Dossier : la libération des femmes
Livre
Militantes

Femmes : engagements publics et vies privées
Yanick Le Quentrec et Annie Rieu Editions Syllepse 2003
 

En France, peut-être plus qu’ailleurs, la « classe politique » reste largement dominée par des hommes. La représentation nationale en particulier est complètement coupée du pays «réel ». Le parlement reste étonnamment masculin, tout comme il ne reflète ni l’importance des immigré(s)s, ni le poids des classes populaires, dans la société. Une poignée de femmes donne, paraît-il, un look plus « moderne » au gouvernement Chirac-Raffarin-Sarkozy. Et c’est toujours bon pour la photo de rentrée ! Mais les postes-clés sont aux mains de représentants plus « virils »  - donc plus « sérieux » - de la classe dominante.

Dans le mouvement syndical, certaines femmes, comme Nicole Notat (CFDT) et Annick Coupé (SUD) ont pu grimper les échelons. En 1988, seulement 20 % des responsables syndicaux étaient des femmes (ce livre ne donne pas de chiffres plus récents), mais ce taux représente un net progrès par rapport à la période précédente.

Hostilité et machisme
La majorité de ces femmes (y compris sans doute celles que nous combattons politiquement) a eu le courage d’avoir fait face à la domination, parfois à l’hostilité, des grands « ténors». Dans les partis et les syndicats, le sexisme abonde - pour ne pas dire un machisme pas toujours très subtil. Certains hommes dont la carrière politique paraît menacée par des militantes n’hésitent pas à laisser courir des rumeurs blessantes au sujet de la « féminité » de leurs concurrentes  – ou de la « virilité » de leurs partenaires.

Est-il dans la nature des femmes de s’occuper de la maison et de la vie de famille ? La loi sur la parité peut-elle changer fondamentalement la donne ? Un rôle plus important pour les femmes dans la politique changerait-il la nature de celle-ci ? Nous n’avons pas la place ici de discuter de l’affirmation, qui parait risible à l’époque d’une femme ministre de la Défense en France ou d’une Condoleeza Rice aux Etats-Unis, que les femmes seraient naturellement pacifistes. Mais certains exemples cités plus haut confirment une évidence : ce n’est pas parce que les salarié(e)s ont des dirigeantes plutôt que des dirigeants qu’ils sont forcément mieux défendu(e)s.

Le livre de Le Quentrec et Rieu ne répond pas directement à ces questions. Il est le fruit d’entretiens avec une vingtaine de femmes (et leurs partenaires) engagées soit dans un syndicat, soit comme mairesse d’une petite ou moyenne commune. Ils utilisent une grille de lecture féministe, nuancée toutefois par la reconnaissance que le comportement des hommes est loin d’être uniforme et que des évolutions importantes sont en train de se produire.

Ils se concentrent sur la vie familiale de ces femmes, d’où une certaine frustration du lecteur qui aimerait savoir plus sur leurs idées et leurs activités politiques. Pour les besoins de cette étude, peu importe si une femme est de gauche ou de droite : l’important, c’est qu’elle participe !

Les femmes ont-elles des « qualités particulières » ?
Cette omission n’est pas un hasard, car les auteurs pensent que les femmes ont une approche plus « terre-à-terre » que les hommes, et qu’elles cherchent surtout à aider à régler les problèmes quotidiens de leurs concitoyen(ne)s ou camarades de travail. Les hommes seraient plus « globalisants », plus portés sur les grandes idées (et la chasse aux suffrages) – sans forcément qu’il y ait un vrai contenu en termes de résultats sur le terrain. Les femmes s’occupent des individus dans toute leur complexité, les hommes des masses « anonymes ». Et selon des enquêtes, beaucoup de citoyen(ne)s partagent cette analyse, en répondant que les femmes en politique seraient plus « efficaces » que les hommes.

L’idéologie ne serait pas l’affaire des femmes (on peut penser que les auteurs approuvent cette tendance « anti-idéologique» qui est dans l’air du temps). Certaines, surtout chez les syndicalistes, ont été influencées par le mouvement féministe. Mais si elles ont toutes leurs sensibilités de femmes, et surtout subissent les contraintes de leur rôle de femme/mère de famille, la plupart agissent simplement en tant que militante ou élue ordinaire, sans se préoccuper consciemment de la « question de la femme ».

Ces conclusions sont-elles valides pour l’ensemble des militantes ? Cette étude ne permet pas de le dire. Non seulement l’échantillon est petit, mais les auteurs ont délibérément exclu de leur champ d’investigation des catégories entières de femmes, et notamment celles qui ne vivent pas en couple - ce qui exclut forcément toute une génération nouvellement radicalisée. Leur but est d’éclairer les différentes façons dont la situation familiale rend problématique la participation effective des femmes.

Education et division du travail
Certes, les cas étudiés démontrent, par définition, qu’une participation active et réussie est possible. Mais les difficultés rencontrées expliquent pourquoi ce niveau d’engagement reste exceptionnel. L’éducation des femmes et des hommes, et la division du travail qui s’installe au sein du couple et de la famille sont telles que, pour pas mal de militantes, à la journée « double » (professionnelle et militante) s’ajoute une troisième, celle qui consiste à assurer la propreté de la maison, à s’occuper des enfants ou des parents âgés, à gérer les affaires courantes et à veiller à la pérennité de l’unité familiale.

Les problèmes auxquels doivent faire face ces femmes ne sont pas, cependant, exclusivement matériels et ne se réduisent pas au facteur « temps ». Certains partenaires masculins assument pleinement leurs responsabilités (au risque de constituer une « menace » pour d’autres hommes), ce qui non seulement libère la femme pour ses activités politiques, mais contribue à valoriser son engagement.

La notion de « charge mentale » est très utile ici pour comprendre les rôles sexués au sein de la famille, y compris chez des personnes engagées politiquement ou syndicalement. Celles-ci doivent évidemment intégrer dans leur routine quotidienne les réunions (dont l’heure est en général déterminée par la majorité masculine des participants), l’étude de dossiers, la disponibilité, les grèves, les élections, les sollicitations, les cocktails, les négociations, les coups de fil, les cérémonies, les congrès, les manifs, etc. Au sein de la famille, ce serait surtout la femme qui - en dehors des tâches qui lui incombent, mais qui peuvent être assumées en plus ou moins grande partie par le partenaire - s’occupent «mentalement » des affaires du ménage, notamment par un travail intensif d’organisation. Elle doit penser à tout et tout doit être minutieusement chronométré et planifié d’avance !

« J’anticipe tout le temps »
« Dès que je les laisse à l’école, raconte une militante CGT, j’enchaîne sur mon travail. […] Mon mari récupère les enfants à seize heures trente parce que je n’aurai pas fini. Alors après, il y a le choix entre deux actions. Ou je rentre jusqu’à dix-sept heures trente pour être présente pour les devoirs, la préparation du repas, etc. ; et je repars à dix-neuf heures sur mon lieu de travail. A ce moment, mon mari reste avec les enfants pour faire leurs devoirs, et je rentre quand ils sont couchés. Ou alors, je rentre vers dix-neuf heures, dix-neuf heures trente et je finis la soirée avec eux. L’élément stable, c’est quand même mon mari qui peut être là tous les repas du soir. Pour les devoirs, la cuisine, je chevauche… parce que quand je repars à dix-neuf heures, j’aime bien avoir une vue sur les devoirs. J’essaie de préparer le repas pour décharger mon mari le reste de la soirée, sachant qu’il a la suite à se taper. En même temps, tu as des coups de fil ; tu penses que tu vas repartir au boulot, à la personne que tu vas voir, à ce que tu vas lui dire. Enfin bon… j’anticipe tout le temps. En sachant qu’il va y avoir aussi des choses de l’ordre de l’imprévisible ou de l’urgence qui vont se présenter, la maladie d’un gamin … ».

Ce livre n’aborde pas la question du militantisme féminin d’un point de vue de classe. On aperçoit à peine le simple fait que certaines femmes ont une situation matérielle et financière beaucoup plus confortable que d’autres, ou que les jeunes retraitées et femmes « à la maison » qui débordent parfois d’énergie n’appartiennent pas majoritairement aux classes populaires ! Cependant, il éclaire d’une lumière précise certains problèmes qui expliquent qu’en politique et dans le mouvement syndical, les femmes sont marginalisées – ce qui constitue un injustice de plus à combattre.
Claude Meunier. (LCR Saint-Denis)
 
 

 

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