Dossier : la libération des femmes
Livre sur le foulard islamique
L'une voilée, l'autre pas
 

Dounia Bouzar est éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse, chargée de mission sur l’islam. Elle est la seule femme à siéger au bureau du Conseil français du culte musulman auquel elle fut nommée sur proposition de Nicolas Sarkozy. Convertie à l’islam depuis douze ans, elle ne porte pas le voile. Saïda Kada est présidente de l’association Femmes françaises et musulmanes engagées et a décidé de se voiler il y a huit ans. Ce livre d’entretien est entrecoupé de témoignages de femmes qui introduisent la discussion.

Certes, sur le foulard et sa signification pour le statut des femmes, les positions de Dounia Bouzar et Saïda Kada sont inconciliables. A Dounia Bouzar qui affirme : « pour moi, mettre le foulard aujourd’hui, ici, c’est admettre qu’on ne sera jamais considérée comme égale, telle que Dieu l’a voulu. C’est baisser les bras… et entrer dans un processus où, en désespoir de cause, on se cache pour se protéger »,

Saïda Kada répond : « C’est justement au nom de l’islam que l’on se doit de dénoncer ces injustices faites en son nom. Le foulard, comme beaucoup d’autres éléments de l’islam, a été détourné et redéfini par les hommes dans les pays arabes. Ces derniers ont récupéré cet attribut religieux pour légitimer leur pression sur les femmes, qu’ils exerçaient déjà dans la culture arabe, et pour asseoir leur position de dominants. En fait, certains se servent carrément de Dieu pour sacraliser leur domination ! Si, pour nous, le foulard symbolise la soumission à Dieu et pas à l’homme, ce n’est pas le cas de tous nos frères ! »

Cependant les divers témoignages permettent de montrer les symboliques différentes que le foulard peut avoir. Les raisons pour lesquelles des femmes décident de le porter sont multiples et il apparaît vain de le réduire à un symbole de soumission des femmes. Par contre, elles s’accordent toutes deux pour reconnaître que le port du foulard, en y focalisant l’attention, fausse le débat qui doit être élargi à la signification et à la place de l’islam en France. Ainsi Saïda Kada déclare : « C’est à force de distinguer le foulard du reste qu’il est devenu une valeur en soi. Depuis quelques années, on sépare le foulard du reste du processus identitaire de la femme musulmane. A force de le montrer à la télé, à force de l’utiliser comme un symbole sur les premières pages de magazines, on en fait simplement un objet de connaissance visuelle, qui sépare ceux qui le portent des autres. Et des filles qui ont soif de reconnaissance vont se voiler, pour être reconnues par un groupe », « parce qu’il se voit il devient un symbole ». Mais la plupart de ceux qui prônent comme ceux qui condamnent le foulard « oublient seulement celles qui se trouvent au milieu : les femmes ! Ces dernières voudraient juste pouvoir vivre leurs choix, sans se voir imposer une vérité, quelle qu’elle soit ».

La véritable question est donc pour les deux auteurs : comment être à la fois Française et Musulmane en 2003 ? En effet, l’islam reste encore aujourd’hui perçu comme une religion de « l’extérieur », de l’étranger qui – contrairement aux autres religions – ne pourrait pas se concilier avec les principes de la laïcité.

Le témoignage de Naïma, 33 ans, contrôleuse des impôts est alors très éclairant lorsqu’elle évoque les brimades qu’elle a du subir sur son lieu de travail à partir du jour où elle mit le foulard. Elle qui était bien notée par ses supérieurs reçut – sous prétexte du non respect de la laïcité - un « arrêté ministériel de suspension pour faute grave de quatre mois, avant de passer devant la commission de discipline, instance qui a eu à juger des cas de tentatives de meurtres, d’homicides involontaires et d’escroqueries ».

Cependant elle note : « C’est vrai qu’on ne voit pas les mêmes choses, car les croix autour des cous, mon directeur ne les voyait pas. Le jour où ils ont installé le sapin de Noël, comme chaque année, avec les petits anges qui pendaient, cela m’est monté à la gorge, et j’ai appelé un huissier pour qu’il constate la présence du sapin. Cela a été la révélation. J’avais marqué la question de la visibilité. On voit ce qu’on veut. Les sapins de Noël et les anges sont laïques ! Le repas de Noël est laïc aussi ! Au boulot, je partage volontiers le repas de Noël avec mes collègues, mais arrêtons de mettre la laïcité à toutes les sauces ! ' Comment ça, tu n’as pas de sapin de Noël chez toi ? Attention, tu vois bien que tu t’exclu ! ' »

Et Naïma de conclure : « Il y a une chose évidente à mes yeux : si j’avais été chargée de nettoyer les toilettes du ministère, voilée ou non voilée, cela n’aurait posé de problème à personne. Ce qui pose un problème dans mon cas, c’est qu’on considère que je ne suis pas à ma place. C’est un privilège d’être contrôleuse des impôts en étant d’origine émigrée, et la moindre des choses, c’est de rester discrète. Il est là, le vrai problème. »

Le même discrédit semble frapper les Musulmans et surtout les Musulmanes qui veulent s’engager dans la vie publique. Lorsque Dounia Bouzar demande : « Combien de musulmanes voilées se battent publiquement pour la cause des Iraniennes ? Il n’y a que des associations laïques qui le font, en s’en prenant à l’islam bien entendu ! Lorsque j’ai défilé pour la liberté des femmes en Algérie, j’aurais bien aimé me mélanger avec des sœurs voilées dans les manifestations ». Saïda Kada répond qu’à Lyon « des associations musulmanes se sont alliées avec des militants de tous bords, absolument pas musulmans, autour de cause sociales et politiques qui nous sont communes à tous en tant que citoyens français. Eh bien, non seulement cela n’a rien arrangé dans nos rapports avec les institutions, mais les démocrates qui acceptent de discuter avec nous ont été discrédités aussi ! ».

Toute condamnation sans appel du foulard en assimilant celles qui le porte à des intégristes ou des femmes soumises aux traditions empêche de nouer le dialogue avec des milliers de Musulmanes voilées et ne permet pas de comprendre pourquoi beaucoup de jeunes françaises décident de le porter. Or l’utilisation du voile comme symbole fait selon Saïda Kada qu’« à présent, le voile est devenu l’islam ». Ce qui fait dire à Dounia Bouzar que cela            « apporte des éléments d’explications sur certaines situations : plus on attaque l’islam, plus les femmes se voilent pour défendre l’islam !».

Ce livre d’entretien est donc passionnant pour tous ceux qui ne veulent pas en rester aux clichés sur l’islam et le foulard et qui désirent comprendre plutôt que de lancer des anathèmes sur les femmes, qu’elles soient voilées ou non. Saïda Kada qui assistait, voilée, aux réunions du Conseil lyonnais pour le respect des droits, un organisme para- municipal, a décidé d'assigner en diffamation Michèle Vianès, la vice-présidente de l'association Regards de femmes, car elle avait déclaré qu'en portant le foulard « elle est complice de la domination masculine et donc des viols collectifs avec actes de barbarie. »

Bruno Beschon (LCR Fontenay)

 

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