Dossier : La libération des femmes
Histoire
August Bebel sur les femmes et le socialisme

August Bebel , La femme dans le passé, le présent et l'avenir Editions Slatkine Reprints, Genève 1979
 

Écrit en 1879, ce livre, également connu sous sa forme remaniée, Les femmes et le socialisme, est un des premiers grands textes de l’histoire sur l’oppression des femmes. Réédité des dizaines de fois et traduit en plusieurs langues, il fit connaître la cause des femmes dans les milieux ouvriers et socialistes et fut un livre de référence pour des milliers de féministes au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Même si le statut de la femme a évolué depuis, nombre des questions qu’il pose ont encore tout leur sens aujourd’hui.
Or, singulièrement, ce livre qui marqua tant la conscience féministe, fut non seulement écrit par un homme, Auguste Bebel - socialiste révolutionnaire allemand de la seconde moitié du XIXe siècle, député SPD au Reichstag et tête pensante de la deuxième Internationale jusqu’à sa mort en 1913 - mais en plus dans un contexte où le mouvement féministe n’était encore guère développé : apanage des femmes de la bourgeoisie, il était alors presque totalement suffragiste.

Dans le milieu socialiste, alors très largement masculin, la cause des femmes n’a pas sa place : en 1866 encore, on voit, au congrès de l’Association Internationale des Travailleurs, une majorité de membres se prononcer contre le droit des femmes au travail.

Le projet d’Auguste Bebel se veut global : le titre du livre en annonce le plan, il s’agit de décrire l’évolution du statut de la femme des premiers jours de l’humanité jusqu’à ceux qui suivront la révolution socialiste.

Aux origines de l’oppression des femmes
Bebel cherche donc dans un premier temps à définir l’origine de l’inégalité des sexes. C’est de loin la partie la plus contestable de l’œuvre. Pour Bebel, en effet, les débuts de l’humanité auraient été marqués par le matriarcat : « Les enfants étaient, en première ligne, la propriété de la mère, le changement continuel de mâle laissant le père inconnu (…). Il en résulta que seul l’ordre de succession par la femme fit loi. (…)[Ce] fut la raison pour laquelle de bonne heure, chez certains peuples, des femmes arrivèrent au pouvoir. »
Ce n’est que plus tard que le matriarcat aurait cédé la place au patriarcat, la sédentarisation et l’avènement de la propriété entraînant chez l’homme le « désir de la possession constante » d’une femme. Le partage sexué des tâches qui aurait accompagné cette nouvelle phase de l’humanité serait, pour Bebel - qui fait preuve dans toute cette partie d’un déterminisme absolu - à l’origine de la régression des capacités physiques et intellectuelles des femmes.

Toute cette théorie est désormais largement battue en brèche par les féministes et les anthropologues qui refusent de confondre aussi facilement matrilinéarité (type de filiation qui ne reconnaît que l’ascendance maternelle) et matriarcat (forme de famille fondée sur la puissance maternelle).

Par contre, la dénonciation du rôle joué par le christianisme dans l’oppression des femmes – et ce depuis son avènement - ne manque pas d’intérêt. Bebel montre par exemple que les Dix Commandements ne s’adressent en réalité qu’à l’homme : la femme y est mentionnée dans le dernier Commandement « comme une pièce de propriété », en même temps que les valets et les animaux domestiques. Mais surtout, le christianisme hait la chair et donne à la femme perçue comme l’éternelle corruptrice de l’homme, une place d’esclave. Il cite ainsi Paul dans son Epître aux Ephésiens : « L’homme est le maître de la femme comme le Christ est le chef de l’Église » ou encore « Il ne faut pas permettre à la femme d’acquérir de l’éducation ou de s’instruire ; qu’elle obéisse, qu’elle serve et se taise ».

Une longueur d’avance
Mais finalement, sur le plan historique, c’est la deuxième partie - Les femmes dans le présent - qui est la plus intéressante pour le lecteur actuel. Bien plus développée que les deux autres, elle repose sur les observations que Bebel a pu faire autour de lui à la fin du dix-neuvième siècle, chiffres et statistiques à l’appui. Dans sa réflexion au sujet de l’oppression des femmes, ce dernier fait plus d’une fois preuve d’une longueur d’avance sur les hommes de son temps.

Il commence par la question de taille qui est, surtout à son époque, celle du mariage. Dans les mariages bourgeois de son temps, l’amour n’a pas sa part et plus que jamais c’est une affaire d’argent. La femme mariée ne peut aspirer à rien d’autre qu’à être « une machine à produire des enfants légitimes, une gardienne de la maison », exactement comme dans la Grèce Antique, note l’auteur. Mais pire encore, dans ces mariages forcés, la femme « est contrainte par « devoir conjugal » de se soumettre (aux) baisers (de son mari), à ses caresses les plus intimes, qu’elle a peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements ». Et l’auteur de demander : « Un pareil mariage (…) n’est-il pas pire que la prostitution ? »

Aussi Bebel condamne-t-il sans réserve le rôle moral joué par l’État et par l’Église par rapport à tous ces mariages malheureux. En effet, il est très difficile pour les femmes de trouver un moyen de s’en extraire : non seulement les lois rendent le divorce encore difficile à obtenir, mais l’ordre moral – incarné par l’État et l’Église - condamne férocement l’adultère des femmes quand il tolère complaisamment celui des hommes.

Pourtant, dit Bebel, la femme, comme l’homme, éprouve des « instincts sexuels » qu’il lui est nécessaire de satisfaire si elle ne veut pas être vouée à un dépérissement moral et physique. L’inégalité entre hommes et femmes est encore plus criante sur ce plan quand on pense que, pour pallier l’insatisfaction sexuelle éprouvée par l’homme au sein du mariage bourgeois, l’État tolère complètement le développement de la prostitution.

C’est d’ailleurs le même État « bourgeois et chrétien » dit Bebel, qui, en France, condamne les avortements mais interdit la recherche de la paternité pour les « enfants naturels» dont les mères sont incapables de subvenir seules aux besoins, préférant créer des orphelinats.

Mais Bebel bouscule encore plus tous les préjugés de son époque lorsqu’il accuse l’ordre moral de faire du mariage la vocation naturelle de la femme, tout en lui interdisant par ailleurs de « choisir et de s’offrir ». Bien des femmes restées seules se persuadent ainsi qu’elles ont raté leur vie ou bien se marient avec le premier venu pour ne pas devenir « vieille fille ». Même si Bebel, évidemment, n’évoque pas encore vraiment la possibilité d’un célibat heureux, on ne peut qu’être impressionné par un homme, qui, écrivant en 1879, avance déjà des idées qui seront toujours invoquées par les féministes des années 60-70 voire aujourd’hui encore.

Le meilleur moyen pour la femme d’échapper à son triste sort et de s’émanciper, c’est de travailler afin d’être matériellement indépendante de son mari et pouvoir plus facilement s’en séparer si l’union – comme la plupart du temps - n’est pas heureuse. Intimement persuadé que le travail de la femme est un progrès, Bebel essaie de comprendre pourquoi certains parmi ses camarades socialistes n’en sont pas encore convaincus.

Au congrès du Parti Ouvrier Français de 1877, des travailleurs ont une nouvelle fois proposé de voter en faveur de l’interdiction du travail de la femme, demande heureusement rejetée. Il convient que le travail des femmes détruit la vie de famille de l’ouvrier : anéantie par sa « double journée de travail [NDR à l’usine et à la maison], la femme, assise à sa besogne, se laisse aller à la rancune contre son mari ; il lui faut travailler comme une bête de somme, il n’y a pour elle ni un instant de repos, ni une minute de distraction ; l’homme, lui, use de la liberté qu’il doit au hasard d’être né homme » et va au cabaret boire et jouer.

Il convient également qu’à une époque où le nombre de femmes employées dans l’industrie va en augmentant, il règne entre l’homme et la femme le « même esprit d’hostilité » qu’entre l’homme et la machine. Les hommes entrent en concurrence avec les femmes pour l’emploi, car celles-ci constituent pour le patronat une main-d’œuvre meilleure marché – elles acceptent le même travail, souvent très dur, pour un salaire moindre. Beaucoup plus soumise, car encore très peu organisées – à l’inverse des hommes - elles ne lutteront pas contre les augmentations de la durée du travail ou la baisse des salaires.

Cela dit, pour Bebel, les ouvriers se trompent de cible : c’est à la loi infernale du profit mise en œuvre par le patronat qu’il faut s’attaquer. Et ce n’est qu’en subissant à leurs côtés le joug de la loi du profit que les femmes pourront progressivement se rendre compte du bien fondé du socialisme.

Au sujet du travail des femmes de son époque, l’auteur dénonce aussi le fait que bien des femmes sont employées dans des lieux publics pour attirer la clientèle masculine. Comme l’analyse précédente, cette remarque est, elle aussi, promise à une longue postérité : aujourd’hui encore, on veut des « hôtesses d’accueil » et des serveuses habillées courtement.

Bebel a déjà conscience que l’inégalité entre les hommes et les femmes est construite dès la plus tendre enfance. La différence entre l’éducation donnée à l’homme et celle que reçoit la femme est, à son époque, énorme : pour les garçons, toutes les activités éducatives sont fondées sur la raison, alors que chez les filles, c’est essentiellement les facultés sensitives que l’on cherche à développer en les initiant à la musique, aux belles-lettres, à l’art et à la poésie. Pour l’auteur, il en résulte que la femme « en devient plus accessible à toutes les superstitions, à toutes les croyances miraculeuses » et qu’elle passe son temps à discuter de choses insignifiantes. Comme on lui a appris que son rôle était de plaire à l’homme, elle se montre coquette et facilement jalouse des autres femmes, considérées uniquement comme des concurrentes.

Vers l’émancipation
Pourtant, rien n’empêche d’imaginer un monde où les femmes et les hommes recevraient la même éducation, y compris sur le plan physique – Bebel pense que la femme, au début de l’humanité, égalait l’homme en force - et appréhenderaient le monde d’une manière commune.

Mais rien ne pourra vraiment évoluer tant que la femme sera considérée comme mineure juridiquement et politiquement. Dans les différents Codes de lois de l’époque, l’homme jouit toujours d’une supériorité alarmante : c’est lui qui administre la fortune de sa femme et tranche toutes les questions relatives aux enfants ; la femme n’a le droit de conclure aucun contrat sans le consentement de son mari. En Angleterre, dans les années 1870 encore, « la femme causait-elle un dommage à autrui, on condamnait le mari tout comme si le dommage avait été causé par quelques uns de ses animaux domestiques. »

Pourtant, au moment où Bebel écrit, le combat pour l’égalité des droits est déjà entamé depuis un siècle à travers la question du droit de vote et de l’éligibilité. En 1793, Olympe de Gouges, Louise Lacombe et d’autres, conscientes que les « Droits de l’Homme » ne parlent en fait que du droit des hommes, rédigent en réponse les « Droits de la Femme » en proclamant que : « Si la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir aussi celui de monter à la tribune. »

Mais le féminisme n’est guère une préoccupation des révolutionnaires. En témoigne la réponse – retranscrite par Bebel - que le député Chaumette fait aux Parisiennes qui veulent partir défendre la patrie et la République contre les armées de l’Europe réactionnaire : « la nature a dit à l’homme : sois homme ! Les courses, la chasse, l’agriculture, la politique, les fatigues de tout genre sont ton privilège. Elle a dit à la femme : sois femme ! Le soin des enfants, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux ! Femmes imprudentes, pourquoi voulez-vous devenir des hommes ? »

En 1879, les mentalités n’ont guère évolué : l’idée la plus répandue, nous dit Bebel, est que les femmes ne sauraient pas se servir du droit de vote, car elles ne comprennent rien à la politique. Il s’insurge contre cette idée en rappelant qu’on a autrefois invoqué les mêmes arguments contre le suffrage universel masculin (qui existe en Allemagne depuis 1867). Là encore, il doit argumenter pour répondre à ceux de ses camarades socialistes qui prétendent que le vote des femmes serait majoritairement conservateur : « Un droit bon en soi ne devient pas mauvais par le seul fait que celui qui l’exerce n’a pas encore appris à en faire bon usage. »

Cela n’est pas sans rappeler les débats violents qui eurent lieu au sujet du droit de vote des femmes en Espagne, cinquante ans plus tard, en 1931 : Clara Campoamor, député radicale, s’opposait alors à une autre députée radicale socialiste, Victoria Kent, qui craignait, comme certains de son parti, que le vote trop réactionnaire des femmes ne porte un coup à la République naissante. Ce à quoi Clara Campoamor répliqua : « Si le droit de vote est pour les hommes un droit, pourquoi serait-il pour les femmes un prix de bonne conduite républicaine ? »

Cependant, Bebel pense que, pour juste qu’il soit, le combat des féministes de son époque, que ce soit pour l’accès des femmes au droit de vote ou aux carrières libérales, reste très insuffisant : « Que quelques centaines ou quelques milliers de femmes, issues des classes inférieures, forcent les portes du haut enseignement, de la carrière médicale ou du fonctionnarisme (…), cela ne change absolument rien à la situation générale des femmes. Ni l’oppression que les hommes font peser sur elles, ni l’état de dépendance dans lequel elles se trouvent en immense majorité, ni l’esclavage sexuel qui résulte des conditions actuelles du mariage ou de la prostitution, ne seraient en rien modifiés. »

Il ne peut y avoir de modification du rapport entre les sexes sans révolution, la question des femmes ne peut trouver sa solution qu’avec la résolution de la question sociale.
Il est vrai qu’à plusieurs reprises dans ce livre, se dessine - de manière floue - ce qui fera le dilemme des féministes des années 1970 : l’émancipation passe-t-elle par la lutte des sexes ou la lutte des classes ? Bebel n’est pas loin de reconnaître la nécessité d’une lutte des sexes lorsqu’il affirme : « Les hommes, pris en grande majorité, ne voient dans la femme qu’un instrument de profits et de plaisirs ; la considérer comme leur égale en droits répugne à leurs préjugés. (…) [Mais] aucun sexe, pas plus qu’une classe n’est fondé à imposer ses limites à l’autre sexe ou à une autre classe. »

Mais pour lui, cet antagonisme ne peut que disparaître dans la société socialiste et les femmes doivent se rallier à l’agitation prolétarienne contre « l’État de classes, qui représente la domination d’une classe aussi bien que celle d’un sexe sur l’autre. » C’est d’ailleurs pourquoi plus d’un tiers du livre n’est rien moins que de la vulgarisation marxiste, dans laquelle la question féministe n’entre aucunement.

Mais Bebel donne cependant de nombreuses pistes concernant le statut de la femme après la Révolution. La femme sera l’égale de l’homme par l’éducation, elle sera son égale sur le plan politique, elle choisira librement son métier. Les progrès techniques feront diminuer ses besognes domestiques.

Comme dans la société nouvelle, il n’y aura rien à léguer, le mariage forcé tombera en désuétude. La femme choisira librement son amour : « Nul n’aura de compte à rendre sur ce point. » Et les conjoints seront libres de divorcer quand ils ne s’entendront plus. Enfin, on ne peut que conclure par une citation qui montre, s’il en est encore besoin, quelle avancée pour le mouvement féministe a pu constituer ce livre : dans la société future, explique Bebel, « la femme voudra jouir de son indépendance et non passer la moitié ou les trois quarts de ses belles années en état de grossesse ou avec un enfant au sein », phrase là encore promise à un bel avenir.
Fanny Coche (LCR Paris 18ème )
 

 

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