Mal de terre

Hubert Reeves (avec Frédéric Lenoir), Mal de Terre, Editions du Seuil, 2003, 261 pages, 20 euros.

Connu du grand public pour ses ouvrages de vulgarisation et ses apparitions télévisuelles (avec son allure de « savant fou »), l’astrophysicien québécois Hubert Reeves nous livre ici ses réflexions sur la question essentielle : celle de la survie de la vie sur Terre. Ou plutôt, comme il le souligne à plusieurs reprises, celle de la survie de la race humaine.

« Il importe ici de distinguer le sort de l’humanité de celui de la vie toute entière. La vie, nous le savons maintenant, est d’une robustesse extraordinaire. Elle continuera à s’adapter et à foisonner comme elle le fait depuis quatre milliards d’années sous des formes d’une variété toujours époustouflante. Mais nous, les humains, sommes beaucoup plus fragiles. Notre survie dépendra des conditions futures à la surface de la planète. /…/

Nous sommes engagés dans une gigantesque expérimentation sur le climat à l ‘échelle de la planète. Nous en observons les effets déjà bien visibles et nous surveillons avec angoisse ceux qui vont survenir. Personne ne peut prévoir quand cette expérimentation s’arrêtera, ni comment la biosphère se présentera alors.

Contrairement à l’expérimentation scientifique, nous ne pouvons pas simplement arrêter le déroulement de l’expérience au cas où elle tournerait mal. Ni même fermer le labo et rentrer chez nous. Nous sommes dans l’éprouvette. »
Le livre est intéressant pour les informations scientifiques qu’il contient mais aussi pour ce qu’il révèle des forces et des faiblesses de la pensée écologique, courant auquel Reeves est assez représentatif.

Reeves développe une critique sévère à l’égard des conséquences de l’industrialisation, de la croissance démographique (mais surtout du fait que des milliards d’êtres humains vivent dans la misère) et de l’agriculture moderne sur notre environnement – en bref, l’air que nous respirons, l’eau que nous utilisons (c’est-à-dire, ceux parmi nous qui ont accès à l’eau dans de bonnes conditions), les forêts qui nous oxygènent, les océans qui nous fournissent en poissons, les terres que nous cultivons pour notre alimentation, la biosphère qui nous protège des rayons solaires et qui garantit la stabilité climatique de la planète.

Tout en restant sur un plan rigoureusement scientifique, sans tomber dans un pessimisme démobilisateur, il nous explique comment le réchauffement indéniable de la planète (les neuf années les plus chaudes jamais enregistrées, c’est-à-dire depuis 1860, l’ont été depuis 1990) conduira, s’il n’est pas arrêté, à un désastre écologique sans précédent remettant en cause tous les acquis de l’évolution humaine.

Mais il ne s’agit pas simplement de proposer un scénario catastrophe pour 2050 ou 2100 (et le scientifique qu’il est ne peut en réalité que proposer plusieurs scénarios possibles) . Les dégâts causés à la nature – ou directement aux êtres humains – par le non-respect de l’environnement dans lequel nous évoluons sont bien présents en 2003. Il suffit d’évoquer les « accidents » industriels (Bhopal, Tchernobyl, AZF, le Prestige …), la raréfaction des espèces de poissons comme la morue, les scandales touchant l’industrie agroalimentaire, la désertification de pays entiers (notamment en Afrique), le stockage dans des conditions dangereuses de produits toxiques et de déchets nucléaires, la pollution de la nappe phréatique, la disparition des forêts, la pollution et les accidents dus aux transports routiers …

Que doit-on faire pour sortir de cette impasse écologique ? Heureusement des progrès sont réalisés, comme l’interdiction de certains produits nocifs comme les CFCs responsables du trou dans la couche d’ozone ou le plomb dans l’essence. Les autorités ont le pouvoir de prendre des mesures pour limiter les dégâts. Les effets bénéfiques de ces mesures sont cependant souvent limités aux seuls pays développés, car les nouvelles règles ne sont pas toujours appliquées, pour des raisons économiques évidentes, dans les pays pauvres. De plus elles sont souvent contournées par des Etats ou des entreprises peu scrupuleux, comme c’est le cas pour l’interdiction de la production et du commerce de certaines armes (mines anti-personnelles …).

La planète peut-elle donc être sauvée en appelant le respect de l’intérêt commun des dirigeants et des industriels les plus « éclairés » ? Au dix-neuvième siècle, la classe capitaliste s’est bien rendue compte que des fléaux comme le choléra ou le typhus menaçaient non seulement les pauvres dans leurs taudis, mais les classes moyennes dans leurs banlieues résidentielles. Elle a alors pris des mesures pour que les conditions sanitaires soient améliorées dans les grandes villes et que les victimes soient soignées dans des hôpitaux publics pour éviter la contagion. Malheureusement, cela ne l’a pas empêchée d’inventer d’autres moyens de tuer et de polluer – pensons aux industries chimiques et nucléaires, par exemple – , ni de plonger le monde dans l’enfer des guerres impérialistes, au nom du droit sacro-saint de chercher le meilleur taux de profit !

Reeves mise essentiellement sur une « entente » entre « scientifiques, industriels [et] gouvernements », plutôt que sur un changement radical de société : « Cette entente tripartite […] est certainement l’ingrédient essentiel à toute récupération planétaire sans laquelle rien ne changera. Le but des mouvements environnementalistes doit être de faire advenir de telles ententes le plus rapidement possible. »
Le problème aujourd’hui – comme le souligne Hubert Reeves lui-même – est que des solutions partielles risquent de ne plus suffire dans la mesure où les enjeux sont beaucoup plus grands et où les rythmes risquent de s’accélérer (le réchauffement de la planète, les déchets nucléaires et les OGMs n’existaient pas au dix-neuvième siècle). Qui va imposer l’ensemble de mesures qu’il préconise, comme la sortie du nucléaire et le développement des énergies propres, la fin de la destruction des forêts tropicales, la sauvegarde et la recréation des milieux humides, l’interdiction effective des armes biologiques et chimiques, l’annulation de la dette des pays pauvres (la misère dans ces pays favorise des pratiques comme le déboisement qui participent à la dégradation de l’environnement), la réduction de la place de l’automobile et le développement des transports en commun ?

Reeves semble douter de l’efficacité de la stratégie parlementaire : « [Les] ministères chargés de l’environnement /…/ dans nos démocraties, servent trop souvent de faire-valoir aux différents gouvernements. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs de ces ministres au Canada comme en France. Leurs messages sont à peu près les mêmes : « Si vous saviez comme nous avons peu de poids lors des rencontres interministérielles, face en particulier à l’équipement et au transport ! » »

Comme réponse à ce problème, il appelle à la construction d’un « contre-pouvoir » écologique constitué de « mouvements de protection de la nature », car « …plus les associations sont puissantes, plus elles parviennent à mettre en œuvre des projets concrets et à influer sur les politiques publiques. » En même temps, il condamne « la radicalisation et l’extrémisme [qui] sont nuisibles à la cause écologique » - sans nommer les groupes en question.

Reeves ne parle que très peu de la « recherche du profit » et du rôle néfaste des multinationales. Les mots « capitalisme », « classe », « lutte » et « révolution » ne paraissent nulle part. Tout au moins appelle-t-il à un « changement » des comportements et des mentalités, d’une « prise de conscience ».

Plus étonnant encore, Reeves et son co-auteur Frédéric Lenoir (admirateur avéré du bouddhisme) ne font aucune référence explicite au mouvement « alter-mondialiste » qui a émergé depuis Seattle, si ce n’est une phrase laconique deux paragraphes de la fin sur « la mobilisation humaine qui prend de l’essor aujourd’hui à l’échelle planétaire ». Ce livre est un ouvrage instructif et utile, mais le lecteur qui cherche les clés pour lutter pour un monde débarrassé des fléaux qu’il dénonce, reste sur sa faim.
 Claude Meunier
 
 

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