’encontre des implantations, des infrastructures les desservant et de la zone d’installation militaire… »
Un second accord est signé le 28 septembre 1995 (dit accord de Taba ou Oslo II).
Il organise l’élection du Président de l’exécutif et celle du futur Conseil législatif.
Cet accord prévoit l’abrogation des articles de la charte de l’OLP appelant la destruction d’Israël.
Le Conseil votera l’abrogation lors de sa première réunion fin avril 96.
Après le Protocole sur Hébron (janvier 1997), le Mémorandum de Wye Plantation (octobre 1998) va permettre à la partie israélienne d’enfoncer le clou.
S’appuyant sur le contenu d’une lettre adressée par Arafat à Clinton le 22 janvier 1998, le Mémorandum, signé après un sommet Clinton/Arafat/Netanyahu dispose : « Le président de l’OLP, Yasser Arafat, le président du CNP et le président du Conseil législatif palestinien inviteront les membres du CNP et les membres du Conseil central, du Conseil législatif palestinien et les chefs des départements ministériels palestiniens à une réunion, à laquelle participera le Président Clinton, pour réaffirmer leur soutien au processus de paix et aux décisions susmentionnées (annulation des dispositions de la charte nationale palestinienne) ».
Cette nouvelle abrogation solennelle a lieu le 14 décembre 1998.

Les accords de Paris ont organisé la complète subordination de l’économie palestinienne à l’économie israélienne dont elle était déjà largement dépendante.
Contrôle absolu des exportations et des importations, dépendance monétaire, régulation sécuritaire des flux de main-d’œuvre, prélèvement et redistribution des taxes commerciales au bon vouloir des Israéliens, etc.
D’autres négociations aboutirent au redécoupage des territoires occupés.
Confiées à la gestion de l’Autorité les zones A étaient censées représenter l’embryon de l’Etat qui pourrait exister à l’issue des négociations du statut définitif.
Les zones B étaient celles d’une gestion palestinienne sous surveillance israélienne, notamment dans le domaine sécuritaire.
Les zones C restaient placées sous autorité israélienne exclusive.
Présenté comme la concrétisation positive de la politique réaliste des petits pas ce découpage s’avéra catastrophique pour les Palestiniens : la concentration de la majorité de la population et notamment des éléments les plus actifs de la lutte de libération dans quelques zones soigneusement délimitées et contrôlées par l’armée israélienne rendait les éventuelles opérations de répression plus faciles. Tirant les leçons de la première Intifada, l’armée israélienne a décidé la forme des futurs affrontements.

Loin d’être le résultat d’un moment donné de la lutte de libération avec donc des possibles compromis la mise en place de l’Autorité palestinienne fut toute entière tournée vers la défense des positions israéliennes en conférant à l’occupation un statut légal et en  institutionnalisant une autonomie sous contrôle.
L’OLP s’est progressivement effacée par intégration de la plupart de ses cadres à l’appareil de l’Autorité, au profit d’un dispositif conçu pour détruire la lutte nationale du peuple palestinien en la confinant dans un face à face sans issue avec une armée d’occupation dont la présence légitimée par les accords signés par l’Autorité a favorisé la colonisation galopante et la cantonisation d’espaces indéfendables et invivables « en attendant des accords définitifs».

Le propos n’est pas ici de défendre l’OLP contre l’Autorité palestinienne (voir Inprecor n°472/473).
Il s’agit de comprendre la transformation d’un mouvement national de libération, certes nationaliste petit-bourgeois, bureaucratisé et largement corrompu en une « structure d’autonomie » mise en place par l’Impérialisme et l’état d’Israël, hors de tout contrôle du mouvement de libération et qui a permis d’institutionnaliser l’alliance avec des représentants de la bourgeoisie palestinienne, notamment dans les monopoles économiques et commerciaux.

 La fin d’Oslo
Fin septembre 2000, dans les jours qui suivent la visite provocatrice de Sharon sur l’esplanade des mosquées, les affrontements se multiplient dans les territoires. La répression de l’armée israélienne est impitoyable, en quelques jours des dizaines de morts et des centaines de blessés. Barak est alors Premier ministre …

Les raisons de la colère
La colère populaire qui éclate est une réaction aux conditions d’existence de la majorité de la population. L’économie est chancelante, le taux de chômage très élevé, les conditions de déplacement sont désormais soumises aux exigences sécuritaires israéliennes (passage d’une zone à l’autre), etc.
Elle a plusieurs cibles.
Les Israéliens bien sûr, toujours présents ou à quelques centaines de mètres. D’abord, l’armée qui contrôle les routes d’accès aux colonies, qui exproprie des terres et détruit des champs pour des « raisons de sécurité », qui met en place des barrages qui perturbent les déplacements. Et puis les colons, de plus en plus nombreux, de plus en plus « chez eux » dans les colonies qui poussent un peu partout le long des axes routiers en Cisjordanie.
Donc d’abord les Israéliens, mais pas seulement. Car au fil des ans, des négociations et des collaborations de terrain (les patrouilles communes dans les zones B notamment) on a vu apparaître plusieurs catégories de privilégiés. On les appelle souvent les VIP, hommes d’affaires, membres de services de sécurité, permanents d’appareils liés à l’Autorité sans fonction clairement définie, responsables d’ONG, etc.
Ils n’habitent pas les mêmes quartiers, se font construire de belles maisons, envoient leurs enfants faire des études à l’étranger.
Et puis, ce que chacun peut constater tous les jours, ils n’attendent pas aux points de contrôle de l’armée, ils ne passent même pas dans la même file !
Petits détails et gros scandales liés à des affaires de corruption se conjuguent dans une exaspération qui vient s’ajouter à une vraie frustration : la paix devait apporter la prospérité, un certain confort de vie et la liberté, mais rien de tout cela n’est au rendez-vous sauf pour quelques privilégiés.
Pour beaucoup de Palestiniens les années Oslo ne sont pas seulement vécues comme un processus principalement au service des Israéliens. Il existe, dans ce peuple traditionnellement mobilisé, un sentiment profond de dépossession et de marginalisation : les décisions se prennent sans eux et même pas dans le Conseil législatif qu’ils ont élu en 1996.
L’engagement collectif s’effondre.

Retour sur une autre Intifada
«Intifada », tel fut le nom donné à la révolte palestinienne qui éclata en décembre 1987 à Gaza et en Cisjordanie.
« La révolution des pierres »…Massive, combinant des aspects de grève générale et de  résistance civile (refus de payer les taxes, refus d’utiliser les cartes d’identité délivrées par Israël par exemple), développant une auto-organisation par la prise en charge des missions éducatives, du suivi médical et du ravitaillement au sein de comités populaires, associant l’ensemble des composantes de la société, réfugiés des camps et originaires des territoires, ouvriers, paysans, commerçants et étudiants, se dotant des structures de direction représentatives des secteurs en lutte et de leurs partis, marquée par une participation des femmes qui bousculent les traditions conservatrices familiales et religieuses, l’Intifada présente incontestablement les traits fondamentaux  d’une révolution.
Itzhak Rabin, ne s’y trompe pas : « il faut mater la subversion».
La direction de l’OLP, en exil à Tunis, ne s’y trompe pas non plus et va tout faire pour en prendre le contrôle.
La mobilisation massive des habitants des territoires a attiré l’attention du monde sur une situation méconnue d’occupation coloniale. Elle a affirmé le rôle clef d’un acteur largement marginalisé par la trajectoire politique du mouvement national palestinien : les Palestiniens de l’intérieur. L’affirmation « nous sommes l’OLP » des nouveaux cadres issus de la lutte sur le terrain et formés à une toute autre école que celle suivie par ses aînés extérieurs était une menace directe sur le pouvoir sans partage exercé par Arafat et ses fidèles.

La « deuxième Intifada » : son contenu et ses acteurs
La  dépendance des Palestiniens à l’égard de l’Etat sioniste est telle qu’ils ne choisiront même pas le nom de leur révolte. « Intifada al-aqsa » est en effet une création des médias israéliens et on a peine à croire que la dimension religieuse ainsi accolée à la colère palestinienne est un fait du hasard.
Les manifestations de  résistance populaire  à l’occupation qui se sont développées fin 2000 ont très rapidement cédé la place à des actions armées impliquant un nombre limité de miliciens. Puis sont venues les attaques suicide.
Pourquoi cette militarisation précoce ?
Le type de répression choisie par l’armée israélienne est une cause mais pas la seule.
L’utilisation de moyens lourds et particulièrement « terrifiants » a  produit ses effets de dissuasion sur la population civile mais celle-ci a d’autant plus ressenti d’hésitations à s’engager dans des mobilisations que l’objectif politique ne lui paraissait pas de nature à changer les choses.
Beaucoup de Palestiniens ont compris l’utilisation qui était faite de leur action depuis 1996 et notamment la stratégie de l’Autorité visant à peser sur les négociations.
Or la leçon tirée par beaucoup, c’était que les négociations interminables des années Oslo n’avaient abouti qu’à plus de colonies, plus de difficultés quotidiennes, plus de misère.
Une raison essentielle de la militarisation est que ce fut un choix délibéré d’un certain nombre de jeunes responsables locaux du Fatah et plus précisément du « Tanzim ».
Rien ne prédestinait ces militants à être l’aiguillon d’une militarisation de la révolte populaire.
Comme l’a expliqué  Graham Usher la plupart d’entre eux ont conquis leurs galons avant et pendant la « première »Intifada, dans les années 1985/90, et ce plutôt au travers de l’animation d’actions de masse que par des actions armées. Ils ont alors constitué ce qu’on a appelé « la direction de l’intérieur » (des territoires). Avec le retour des « extérieurs » à partir de 1994, beaucoup d’entre eux se sont retrouvés marginalisés ou intégrés en position subalterne à l’appareil d’administration des zones autonomes et notamment parmi les nombreux services de police, de sécurité intérieure ou de renseignement mis en place par l’Autorité.
Leur ancrage local à Gaza ou en Cisjordanie leur a permis de prendre la mesure de la détresse sociale croissante et de la frustration provoquées par la poursuite de l’occupation.
Ils ont compris qu’à défaut d’être capables de s’opposer à l’aggravation de  l’occupation israélienne leurs ambitions resteraient lettre morte : le dispositif qui se mettait en place n’avait nul besoin de leurs services.
Ainsi naquirent des milices plus ou moins explicitement liées au Fatah, largement composées de militants du Tanzim, « brigades des martyrs Al-aqsa » en Cisjordanie, « Comités de résistance populaire à Gaza », discrètement mais souvent très concrètement encouragées par Arafat qui y voyait deux avantages : un instrument de pression dans sa « stratégie » contre Sharon et la possibilité de préserver ses forces de police en ne les engageant pas directement dans l’affrontement.

Quelles que soient les illusions initiales de ses promoteurs qui voulaient « accroître le coût de l’occupation » pour les Israéliens une telle orientation ne pouvait qu’entraîner la mise à l’écart de l’immense majorité des masses palestiniennes au premier rang desquelles les femmes renvoyées au rang de spectatrices.

Que leurs actions aient souvent recueilli la sympathie populaire  n’y change rien : le fait de mener des actions bénéficiant d’une sympathie ne garantit en rien la capacité à construire une « Intifada du peuple » telle que la première Intifada.

Le courage des combattants qui ont donné leur vie ou sont aujourd’hui en prison n’est pas en cause.
Ce qui est en jeu c’est la mémoire des événements et donc les leçons pour l’avenir.
Dans un objectif de libération émancipatrice on ne peut pas mettre sur le même plan les enseignements de l’auto-organisation (la formation de cadres, l’apprentissage de la démocratie dans la lutte etc.) permis par la première Intifada et le culte mortifère et sans espoir des martyrs victimes du vide stratégique du mouvement national palestinien et de la voie sans autre issue que la défaite et la régression de la prétendue alternative islamique.

Du rêve à la réalité
L’explosion de la colère populaire fin 2000 a sanctionné l’échec d’une tentative visant à faire assurer la sécurité d’Israël par les Palestiniens eux-mêmes, en échange de quelques privilèges politiques et financiers.
La violente répression israélienne et l’incapacité du mouvement national palestinien de proposer une stratégie de riposte de masse à l’escalade meurtrière de l’armée israélienne ont enclenché un processus destructeur qui a culminé dans la réoccupation des portions de territoires confiées à l’autorité d’autonomie.
La logique expansionniste sioniste s’est heurtée à un problème que les dirigeants ont nettement sous-estimé : tout simplement la présence maintenue et l’augmentation de la population palestinienne tant au sein des territoires conquis en 1967 qu’au sein des limites de l’Etat d’Israël issu de la guerre de 1948.
L’Etat d’Israël est confronté à un défi majeur : assumer la réalité d’une occupation coloniale dans les territoires occupés en 1967 et celle d’une politique d’Apartheid vis-à-vis de la communauté palestinienne vivant en Israël.
La fable de la perspective de l’Etat palestinien indépendant permettait de faire passer bien des choses en réduisant la question palestinienne à celle de l’occupation israélienne des territoires conquis en 1967.
Se retirer des territoires c’était aussi règler le problème des réfugiés.
N’auraient-ils pas désormais un Etat bien à eux ? Avec quelques compensations ça pourrait probablement passer.
C’était aussi modifier les termes du débat avec les Palestiniens de 1948.
Le cadre d’expression de leurs droits nationaux, ce serait aussi l’Etat indépendant. Il ne resterait plus qu’à règler les questions de droits démocratiques et
d’inégalités, mais en tant que droits individuels.
Mais au fil des ans la réalité matérielle s’est transformée et a modifié les dimensions politiques et idéologiques du problème.
La colonisation des années Oslo, la résistance palestinienne, la répression, la destruction des terres et des plantations, la segmentation du territoire et la confiscation de l’eau, l’extension du grand Jérusalem, l’étranglement des villes palestiniennes et plus généralement la destruction d’une économie déjà largement dépendante d’Israël etc. ont profondément transformé la réalité des territoires occupés.
Tout observateur de terrain sérieux comprend combien sont illusoires les hypothèses de viabilité d’un Etat palestinien indépendant et aléatoires celles d’une évacuation de villes ou de quartiers où vivent désormais des centaines de milliers de citoyens juifs israéliens.
La feuille de route met en place les bases de la prochaine étape : il y aura une petite fédération de cantons palestiniens placés sous protectorat international et totalement assujettis aux intérêts économiques de l’Etat sioniste qui va annexer une bonne partie des territoires occupés en y gardant le moins possible de Palestiniens.
L’Etat indépendant n’est plus un rêve mais une fiction défendue par tous ceux qui ont intérêt à cacher la réalité.
Mais la fiction menace aujourd’hui de s’effondrer : pour beaucoup l’illusion de la possibilité de l’Etat indépendant s’est dissipée avec la fumée des ruines de Rafah, Jénine et Naplouse.

De l’Etat indépendant aux cantons de 2003, retour sur un partage : Le nationalisme contre l’émancipation
La fin des années 60 fut marquée par l’émergence de la lutte des masses palestiniennes.
Celles-ci montraient clairement qu’elles voulaient s’émanciper de la tutelle pesante et manipulatrice de gouvernements arabes nationalistes bourgeois incapables de résoudre la question palestinienne.
L’état de banqueroute politique du Nassérisme et du Baasisme ne pouvait que renforcer la tentation d’une issue spécifique à la question palestinienne.
Mais la tendance qui emporta la direction du mouvement national palestinien n’était pas moins politiquement limitée que celle du mouvement national arabe laminé par la défaite de 1967.
Ces directions avaient la même nature de classe et partageaient la même idéologie nationaliste impotente contre l’impérialisme.
Au nom de la nécessaire prise en main de ses affaires par le Peuple palestinien lui-même, Arafat et le Fatah développèrent une ligne d’autosuffisance et de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats arabes.
Cette séparation de la lutte du peuple palestinien de la lutte d’émancipation des peuples arabes du Moyen-orient a réduit la question nationale à une lutte pour le partage d’un territoire.
Il a aussi conforté la logique de haine chauvine inscrite dans la décision de partage prise par l’ONU en 1947.
Au développement d’un mouvement de libération nationale revendiquant le droit à l’autodétermination et s’inscrivant pleinement dans le cadre d’un mouvement d’émancipation sociale des peuples du Moyen-Orient, il a substitué la logique d’un nationalisme palestinien isolé et surdéterminé par son face-à-face avec son adversaire unique, le sionisme.
Ce choix allait mener l’ensemble du mouvement national palestinien sur les voies des concessions permanentes qui, de l’Etat indépendant dans les frontières de 1967 en passant par le « GAZA JERICHO d’abord » des accords d’Oslo a mené aux négociations actuelles d’un « Etat » formé par des cantons placés sous protectorat et dont l’ordre intérieur sera placé sous la responsabilité palestinienne.
Comme l’écrivaient alors prémonitoirement Saïd et Machover, membres du Matzpen :
« En dernière analyse, les formules qui se limitent à la seule Palestine dérivent, en dépit de leur apparence révolutionnaire, d’une attitude réformiste qui recherche des solutions partielles … En fait des solutions partielles ne peuvent être mises en pratique qu’au travers d’un compromis avec l’impérialisme et le sionisme ».
Les masses palestiniennes voulaient s’émanciper de la tutelle des directions arabes.
La politique d’Arafat les a mises sous la coupe des gouvernements des Etats-Unis.

Sortir du piège du partage
Après le nouvel échec grave que vient de subir le Peuple palestinien, il est temps de tirer la leçon.
Cette leçon est la suivante : il n’y a aujourd’hui aucune possibilité pour le Peuple palestinien de conquérir ses droits nationaux en dehors d’un changement radical des rapports de forces.
Or, il n’y aura aucun changement de rapports des forces sans intégration de sa lutte dans un combat global du prolétariat et des forces progressistes arabes de la région contre la mise en œuvre des plans impérialistes de contrôle militaire et contre l’essor du processus de globalisation capitaliste au Moyen-Orient.
C’est une même réalité qui bloque aujourd’hui le développement économique équilibré de la région, l’émancipation sociale des peuples arabes des tutelles féodales, l’essor de la démocratie ou la conquête des droits nationaux.
Cette réalité est celle de l’Impérialisme soutenu et relayé par l’Etat sioniste et par les régimes arabes dictatoriaux et réactionnaires inféodés.
Prendre conscience de cette réalité, c’est donc d’abord sortir du piège mortel du partage décidé en 1947 par l’ONU.
Cette décision a réduit le problème à celui d’un conflit d’intérêts entre « des peuples qui se disputaient une même terre ».
Cette vision nationaliste a divisé les peuples.
Comme l’ont écrit les militants de la Ligue communiste révolutionnaire de Palestine en 1948 : l’objectif du partage est de « briser la lutte des classes en substituant à l’affrontement des classes sociales un conflit entre nations. »
Par sa décision de partage, l’ONU créait les conditions d’un interminable affrontement revanchard entre les partisans de la Palestine arabe et ceux de l’Etat juif.
Pour les Palestiniens c’était le début d’une véritable descente aux enfers.
Au nom de l’indépendance politique donnée aux Juifs, on a enfermé ceux-ci dans un Etat qui, pour survivre face à la colère arabe, devrait inévitablement lier son sort à celui de l’impérialisme.
Pour les régimes réactionnaires arabes, la présence sioniste fut l’alibi de leur misère maintenue et « la guerre sainte pour libérer la Palestine »  fut la soupape de leur révolte.

Une autre perspective est nécessaire
Loin de clore la question palestinienne la fin sanglante de l’illusion de l’Etat palestinien indépendant exige de la reposer dans son entièreté, débarrassée de la gangue dans laquelle l’avait enfermée la vision nationaliste créée par le partage.
Prendre conscience du fait qu’on ne peut pas vaincre le sionisme séparément d’une lutte convergente de tous les peuples de la région pour leur émancipation sociale contre l’impérialisme et ses alliés locaux, prendre conscience que la lutte contre le sionisme ne surdétermine aucune spécificité sociale et politique permettant de différer « la question sociale » et donc de relativiser la mobilisation en défense des intérêts de classe du prolétariat et des paysans pauvres contre la bourgeoisie locale compradore et ses représentants politiques entièrement dépendants de l’Etat israélien, c’est prendre la mesure des conditions auxquelles les principales revendications du Peuple palestinien peuvent trouver satisfaction et en tirer des leçons pour l’action.
Ni la fin de l’occupation, ni le droit au retour, ni le refus de l’Apartheid au sein d’Israël, ni l’égalité des droits collectifs et individuels, ni le droit à l’autodétermination ne peuvent se réaliser dans le cadre d’un Moyen-Orient soumis au contrôle de l’impérialisme.
Aucune de ces exigences ne peut être satisfaite en dehors d’un bouleversement social et politique de grande ampleur, autrement dit en dehors d’une transformation révolutionnaire des rapports de force et des conditions d’existence des masses.
Dit autrement encore : en dehors d’une mobilisation révolutionnaire culminant dans une révolution socialiste.

Mais au regard de l’état actuel des rapports des forces dans la région et au niveau international ne s’agirait-il pas là d’une utopie ?
Sans doute…
Mais quel est le bilan des « solutions réalistes » ?
Qu’il s’agisse de la diplomatie visant à conquérir le soutien des gouvernements américains ou de la quémande répétée de mise en œuvre des résolutions de l’ONU, ces « stratégies » ont-elles si bien réussi que leurs avocats puissent mettre un terme au débat sur l’opportunité d’une autre voie : celle visant la construction de puissantes mobilisations des masses arabes et juives de la région contre leurs exploiteurs et oppresseurs respectifs et contre leur ennemi commun : l’impérialisme ?
Il serait peut-être temps de comprendre que beaucoup de travailleurs palestiniens cherchent une alternative à « la seule représentation légitime du Peuple palestinien »
Probablement seraient-ils susceptibles de s’intéresser à une autre alternative que celle du Hamas.
Encore faudrait-il la leur proposer, ce qui suppose à tout le moins de rompre la collaboration avec ceux qui ont mené à la déroute et provoqué la frustration.

Droit au retour des réfugiés, libération des prisonniers politiques, quelle convergence entre les Palestiniens des territoires (demain des « cantons ») occupés et les Palestiniens de 48 victimes d’un Apartheid croissant à l’intérieur des frontières de 67, construction de syndicats indépendants, quelle alternative à la séparation : Etat binational, Etat laïque et démocratique  ? Quelle force politique faut-il construire maintenant et comment commencer ? etc.

Autant de sujets qui se discutent en Palestine et en Israël et dont les militantes et les militants palestiniens sont avides de parler avec des militants « étrangers » et profiter ainsi d’expériences qu’ils ne connaissent pas et d’analyses dont ils sont privés compte tenu de leur isolement du à l’occupation militaire, à cause de la difficulté d’accès à une littérature politique militante et tant ils se sentent  éloignés des rencontres et des débats si nécessaires pour redessiner une perspective politique après les défaites.

Prendre la mesure de la difficulté du débat sur la construction d’une alternative anticapitaliste en Palestine (et plus généralement au Proche-Orient) ne signifie aucunement croire que les solutions leur seront apportées de l’extérieur, révélées par on ne sait quelle « avant-garde éclairée ».
Aujourd’hui en Palestine des hommes et des femmes, militants et anciens militants de partis, d’ONG et de syndicats s ‘interrogent : pourquoi ces défaites successives, quel autre projet de lutte reconstruire, de quels outils, de quelle solidarité internationale avons-nous besoin pour ce combat ?
Prenant en compte la faillite de leurs organisations politiques antérieures et leur quasi-disparition sur le terrain de la lutte quotidienne contre l’occupation, prenant leurs distances à l’égard des ONG qui ne sont plus majoritairement des instruments militants de développement de lutte indépendante et de mobilisation populaire, des femmes et des hommes agissent, s’efforcent de reconstruire les bases d’une expression autonome du mouvement populaire et posent ainsi les jalons de la construction d’une alternative.
Les Palestiniens et les Palestiniennes qui cherchent à construire une alternative à la faillite de l’Autorité palestinienne ne nous demandent pas de décider à leur place.
Ils demandent aux révolutionnaires un soutien à leurs luttes : en Palestine plus qu’ailleurs peut-être construire une alternative est une lutte.
Il s’agit d’être internationalistes tout simplement.

Pierre-Yves Salingue
(LCR Nanterre-Ville)

 

poing rougeSocialisme International   anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
Site web de la LCR       Liens    Bibliothèque anticapitaliste Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique