Les livres sont des armes
Livre de Julien Dray
Comment peut-on encore être au Parti socialiste?
 

Julien Dray Comment peut-on encore être socialiste? Grasset  2000

Depuis son accident électoral du 21 avril 2002, l’électroencéphalogramme du PS n’a enregistré que peu de soubresauts. Aucune analyse publiée n’a semblé aussi profonde que le mal. Le livre de Julien Dray ne peut donc que susciter l’intérêt. Ancien militant de la LCR parvenu à la notoriété par le canal du syndicalisme étudiant, ce député socialiste a en effet toujours semblé épargné par l’autosatisfaction qui avait gagné la plupart des hiérarques de son parti pendant les années du gouvernement Jospin. À la tête de la Gauche socialiste (GS), seul courant du PS à avoir conservé une distance critique, il a constamment, aux côtés de Marie-Noëlle Lienemann et de Jean-Luc Mélenchon, réclamé une politique plus audacieuse, plus redistributive, en un mot plus socialiste. Comment un dirigeant socialiste de premier plan a-t-il vécu l’échec historique de 2002 ? Quelles conclusions en tire-t-il ? Quelle ligne souhaite-t-il voir adopter par son parti dont il vient de rejoindre la tendance majoritaire après l’éclatement de la GS ?
 

Son introspection est souvent décapante. Aussi ahuri que les autres au soir du 21 avril, l’auteur a pourtant bien vu, même sans le dire ouvertement, que ce n’est pas le PS qui a été lâché par le « peuple de gauche » mais plutôt le contraire. Pour être vraiment perçu comme socialiste, un gouvernement ne peut pas se contenter d’être, selon les critères de la Bourse et de l’ENA, le bon gérant d’une économie capitaliste exposée au rouleau compresseur de la mondialisation libérale. Excédée par 30 ans de chômage massif, l’opinion espérait une autre sortie de crise que la transformation d’une partie des chômeurs en travailleurs précaires et mal payés. La mise en œuvre concrète des 35 heures dans les entreprises s’est trop souvent traduite par des reculs sociaux et des pertes de salaires, surtout pour les travailleurs les moins qualifiés, etc. Le catalogue des dénégations, des ambiguïtés et des renoncements, pour reprendre les termes mêmes de l’auteur, est ainsi dressé avec une absence de complaisance qui est tout à son honneur.

Malheureusement son livre ne propose pas de véritable stratégie alternative. Il n’indique pas quels leviers utiliser pour modifier, par exemple, le contexte européen dont il a bien perçu le poids. Si Dray estime à leur juste valeur les institutions de la Ve République jugées « peu compatibles avec une politique de gauche » et considérées comme ne permettant pas plus de peser sur les événements « en étant au cœur du dispositif institutionnel qu’en restant au dehors », il ne propose aucune démarche pour en débarrasser le pays et instaurer un vrai régime parlementaire démocratique. S’il a bien compris que « les fonctionnaires sont lassés de voir une gauche incapable de les défendre », il ne se demande pas pourquoi le PS les laisse à la merci des Sautter, des Allègre, et des technocrates officiellement neutres et impartiaux qui se dissimulent derrière ces personnages.

L’insécurité, sujet central des campagnes électorales de l’an dernier, est traitée dans une optique qui traduit un alignement un peu rapide sur l’idéologie dominante. Influencé sans doute par la situation de certains secteurs de sa circonscription où le système abandonne effectivement à eux-mêmes des pauvres dépouillés par d’autres pauvres, le député de l’Essonne semble croire que ce thème de débat s’est spontanément imposé au détriment de tous les autres. Rien n’est dit sur le rôle des médias, ni sur celui d’une haute hiérarchie policière prompte à donner de mauvaises statistiques aux gouvernements de gauche et de bonnes à ceux de droite. Il n’observe pas que le niveau de la délinquance n’a rien de bien exceptionnel dans la plus grande partie de la France, qu’on fasse référence au passé ou aux autres pays, et que le fameux sentiment d’insécurité est donc plus profondément ressenti que vécu objectivement.

Les propositions concernant l’immigration et l’intégration des immigrés sont plus consistantes. Il est vrai, que dans ce domaine, le fondateur de SOS Racisme a eu amplement l’occasion, en vingt années de luttes, de labourer le terrain et aussi de mesurer l’ampleur des déceptions que la gauche a souvent causées. L’extrême gauche reçoit quelques coups de griffes. Son appui est pourtant indispensable à tout dirigeant socialiste qui voudrait combattre les sociaux libéraux dont J. Dray dénonce avec talent la malfaisance. Serait-on toujours injuste avec ses anciennes amours ? En tout cas, l’espèce d’union envisagée à la base, où l’extrême gauche et le mouvement social seraient appelés à donner des conseils, et le PS à prendre les décisions, ne garantirait pas forcément la réconciliation.

Faute de mieux, cet ouvrage a en tout cas le mérite de permettre un passionnant voyage dans l’univers mental des dirigeants du PS, dont la schizophrénie peut paraître étrange à un militant de gauche ordinaire. Il est donc possible de conserver un désir sincère de changer la société, tout en ayant acquis assez de réflexes de notable pour s’indigner que Chirac, c’est-à-dire le plus grand voleur du pays, se fasse cracher dessus dans une cité où il était venu prêcher le respect de la loi… Sans doute J. Dray est-il parfois lui-même sensible à ce décalage entre les camarades ministres et leur base, puisqu’il ose écrire que « ce qui fait battre le cœur des responsables de la gauche, c’est le pouvoir » et pas les souffrances des travailleurs.

On peut donc lui savoir gré d’avoir repoussé toute tentation ministérielle, tout en conservant une capacité d’indignation souvent bien réjouissante, à tel point qu’on peut se demander si son refus de proposer une véritable politique de rechange pour le PS n’a pas pour origine un scepticisme, sans doute justifié, sur sa capacité à convaincre son ami de 20 ans, François Hollande.

Franck Drici
 

 

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