Dossier : la libération des femmes
Revue : lutte des sexes et lutte des classes
Lutter contre qui ?
La lutte contre l’oppression des femmes est la question débattue dans le numéro 28 de la revue Agone. Le débat central est celui du féminisme et de ses liens avec les organisations de la classe ouvrière : syndicats et partis de gauche, notamment les partis révolutionnaires. En effet, les syndicats et même les partis politiques ont eu le plus grand mal - et ne sont toujours pas à la hauteur des enjeux - à traiter de l’oppression des femmes. Dans ces conditions, les femmes ont été tentées - et le sont encore - par la création d’organisations autonomes de peur que la lutte spécifique contre l’oppression dont elles sont victimes ne disparaisse au sein de mouvements plus larges.

La lutte contre l’oppression des femmes est la question débattue dans le numéro 28 de la revue Agone. Le débat central est celui du féminisme et de ses liens avec les organisations de la classe ouvrière : syndicats et partis de gauche, notamment les partis révolutionnaires. En effet, les syndicats et même les partis politiques ont eu le plus grand mal - et ne sont toujours pas à la hauteur des enjeux - à traiter de l’oppression des femmes. Dans ces conditions, les femmes ont été tentées - et le sont encore - par la création d’organisations autonomes de peur que la lutte spécifique contre l’oppression dont elles sont victimes ne disparaisse au sein de mouvements plus larges.

Les treize articles constituants le dossier central de la revue sont centrés sur la France mais quelques articles, comme celui d’Howard Zinn Aux sources du féminisme américain ou d’Andrew Kopkind Famille, féminisme et droite américaine, permettent de replacer le combat pour les droits des femmes dans une perspective plus large. De mêmes que les textes de 1935 de l’anarchiste espagnole Lucia Sanchez Saornil et celui d’Emma Goldmann La tragédie de l’émancipation féminine écrit en 1906.

L’importance de l’analyse de classes
L’éditorial de Béatrice Vincent trace les grandes lignes du débat. Au XIXème siècle « avec le développement du salariat féminin débute une histoire spécifique qui imbrique division sexuelle et division sociale du travail, oppression de sexe et oppression de classe ». Quelques chiffres permettent de rappeler que le clivage de classes se cumule avec le clivage de sexes : « une ouvrière a quatre fois plus de chance d’être au chômage qu’une cadre ; le taux de chômage des femmes est d’un tiers supérieur à celui des hommes, 80 % des travailleurs pauvres sont des travailleuses, avec un salaire inférieur à 557 euros ; touchées en priorité par le sous-emploi et la précarisation des statuts les femmes perçoivent des revenus d’un quart inférieur à celui des hommes ».

Or la tendance actuelle est à nier le clivage de classe et à focaliser le débat sur le sexisme et la parité en politique. Ainsi les « nouvelles féministes » représentées par l’association Les Chiennes de garde cherchent à réformer les esprits pour en chasser le machisme mais sans s’attaquer au système social, niant alors les inégalités entre les femmes elles-mêmes. Certes, elles dénoncent les attaques sexistes dont sont victimes les femmes publiques, telle Martine Aubry traitée de « frustrée » par le patron du MEDEF lors du débat sur les 35 heures, mais elles abandonnent souvent à leur sort les femmes « non publiques » voire défendent certaines  qui abusent de leur pouvoir. L’écrivain Pierre Jourde, polémiquant avec Josyane Savigneau, rédactrice en chef du Monde des livres, répondit aux accusations de sexisme dont il était l’objet en affirmant : « En 2003, à travail égal, certaines femmes sont encore moins payées que des hommes du seul fait qu’elles sont des femmes et, toujours en 2003, il est interdit de critiquer Josyane Savigneau, du seul fait qu’elle est une femme. Il n’est pas interdit de penser qu’il s’agit de deux aspects d’un même problème. »

Selon Béatrice Vincent, des associations comme La Meute (contre la publicité sexiste) ou Mixcité « partagent le même désintérêt pour l’analyse des rapports de pouvoirs et des rapports de classes » et « c’est peut-être justement parce que sa capacité subversive est nulle et son idéologie consensuelle que ce « renouveau féministe » bénéficie des faveurs des médias ».
De même, dans le débat sur la parité fut utilisé l’argument que l’arrivée de « valeurs féminines » permettrait d’humaniser le monde politique. Mais « l’assemblée élue en juin 2002 ne compte encore que 68 femmes contre 62 dans la précédente et la répartition des élus par catégorie socioprofessionnelle et par sexe montre à quel point la sélection sociale exacerbe les inégalités de genre. Comme en 1997, il n’y a qu’une seule députée ouvrière sur 577 sièges. Et parmi les 29  employés  siégeant dans la nouvelle assemblée, 38 % sont des femmes, alors que, dans l’ensemble de la population active, cette catégorie est à 75,7 % féminine ».

Seule une double analyse de classes et de genre peut donc permettre de comprendre les discriminations dont sont aujourd’hui victime les femmes. Une telle analyse a l’avantage de souligner que l’oppression subie au travail interagit avec la vie privée, et d’insister sur les disparités des intérêts au sein de la population féminine, comme le montre le taux de chômage qui est de 21 % pour les ouvrières et 5 % pour les femmes cadres.

La femme et les organisations
ouvrières
Il est donc indispensable d’analyser la place de la femme au sein du mouvement ouvrier pour comprendre la lutte contre l’oppression, ses succès et ses limites.

La sociologue Jacqueline Henein, revenant sur la première moitié du XXème siècle, indique que si les femmes ont joué un rôle essentiel dans toutes les luttes du mouvement ouvrier « elles n’apparaissent cependant jamais comme des protagonistes à part entière de l’histoire qui se joue ». « L’un des fondements de cet état de choses, c’est bien sûr la politique adoptée par les directions du mouvement ouvrier. Leur volonté de ne pas aller trop vite, de respecter les étapes, va à l’encontre des aspirations exprimées dans les couches les plus opprimées de la population, et par les femmes en particulier. » De plus « dans le mouvement ouvrier du début du XXème siècle, on est encore loin d’accepter que la travailleuse n’est pas une concurrente pour l’homme », comme le montrent les discussions au sein des syndicats pour savoir si les femmes pouvaient y adhérer. Deux problèmes essentiels se posent : d’une part, très peu de femmes sont organisées dans les syndicats, d’autre part «l’incompréhension – y compris des organisations révolutionnaires du mouvement ouvrier – du rôle que jouent l’oppression et l’exploitation spécifique de la femme, le fait que ce soit elle qui mette au monde les enfants, que son statut social reste déterminé d’abord par le fait qu’elle est mère ». Ces organisations sous-estimaient donc l’oppression spécifique des femmes. Ainsi, les violences subies au sein de la famille sont rarement évoquées. L’idée d’une organisation indépendante des femmes n’était donc envisagée que comme un facteur de division de la classe ouvrière.

Face à ces difficultés, pour faire reconnaître la spécificité de leur lutte, c’est finalement dans les couches intellectuelles issues de la petite bourgeoisie que vont naître dans les années 1960 les premiers mouvements féministes. « A l’origine de la constitution des premiers groupes non mixtes, il y a la révolte contre le poids des tâches domestiques, contre l’oppression sexuelle qui touche la femme en premier lieu, contre le silence, contre l’impossibilité de s’exprimer ».

De nombreux articles reviennent sur la difficulté du mouvement ouvrier à faire une place aux femmes et à la lutte spécifique contre leur oppression. Déjà au milieu du XIXème siècle, Joseph Déjacque devait combattre le machisme de Proudhon en affirmant que la « question de l’émancipation de la femme, n’est autre que la question de l’émancipation de l’être humain des deux sexes ».

Lucia Sanchez Saornil eut le plus grand mal à faire aborder par la CNT (la principale organisation anarchiste espagnole dans les années 30) la question de l’oppression des femmes. Bien que secrétaire de rédaction du journal de la CNT, elle finit par faire paraître une revue indépendante, Mujeres Libres (Femmes Libres), qui revendique : « De permettre à la femme de s’émanciper du triple esclavage auquel elle a été et continue généralement d’être soumise : l’esclavage de l’ignorance, celui de la femme et celui de la travailleuse. De faire de notre organisation une force féminine consciente et responsable, agissant comme avant-garde de la révolution ».

Ce sont les mêmes difficultés que rencontrèrent les animatrices de la revue Antoinette. Ce mensuel de la CGT fut créé en 1955 et fut diffusé jusqu’à 100 000 exemplaires dans les années 1970. Mais « le féminisme, la mise en cause de l’attitude réductrice de la CGT par rapport à l’expression des aspirations des femmes » défendues par la revue provoqua une reprise en main par la direction confédérale. En 1982, malgré une grève de soutien, la rédactrice en chef est licenciée. En 1989, à l’annonce de la disparition de la revue, sa fondatrice Madeleine Colin écrivit : « Porté par le dévouement militant de sa rédaction et de son réseau de diffuseuses, Antoinette avait réussi à faire circuler dans l’atmosphère confinée des instances de la CGT un vent frais de liberté, de contestation et de féminisme. En 1982, toute la direction d’Antoinette était licenciée et celle-ci reprise en main par la direction de la CGT. Dès lors, Antoinette devenait un bulletin mensuel asexué, sans personnalité, pâle annexe de La Vie ouvrière. Le moment était venu d’achever la besogne. Sans bruit, lâchement, le coup de grâce vient d’être donné ».

Le témoignage de Georgette Vacher, ouvrière chez Calor et membre du bureau de l’Union Départementale de la CGT du Rhône, montre les difficultés rencontrées au quotidien par les militantes au sein de la CGT. En septembre 1981 sur la demande du bureau, la commission exécutive de l’UD décide, sans débattre sur le fond, de lui retirer ses responsabilités. Un mois plus tard, à la veille du congrès de l’UD de la CGT, elle se suicide après avoir écrit : « Si aujourd’hui il ne me reste plus rien pour militer dans la CGT, je me servirai de ma liberté pour une dernière action libre… parce que je pense que la liberté c’est plus important que la vie, tout simplement ».

Dans ces carnets de notes, elle dénonçait le fait qu’il n’y ait jamais d’argent disponible pour les actions féministes car « ce pouvoir qui leur échappe dans le secteur féminin les met en difficulté. Cette nuée de militantes qu’ils n’arrivent pas à situer, manipuler, contrôler, cela les rend malades. » Elle indique également que l’on ne trouvait jamais de place pour les articles concernant les droits de femmes ou pas d’heure syndicale pour s’occuper de la commission femmes.

Le féminisme d’Annick Coupé
Les deux textes de la cofondatrice de SUD, Annick Coupé, – une interview retraçant son parcours militant du maoïsme au féminisme en lien avec le syndicalisme et un article justement intitulé Féminisme et syndicalisme - sont sans doute les plus intéressants que propose la revue. L'auteur analyse le choix que les femmes doivent faire entre organisation spécifiquement féministe et intégration au sein des autres organisations de la classe ouvrière. Howard Zinn rappelle que dès la fin des années 1960 le même débat existait aux Etats-Unis : les militantes « devaient-elles se battre sur des questions spécifiquement féminines ou continuer de s’inscrire dans des mouvements de protestation plus généraux contre le racisme, le capitalisme ou la guerre ? »

Annick Coupé explique que le PCLMF (Parti communiste marxiste-léniniste français) où elle milita au cours des années 1970 « était une organisation politique totalement traditionnelle du point de vue des rapports entre les hommes et les femmes. Ce n’était pas la seule à l’époque, mais c’était peut-être l’une des plus caricaturales dans ce domaine-là, à cause de l’idée que la contradiction principale était la question du capital et du travail ; pour aller vite le reste était assimilé à des luttes de la petite bourgeoisie » de même que dans L’Humanité, Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir fut qualifié de livre contre le prolétariat.

A la fin des années 70, Annick Coupé se consacra au syndicalisme où elle tenta d’imposer la question du droit des femmes puisqu’ « A partir du moment où il part du concret de ce que vivent les salariés, hommes ou femmes, le syndicalisme devrait par définition permettre aux femmes salariées, puisqu’on parle du monde du travail, d’exprimer leurs problèmes, ce qu’elles vivent ».

Cependant, elle s’aperçoit rapidement que « les contradictions et les rapports de domination traversent le syndicalisme, qui n’est pas en dehors de la société ». Lucide, elle reconnaît que même SUD ne fait pas une place suffisante aux femmes : « dans une organisation comme SUD-PTT, on a environ 35 % de femmes qui sont adhérentes, alors qu’il y a 40 % de femmes salariées à la Poste et à France Télécom. Dans les structures de direction des syndicats départementaux, il doit y avoir 20 % de femmes : quand on prend les secrétaires départementaux – il y a à peu près 70 ou 80 syndicats départementaux dans SUD-PTT -, s’il y a cinq femmes, c’est le maximum ».

Malgré cela, le syndicat reste pour elle la meilleure arme même si « quand on traite de la question des femmes, je pense qu’il est très important de ne jamais découper les choses en morceaux : il n’y a pas d’un côté ce que les femmes vivent au travail, d’un autre côté ce qu’elles vivent dans le syndicat et, d’un autre encore ce qu’elles vivent en dehors, dans leur famille, dans leur vie personnelle ou dans la société ».

Ainsi, si les syndicats ont accepté le développement du temps partiel c’est qu’ils considéraient que cela permettrait aux femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale, fonctionnant sur le vieux schéma selon lequel il est logique que la femme assure l’essentiel des tâches domestiques et d’éducation des enfants. Or le temps partiel n’a contribué qu’à aggraver la précarité des femmes au travail.
Après avoir rappelé l’importance des mouvements féministes au cours des années 1970, l’auteur analyse le recul des mobilisations au début des années 1980 : « une partie des femmes ont cru que ça allait se passer sur le terrain législatif, les droits donnés par le gouvernement, un ministère des Droits des femmes etc. Une certaine institutionnalisation et un écroulement des femmes comme force collective » alors que la lutte aurait dû se poursuivre pour que l’ensemble des mesures prises soit réellement appliquées.

La création de la CADAC puis du Collectif des droits des femmes en 1996 marque l’arrivée d’une nouvelle génération militante qui arrive « avec l’idée que ce n’était plus un mouvement féministe, un mouvement de femmes, comme dans les années 1970, qui s’était un peu construit en rupture, à côté, voire en contradiction assez forte avec les organisations syndicales ou les organisations de gauche et d’extrême gauche ».

Nous n’étions plus « à une période où l’on pouvait recréer un mouvement féministe en dehors du mouvement social. Bien sûr, certaines pensaient que ça aurait été utile, mais l’époque n’était pas à ça : il fallait créer un collectif sur les droits des femmes qui permette d’impliquer les forces syndicales, politiques et associatives ». C’est cette démarche qui a abouti à l’implication du réseau de la Marche mondiale des femmes dans la lutte contre la mondialisation libérale.

Annick Coupé fait le parallèle avec le syndicalisme « où il faut des structures mixtes pour construire des rapports de force : si on ne va que dans les structures mixtes normales, la question 'femmes' disparaîtra mais en même temps il faut être dans ces structures syndicales mixtes, sinon on sera marginalisées ». Il est donc « fondamental aujourd’hui, pour que l’on prenne en compte les problèmes et les inégalités spécifiques des femmes, d’articuler des ' lieux spécifiques' avec l’investissement des lieux mixtes ».

Même si une interview de Bourdieu à propos de son essai sur La Domination masculine montre l’ancienneté et la profondeur dans l’inconscient des valeurs dites masculines et des valeurs – souvent négatives – dites féminines, l’on peut regretter qu’aucun article n’aborde réellement la question de la spécificité de l’oppression des femmes sous le capitalisme. Cependant les 189 pages que la revue Agone consacre à la lutte pour les droits des femmes intéresseront tous ceux qui souhaitent participer au combat nécessaire pour une réelle égalité entre les hommes et les femmes.
Bruno Beschon (LCR Fontenay)

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