Dossier : la Libération des femmes
Femmes et mondialisation
L'oppression des femmes dans la mondialisation

En mars 2003 a eu lieu à New Delhi, en Inde, la quatrième rencontre internationale de la marche mondiale des femmes. Cette rencontre a permis à une centaine de participantes, dont une cinquantaine de déléguées internationales venues de 36 pays et territoires, de se retrouver afin de mettre en commun les expériences de résistance et préparer les prochaines actions mondiales pour 2005. La Marche mondiale des femmes est présente dans près de quatre-vingt pays et territoires à travers le monde. Elle est le résultat des mobilisations dans chaque pays pour les droits des femmes, ainsi que de la prise de conscience que ce sont les mêmes logiques oppressives, à des degrés divers, et un même système d’exploitation qui sont responsables à travers le monde de la détérioration de la condition féminine.

En effet, le sort des femmes dans le monde est lié avec le processus de la mondialisation libérale, qui se traduit par une extension inégale et différenciée, au Nord et au Sud, des rapports capitalistes de production. Une des contradictions majeures du capitalisme mondialisé réside aujourd’hui dans le besoin de constituer une main d’œuvre sans cesse en expansion, à la fois plus qualifiée et plus flexible.

Il y a là une double exigence contradictoire : la pression est maintenue pour que les femmes s’occupent de la reproduction de la force de travail et de l’éducation des enfants, et dans le même temps le système pousse les femmes à intégrer de plus en plus nombreuses la sphère de la production, en particulier dans les pays de la périphérie, pour y favoriser la constitution d’un marché du travail flexible, d’une main d’œuvre docile qui alimente aussi les secteurs informels de l’économie. Comme le souligne Stéphanie Treillet:

« En provoquant, à une allure jamais rencontrée jusqu’alors dans l’histoire, à la fois l’extension à marche forcée des rapports de production capitalistes et la déstabilisation des anciennes hiérarchies, notamment dans les pays dominés, le mode de production capitaliste se met lui-même sans cesse en danger. Ceci est encore plus vrai si on prend en compte la division sexuelle et sociale du travail qui fonde l’oppression de genre : le mode de production capitaliste tire parti de la gratuité de la reproduction de la force de travail pour augmenter le taux de plus-value, mais il a en même temps un besoin vital de disposer d’une armée de réserve, de pouvoir à tout moment étendre massivement la salarisation »1.

Des inégalités accrues entre les hommes et les femmes dans le monde
Les conséquences de la mondialisation libérale sur les hommes et les femmes ne sont pas les mêmes. Les inégalités qui existent dans de nombreux domaines ne sont pas données comme un stade du développement du capitalisme dans les pays dominés, ou comme une étape de leur intégration au marché mondial. Ces inégalités hommes-femmes sont dynamiques, elles croissent à mesure que s’approfondit la mondialisation libérale.

On peut parler aujourd’hui d’une féminisation de la pauvreté : Dans les pays riches, les femmes forment la majorité des travailleurs pauvres (environ 80%), à temps partiel (80% des salariés à temps partiel sont des femmes), et des chômeurs. Dans les pays pauvres, les femmes sont les principales touchées par les plans d’ajustement structurel et la libéralisation des économies :

« Elles le sont comme principales responsables de la reproduction de la force de travail, dont la socialisation partielle est au cœur des attaques : suppression des crèches dans les pays de l’Est, privatisation des écoles et des systèmes de santé au Sud, dégradation et renchérissement de tous les services auparavant publics, comme l’accès à l’eau courante, à l’électricité, aux transports en communs, suppression des subventions aux produits de première nécessité. Les femmes sont les premières à payer toutes ces évolutions d’une dégradation de leurs conditions de vie et d’un alourdissement considérable de leur charge de travail gratuit. Elles subissent aussi les conséquence de leur position subordonnée dans la famille : lorsque dans les pays du Tiers Monde l’éducation ou les soins médicaux deviennent payants, ce sont les filles qui sont d’abord retirées de l’école, ou privées de soins et de vaccination. Elles sont également touchées en raison de leur place spécifique sur le marché du travail : les licenciements dans le secteur public, l’éducation, la santé, l’administration, suppriment un grand nombre d’emplois qu’elles occupaient. »2

Ainsi, entre 1985 et 1997, le taux d'inscription des filles à l'école a chuté dans 42 pays, et deux tiers des enfants non scolarisés sont des filles3. Il existe une corrélation, mise en évidence par l'Unifem (Fond des Nations Unies pour la femme), entre l'endettement accru des pays et la baisse de l'inscription des filles dans les écoles. En plus de leur activité au foyer parental, les fillettes travaillent plus que les garçons : entre 5 et 11 ans, le BIT (Bureau International du Travail) compte 3 filles pour 2 garçons qui travaillent. D’autre part, les réductions de dépenses sociales concernent en premier lieu les personnes les plus dépendantes qui sont les pauvres (et 70% des pauvres dans le monde sont des femmes).

« [Les femmes] sont enfin défavorisées en raison de la discrimination systématique qui pèse sur elles dans l’accès aux moyens de production agricoles : terre, crédit, formation. Le recul des cultures vivrières face aux cultures d’exportation représente pour les femmes une catastrophe : menace pour la sécurité alimentaire, pour l’accès à la terre (elles sont repoussées par les hommes vers des terres toujours moins fertiles), alourdissement consécutif de leur charge de travail à la fois sur les terres dont elles ont l’usufruit et parfois sur celles de leurs maris, notamment en Afrique subsaharienne. D’une manière plus générale, dans toutes les régions rurales du Tiers Monde, leur position subordonnée dans la division sociale du travail agricole fait que la modernisation capitaliste de l’agriculture se traduit par une dégradation de leur situation, que se soit en terme d’accès à la terre ou à l’emploi, de revenu, de charge de travail et de maîtrise sur celui-ci »4.

Le rapport de synthèse des Nations Unis rédigé pour la conférence « Pékin
+ 5 » reconnaît que la mondialisation a accentué les inégalités hommes - femmes à l’échelle nationale et internationale : « Des inégalités grandissantes dans les situations économiques entre et à l’intérieur des pays, ajoutées à une dépendance économique croissante des Etats par rapport à des facteurs extérieurs ont entravé leur capacité à assurer une protection sociale et la mise en œuvre du programme d’action ; la féminisation croissante de la pauvreté mine les efforts pour assurer une plus grande égalité entre les sexes. »5

Le taux d’activité des femmes augmente un peu partout dans le monde, et en particulier dans les zones où se développent les industries d’exportation. « Plusieurs études ont pu constater une augmentation des opportunités d’emplois salariés (industriels) qualifiés pour les femmes dans certains pays d’Asie ou d’Amérique latine. Mais « cette nouvelle réalité est contradictoire » : même dans les emplois liés aux nouvelles technologies (informatique, électronique) et qui ne se limitent pas aux activités d’assemblage, « les femmes se voient confier les pires services de l’entretien ». La libéralisation commerciale dans différents pays, notamment en Amérique latine, a provoqué la faillite de nombreuses industries qui étaient auparavant protégées par les barrières douanières et qui employaient surtout des hommes, alors même que les industries de main-d’œuvre pour l’exportation ont d’abord embauché des femmes.

« Les salariées dans ces industries cumulent tous les aspects de la pire surexploitation : absence de droit du travail et de liberté syndicale, horaires très lourds et flexibles, conditions de travail insalubres et souvent dangereuses, sans compter les violences sexistes, le harcèlement, les contrôles exercés sur leur vie privée…
« (…) On retrouve le même aspect contradictoire dans les situations de crise économique et sociale : ainsi une étude des conséquences de la crise asiatique de 1997-98 aux Philippines montre que celle-ci s’est traduite par un appauvrissement général de la population, un alourdissement des heures de travail payé et non payé des femmes supérieur à celui des hommes et une augmentation du nombre de femmes travaillant dans le secteur informel ; mais également une augmentation du chômage des hommes plus rapide que celui des femmes, en raison même de la ségrégation sur le marché du travail qui sur-représente les femmes dans le secteur informel et les emplois de service ou de commerce, moins touchés par la crise6 ».
En revanche, selon des chiffres de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), lors de la crise asiatique de 1998, 80% des deux millions de personnes ayant perdu leur emploi en Thaïlande étaient des femmes7.

« Enfin, il arrive que le capital transnational tire parti des traditions : c’est ce qu’on observe avec la croissance très importante, ces dernières années, de la sous-traitance qui développe le travail à domicile, ce qui est censé permettre aux femmes d’assumer simultanément « leurs » tâches ménagères et éducatives en l’absence de crèches ou même d’écoles, et dans les pays où existe une tradition d’enfermement, comme en Asie du Sud, assure une conciliation de l’ordre capitaliste et de l’ordre patriarcal chargé lui-même d’assurer la discipline industrielle »8.

Les violences de la mondialisation
La paupérisation de régions entières, livrées à la logique sans merci du marché, avec l’aggravation des conditions de vie des travailleurs qu’elle accompagne, combinées avec la déstabilisation des rapports sociaux hérités de la tradition, ont pour effet d’augmenter le niveau de la violence générale et en particulier de la violence domestique dont les femmes sont les premières victimes.

Les ONG apportent des preuves des nombreuses violences conjugales et sexuelles que subissent les femmes. Dans les pays du tiers monde ces réalités sont difficiles à chiffrer, mais nous savons que dans un pays développé comme la France six femmes meurent chaque mois à cause des violences au foyer, et qu’en Europe 40% des femmes adultes sont battues par leur conjoint. Comme le rappelle Ignacio Ramonet :

« Ce fléau contribue, au sein même de la famille et sous les yeux des enfants, à banaliser la violence et à reconduire l’image archaïque de la femme soumise à la loi du mâle… A « normaliser » les agressions sexistes et les violences de genre. En 2000, en France, 50 000 femmes ont été victimes de viol… Soit 136 femmes violées chaque jour ! Cette même année, à travers la planète, selon les organisations internationales, plus de 4 millions de fillettes et de femmes ont été achetées et vendues pour être à la disposition des hommes comme esclaves, prostituées ou épouses… »9.

Quand le niveau de violence des sociétés augmente il se produit une banalisation des brutalités dans les relations humaines, et ce sont les femmes qui en subissent le plus les effets.

Parfois ces violences ne se produisent pas dans le cadre domestique, mais sont perpétrées en détention, durant les conflits armés, dans le cadre de trafics d’êtres humains, et encore plus scandaleux dans le cadre de relations entre des ONG et des populations locales : le 27 février 2002, un rapport était publié mettant en lumière l’exploitation et les violences sexuelles à l’encontre de jeunes filles réfugiées au Libéria, en Guinée et en Sierra Leone. Des employés d’ONG et d’agences des Nations unies auraient régulièrement abusé de jeunes filles de moins de 18 ans, en utilisant comme moyen de pression les biens et services humanitaires destinés à l’assistance aux réfugiés10.

Des potentialités de lutte
Le caractère instable du développement du capitalisme permet de contribuer à faire évoluer le statut de la femme dans la famille et dans la société. « En Inde, l’expansion de l’industrie de la chaussure dans une ville du Tamil Nadu depuis les années 1980, avec le recrutement d’une main-d’œuvre féminine jeune importante, conduit à des bouleversement par rapport aux traditions : mixité au travail et brassage social qui remet en cause la division en castes, liberté plus grande de circulation dans l’espace public pour les jeunes filles qui parviennent ainsi à retarder l’âge de leur mariage, voire à ne plus le considérer comme un avenir inéluctable »11.

Dans les pays riches, les progrès en terme de droits obtenus par les femmes depuis ces dernières décennies, et la généralisation progressive du salariat féminin, ont pu faire penser que l’essentiel du combat féministe avait été gagné. Or, aux Etats-Unis par exemple, ce mouvement a été enrayé et des attaques sont lancées par les milieux conservateurs au pouvoir dans l’administration Bush, alors même que les femmes sont majoritairement convaincues que leur société tend à devenir plus égalitaire et plus juste envers elles et leur représentation politique12.

Cette situation est marquée par l’ampleur des aspirations de progrès social pour les femmes d’un côté, et par l’ampleur de l’offensive des milieux conservateurs et anti-féministes de l’autre, peut déboucher sur une remobilisation importante des mouvements féministes et redonner espoir à celles, parmi les anciennes générations de militantes, qui avaient baissé les bras.

Dans les pays du sud, « l’entrée massive des femmes dans le salariat, même flexible, même précaire, et plus généralement dans une activité économique rémunérée hors de l’espace domestique, leur ouvre, dans ces conditions extrêmement difficile, la possibilité de commencer à s’organiser, à faire reconnaître leurs droits comme femmes travailleuses. Ainsi, alors même que les firmes multinationales comptent sur l’extension de la sous-traitance et du travail à domicile pour intensifier la surexploitation des travailleuses, en Inde depuis le début des années 1970 l’Association des travailleuses indépendantes (SEWA) s’efforce de les organiser et de leur faire reconnaître le statut de salariées. Dans les maquiladoras mexicaines, les salariées participent à la lutte pour un syndicalisme indépendant. »13
 

L’engagement des femmes dans la sphère publique est aussi encouragé par une mobilisation plus générale des classes populaires en défense d’un processus démocratique en devenir. Ainsi, au Venezuela, depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez et la mise en place de la constitution bolivarienne, les femmes sont de plus en plus mobilisées pour obtenir de nouveaux droits et étendre la participation de chacun et chacune aux politiques publiques. Les femmes se retrouvent de plus en plus nombreuses dans les comités de quartier, dans les « cercles bolivariens », et dans toutes les organisations sociales chargées de repérer les besoins des populations et de répercuter les demandes auprès des institutions concernées.

Comme le dit l’une d’entre elles :
« Nos cercles bolivariens ne sont pas seulement une manière d’organiser la santé, les récupérations d’école, etc., c’est pour nous, femmes, une manière de nous valoriser, d’apprendre à exercer nos droits, une école de liberté où nous découvrons tout ce dont nous sommes capables. Certes, ce n’est pas facile, beaucoup de femmes ne peuvent toujours pas participer au cercle, certaines sont maltraitées par leur mari ou subissent des conditions de vie trop difficiles pour relever la tête et nous rejoindre. Mais c’est la première fois de toute ma vie que je vois cela. »14
Les luttes des femmes sont plus que jamais parti prenante à tous les niveaux des luttes contre la mondialisation capitaliste.
Alexandre Mamarbachi
(LCR Paris 10ème )
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1 Stéphanie Treillet, L’oppression des femmes dans la mondialisation, dans Mondialisation et Impérialisme, les cahiers de Critique Communiste, Edition Syllepse, 2003, pages 82-83.
2 Stéphanie Treillet, op. citée.
3 Rapport PNUD sur le développement humain, 1999.
4 Stéphanie Treillet, op. citée.
5 Cité par Agnès Callamard, Les femmes à l’assaut du ciel, dans Manière de Voir numéro 68, avril-mai 2003.
6 Stéphanie Treillet, op. citée
7 Cité par Agnès Callamard, Les femmes à l’assaut du ciel, dans Manière de Voir numéro 68, avril-mai 2003.
8 Stéphanie Treillet, op. citée.
9 Ignacio Ramonet, Non soumises, dans Femmes rebelles, Manière de Voir numéro 68, avril-mai 2003.
10 Cité par Agnès Callamard, op. citée.
11 Stéphanie Treillet, op. citée, page
12 Katha Pollitt, La longue marche des Américaines, dans Manière de Voir numéro 68, avril-mai 2003.
13 Stéphanie Treillet, op. citée.
14 Cité par Thierry Deronne, Silhouettes « bolivariennes » au Venezuela, dans Manière de Voir numéro 68, avril-mai 2003.
 
 

 

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