Débat :
L'évolution de la social-démocratie et
du parti socialiste
 

Murray Smith est un militant de la LCR

La social-démocratie est un phénomène délimité dans le temps et l’espace, qui, comme tout phénomène naturel ou social, doit être saisie dans ses origines et dans son évolution. Phénomène délimité dans le temps, elle est apparue à un moment donné du développement du capitalisme et de la classe ouvrière et a connu par la suite de profondes mutations et des changements qualitatifs. Délimité dans l’espace car concernant un nombre limité de pays aux caractéristiques communes. Il s’agit pourtant d’un phénomène international. Tous les grands tournants de son histoire sont relativement synchronisés car liés aux phases de l’évolution du capitalisme comme système international.

La social-démocratie a connu une première période jusqu’en 1914, de la construction de partis ouvriers de masse, et une deuxième qui commence en 1914, marquée par la contradiction entre une base ouvrière et une direction bourgeoise. A notre avis elle est entrée, dans les vingt dernières années dans une troisième période où sa nature bourgeoise s’affirme de façon décisive et son côté ouvrier tend à s’effacer.

Les partis sociaux-démocrates sont apparus dans le dernier quart du 19e siècle – un peu plus tôt en Allemagne, un peu plus tard en Grande-Bretagne. Ils étaient les premiers partis ouvriers de masse et leur création et leur développement correspondaient à la croissance de la classe ouvrière et à son besoin de représentation politique. Au cours de cette période, celle de la Deuxième Internationale, des partis ont été créés un peu partout en Europe, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. Mais les partis de pays comme la Russie, la Pologne, la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie, allaient connaître un destin sensiblement différent de celui des partis de l’Europe occidentale qui, eux, ont suivi une évolution semblable jusqu’à nos jours.

Ce qui caractérise les pays où la social-démocratie s’est développée est d’abord le fait d’être des pays capitalistes avancés, des pays impérialistes, et ensuite d’être dotés de régimes de démocratie bourgeoise. Il s’agit avant tout des pays d’Europe occidentale. La social–démocratie s’est développée également en Australie, en Nouvelle-Zélande et plus tard et plus faiblement au Japon et au Canada. Les Etats-Unis n’ont jamais eu un parti social-démocrate de masse, pour des raisons qui dépassent le cadre de cet article. Les partis de l’Internationale socialiste en dehors d’Europe, bien que s’appelant souvent « socialiste » ou « social-démocrate », ne partagent pas les mêmes caractéristiques que la social-démocratie européenne. La plupart d’entre eux n’ont d’ailleurs aucun caractère ouvrier, même contradictoire. Pour les besoins de cet article nous nous limiterons à la social-démocratie d’Europe occidentale.

Les partis qu’on désigne aujourd’hui comme sociaux-démocrates sont les descendants des premières organisations politiques de masse créées par la classe ouvrière. Au moment de leur création ces partis remplaçaient, souvent en les incorporant, les diverses ligues et sociétés socialistes qui existaient auparavant. En général ils se développaient en parallèle avec des syndicats de masse, ayant des rapports avec ces derniers très variables selon les pays, et avec une série d’associations. Il serait abusif de caractériser ces partis comme révolutionnaires. L’influence du marxisme y était relativement importante, mais différenciée suivant les pays et souvent assez superficielle. Pourtant, c’étaient des partis authentiquement ouvriers, créés par et pour leur classe. Dans cette première période ils se battaient pour des droits démocratiques, avant tout pour le suffrage. Plus largement on peut dire qu’ils se battaient pour les intérêts immédiats des travailleurs et pour leur émancipation par le socialisme, sans que le rapport entre les deux soit bien défini.

La période pendant laquelle ces partis ont connu un développement important, à partir de 1890, correspondait à la fois au début de l’étape impérialiste et à une phase d’expansion cyclique. C’est ce qui fournissait aux capitalistes les moyens structurels et conjoncturels pour accorder des concessions aux travailleurs. Sur la base d’une activité parlementaire et d’une pratique syndicale s’est bâtie une pratique de négociation, de conciliation entre les classes. Il serait faux de simplifier ce processus. Il y avait des grèves dures, pour le suffrage notamment, des débats, des conflits, l’apparition de courants de gauche, même une scission aux Pays-Bas. Mais la capacité du capitalisme de donner des concessions et les pratiques que cela engendraient, la distanciation de leur base d’une couche de dirigeants et le manque de clarté concernant l’Etat bourgeois et ses institutions expliquent le fait qu’en 1914, dans les pays belligérants, chacun de ces partis a majoritairement soutenu sa propre bourgeoisie. Ce sont par ailleurs les exceptions qui prouvent la règle. En 1914 ceux qui refusent l’union nationale sont les Russes, les Polonais, les Serbes, les Bulgares et les Roumains – les partis des pays où les classes dirigeantes n’avaient pas la même marge de manoeuvre qu’en Europe occidentale et où la social-démocratie avait un caractère plus révolutionnaire.

La boucherie de la Première Guerre mondiale et l’exemple de la Révolution russe ont conduit à une scission du mouvement ouvrier international et à la création de partis communistes. Pourtant dans tous les pays une partie de la classe ouvrière, toujours significative et souvent majoritaire, continuait à soutenir les partis socialistes ou sociaux-démocrates. Lénine caractérisait alors ces partis de “partis ouvriers bourgeois”. Il s’agissait de partis dont la politique était bourgeoise (dans les faits, quelle que soit l’idéologie ou programme formels) alors que la base était ouvrière. Ces partis gardaient l’objectif ultime du socialisme mais proposait d’y aller par des réformes. Malgré cet objectif, la pratique de ces partis fut de négocier des concessions sur le plan politique et syndical, en ayant recours aux mobilisations de masse et à la grève mais en ne remettant jamais en cause le cadre du capitalisme. Leur participation aux gouvernements devenait plus courante. La définition de ces partis comme « ouvriers bourgeois » et réformistes correspondait à une période où il y avait effectivement une contradiction entre la base ouvrière et la direction bourgeoise de ces partis et où leur fonction était d’obtenir des réformes. Toute la question aujourd’hui est de savoir si cette définition et les tactiques qui en découlaient (front unique avec ces partis, vote pour eux) garde sa validité ou s’il y a eu des changements qualitatifs qui doivent nous conduire à modifier à la fois la définition et la tactique.

Entre les deux guerres, la social-démocratie gardait sa politique bourgeoise et sa base ouvrière, en concurrence avec les PC. Trotsky disait en 1934 que si les partis communistes avaient eu une politique correcte à l’égard de la social-démocratie, la révolution aurait déjà eu lieu dans plusieurs pays. Mais les PC n’avaient pas une politique juste, oscillant entre sectarisme et opportunisme. Et pourtant l’entre deux guerres était une période extrêmement difficile pour la social-démocratie. Elle vivait dans un état de crise latente et d’instabilité permanente. Même dans les années 20 la bourgeoisie n’avait pas grand chose à donner, encore moins avec la crise des années 30. Conséquence de la crise, la démocratie bourgeoise fut supprimée dans une série de pays, au profit des régimes fascistes ou autoritaires. Or, pour que la social-démocratie puisse bien jouer son rôle de négocier des concessions, deux choses sont nécessaires. D’abord, que la bourgeoisie ait une marge de manoeuvre pour octroyer des concessions. Ensuite qu’il existe la démocratie bourgeoise. Ces conditions n’étaient pas remplies entre les deux guerres. Cela a conduit à des crises et à l’apparition de courants et scissions de droite et de gauche. Le Parti travailliste britannique a scissionné en 1931. Des courants de droite sont apparus dans les partis français et belge (Déat, De Man) qui ont fini par rallier le fascisme. Trotsky écrivait en octobre 1934 qu’il fallait savoir faire « la différence entre une social-démocratie qui constitue le pouvoir de la bourgeoisie, et une social-démocratie qui participe à une révolution contre la bourgeoisie. »  Concernant la deuxième catégorie, il pensait à l’insurrection de Vienne en février 1934 et à celle des Asturies qui venaient de se terminer. En dehors du microclimat suédois, les rares expériences réformistes des années 30 (notamment celle du Front populaire en France) ont tourné court.

C’est la longue période d’expansion économique d’après-guerre, accompagnée d’une généralisation de régimes de démocratie bourgeoise - qu’on appelle en France les « Trente glorieuses » - qui a donné une nouvelle vigueur à la social-démocratie. Dans une série de pays ces partis étaient étroitement associés, parfois avec les PC et des partis bourgeois, à la mise en place de l’Etat Providence. En France la SFIO participait ainsi aux gouvernements tripartites de 1944 à 1947 qui ont codifié les conquêtes sociales de la Libération. Avec les PC, la social-démocratie restait garante de ces conquêtes.

Cet élément est important. Les travailleurs ne suivent pas les réformistes parce qu’ils sont stupides ou parce qu’il est « naturel » d’être réformiste. Ils suivent les réformistes parce que ceux-ci obtiennent des réformes. Et si les réformistes ne sont plus capables d’obtenir ou maintenir des réformes, les travailleurs les abandonnent. Ils se réfugient dans l’abstention, ils se tournent vers l’action syndicale, ils soutiennent d’autres partis. Cette approche permet de comprendre pourquoi pendant plusieurs décennies après la Deuxième Guerre Mondiale le gros de la classe ouvrière en Europe continuait à suivre la social-démocratie et les PC devenus réformistes. Cela permet aussi de comprendre pourquoi ces partis sont aujourd’hui en train de perdre leur base populaire.

Les trois décennies après 1945 ont vu une amélioration constante du niveau de vie de la classe ouvrière et un degré jusque-là inconnu de protection sociale et d’accès à l’éducation et la santé. Cela confortait l’idée qu’il était possible d’améliorer sa situation sous le capitalisme et conduisait aussi à une certaine dépolitisation. L’idéologie réformiste des partis sociaux-démocrates devenait de plus en plus prononcée. Dans la plupart des cas l’objectif du socialisme restait dans les textes mais la perspective devenait de plus en plus lointaine et le concept de plus en plus flou. Le réformisme de ces partis se réduisait de plus en plus à l’amélioration de la condition ouvrière sous le capitalisme. Le parti qui le reconnaissait le plus explicitement était le SPD allemand dans son congrès à Bad Godesberg en 1959. Mais, références au socialisme ou pas, ces partis continuaient d’être réformistes.

La montée de la radicalisation ouvrière à partir de 1968 a conduit dans plusieurs pays à des situations révolutionnaires ou pré-révolutionnaires, ou pour le moins à des conflits de classe de grande ampleur. C’était le cas dans les trois pays qui sortaient de dictatures (Portugal, Espagne, Grèce) mais aussi de France, d’Italie et de Grande-Bretagne. Dans la plupart de ces pays les partis sociaux-démocrates ont joué un rôle important, en général avec les PC, pour normaliser la situation, tournant à gauche pour capter la radicalisation ouvrière, pour mieux la neutraliser par la suite.

C’est au milieu des années 1970 qu’est intervenu un tournant décisif. La récession de 1974-75 a signalé la fin de la longue période d’expansion économique et le début d’une crise chronique. Cela signalait aussi un changement de politique de la part des classes dirigeantes. Jusque-là avait prévalu un certain consensus. Les 23 ans de gouvernements de droite en France de 1958 à 1981 n’ont pas sérieusement remis en cause les conquêtes de la Libération, comme ne l’ont pas non plus fait les gouvernements conservateurs en Grande-Bretagne ou la longue domination de la Démocratie Chrétienne en Italie.

Mais a à partir de la deuxième moitié des années 1970 un changement intervient. La bourgeoisie prend l’offensive pour reprendre tout ce qui avait été accordé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale et depuis. Les résultats de cette offensive ont été inégaux suivant les pays et le niveau de résistance des travailleurs. Mais son sens était le même partout. Cette offensive est souvent liée à la « contre-révolution conservatrice » de Reagan et Thatcher, une offensive idéologique et matérielle tout à fait réelle. Mais avec peu d’hésitation la social-démocratie a adopté la même politique. Non seulement en imitant les partis de droite, mais parfois en les devançant. C’était le cas de Schmidt en Allemagne et de Callaghan en Grande-Bretagne. Le Financial Times du 2 septembre 1999 a précisé : « En fait, les contre-révolutions au Royaume-Uni et aux Etats-Unis commencèrent dans les dernières années des administrations de Callaghan et de Carter.»

Cela fait maintenant plus de 20 ans que la social-démocratie a abandonné la défense des conquêtes ouvrières, passant d’un bref épisode de « réformisme sans réformes » à une politique de contre–réformes. Le contenu de cette politique est suffisamment connu pour ne pas avoir à le détailler ici. Sur une période prolongée, elle a forcément eu des conséquences sur ces partis, sur leur composition sociale, leur électorat, leurs liens avec les deux classes fondamentales. Le déclin de l’électorat populaire du PS se confirme d’élection en élection. Aux élections municipales de 2001 le PS gagne Paris et Lyon et perd des banlieues ouvrières. Dans l’opposition le PS peut évidemment essayer de reconquérir un électorat populaire et il le fera sans doute jusqu’à un certain point. Pourtant 22 ans après le 10 mai, une partie importante des couches populaires semble durablement aliénée contre lui. Sa composition sociale n’est pas très populaire (de la fameuse vague d’adhésions de l’après-21 avril, moins de 27% sont des ouvriers et des employés, près de 29% sont des cadres moyens et supérieurs – Le Monde du 20-21/10/02). Environ la moitié de ses adhérents sont des élus. Et alors que ses liens avec les couches populaires se distendent, ceux avec la bourgeoisie se renforcent – dans des forums comme le Club de l’Industrie, par l’entrée de ses dirigeants dans les conseils d’administration des entreprises privées et surtout privatisées.

En France le relancement du Parti socialiste en 1971 a permis une prise de distance nette à l’égard d’une SFIO mirée dans la gestion de la IVe République et ses guerres coloniales. Le PS d’Epinay s’est construit sur une ligne de gauche, de      rupture avec le capitalisme » et d’alliance avec le PC. Il est arrivé au pouvoir en 1981, sur une ligne politique qui allait à l’encontre de la volonté de la bourgeoisie – nationalisations, réduction du temps de travail, etc. Ce qui est frappant est la rapidité avec laquelle ce parti a tourné. Le tournant à droite s’est amorcé en 1982 et a été confirmé en 1983. De la politique du “franc fort” et le massacre de la sidérurgie aux privatisations et la construction de l’Europe de Maastricht, elle n’a pas changé depuis. Dans un certain sens la France est le meilleur exemple de l’alternance. Blair a hérité des réalisations de Thatcher. Schröder a eu l’héritage, moins positive d’un point de vue bourgeois, de Köhl. En France la majorité a changé à chaque élection législative en France depuis 20 ans - gauche 1981-86, droite 1986-88, gauche 1988-93, droite 1993-97, gauche 1997-2002, droite 2002 - ? Avec la particularité de la cohabitation qui a amené Jospin et Chirac à s’engager tous les deux à Barcelone à allonger l’âge de la retraite et à privatiser EDF.  La majorité a souvent changé, mais pas la politique, où il y a une continuité fondamentale très forte. En 1981 la victoire de la gauche conduisait à un changement d’orientation, de courte durée, certes, mais un vrai changement, et la bourgeoisie avait peur, comme le témoigne la fuite des capitaux.  En 2002 les patrons ne s’inquiétaient pas du tout d’une victoire éventuelle de Jospin. Et dans les sondages les trois-quarts des électeurs ne voyaient aucune différence significative entre les candidats. Il est vrai que les gouvernements de gauche ont parfois accordé quelques réformes – le RMI en 1988, la CMU et le PACS sous Jospin. Mais celles-ci ne modifient pas les orientations socio-économiques fondamentales.  Dans le cas de la seule “réforme” substantielle du gouvernement Jospin, la réduction du temps du travail, elle a été dénaturée et transformé en machine de guerre pour démolir les acquis ouvriers et renforcer la flexibilité.

Le bilan du gouvernement Jospin est très éloquent. D’ailleurs, le dirigeant “ex-refondateur” du PC Pierre Zarka l’explique très bien: “L’expérience de la gauche au gouvernement vient de démontrer que la marge qui existait encore au moment du Front Populaire ou de la Libération entre les exigences du capital et celles du développement démocratique de la société a disparu. La création de la Sécurité Sociale serait jugée aujourd’hui impensable. Il est donc difficile pour ce qui a été, plus d’un siècle durant, une gauche d’adaptation au capitalisme de trouver une place qui corresponde à la définition traditionnelle du réformisme. Le PS est devant cette difficulté. Le PCF n’y échappe pas non plus” (Le Monde du 4/04/03). On pourrait difficilement décrire plus clairement l’absence de marge de manoeuvre de la social-démocratie et ses alliés aujourd’hui.

Ce qui est aussi frappant est que la mutation social-libérale de la social-démocratie européenne n’a donné lieu à aucune scission de gauche significative et que de façon générale ceux qui y étaient opposés ont soit tourné leur veste (à grande échelle dans le Parti travailliste britannique) soit sont partis. A regarder le paysage de la social-démocratie européenne on voit peu de courants de gauche. La France semble être une exception. Il y a effectivement des courants qui se positionnent à gauche dans le PS. Que représentent-ils ? Au fur et à mesure que la social-démocratie a évolué à droite depuis les années 20, ses oppositions l’ont suivies. Dans un article dans Carré Rouge 14, Vincent Présumey (qui ne partage pas du tout notre appréciation de la social-démocratie) le résume bien. “Quand les directions voulaient abolir le capitalisme par des réformes graduelles, les ailes gauches se voulaient révolutionnaires : Pivert face à Blum. Quand les directions défendaient l’Etat Providence conciliant les intérêts de toutes les classes, les ailes gauches se voulaient encore, elles, marxistes ou quelque chose comme ça. Quand les directions veulent détruire l’Etat Providence au nom de la ‘réforme’ et de la modernité à ‘l’âge de la société de l’information’, les ailes gauches sont pâlement keynésiennes”. A bien regarder le contenu des courants de gauche dans le PS on en est frappé par la vacuité. Au-delà des déclarations ronflantes sur la rupture avec le social-libéralisme on trouve effectivement un keynésianisme pâle : (Mélenchon et Emmanuelli, “Un autre monde est possible”, Le Monde du 13/08/02) et surtout l’économiste et secrétaire général du club Nouveau Monde, Liêm Hoang-Ngoc, qui dans Le Monde du 18 octobre dernier cherche à fournir un fondement théorique à son courant et qui parle de “nouveau monde à bâtir sur ce qui reste des fondations du projet keynésien, au demeurant peu socialiste” et “d’économie de marché planifiée”. Au niveau des idées les courants de gauche sont tout sauf anticapitalistes et se gardent bien de s’en prendre aux droits de propriété. D’ailleurs, sont-ils vraiment si différents du “réformisme de gauche” de François Hollande ? Ce n’est pas pour rien que Le Monde (19-20/01/03) titre son article sur les contributions pour le congrès du PS, “Les socialistes se divisent dans les textes, mais peu sur les idées”.

Donc, d’abord leur projet n’est pas anticapitaliste, ensuite serait-il appliqué s’ils étaient au pouvoir ? François Hollande donne une réponse : “Quant à la rupture, c’est une rhétorique qui peut servir pour changer la réalité et même la vie dans l’opposition, mais qui ne résiste pas à l’épreuve du pouvoir, et la première rupture à laquelle on procède est souvent celle avec ses propres engagements”. (Le Monde du 20-21 octobre 2002). Un tantinet cynique, mais ça sonne vrai par rapport au bilan des socialistes en France et ailleurs. Objectivement, quelle que puisse être la sincérité de certains militants, ce que font les gauches du PS aujourd’hui est une tentative de reconquérir une base populaire dans l’opposition pour encore une fois renoncer à leurs engagements une fois au pouvoir.

Pourquoi y a-t-il de tels courants de gauche au PS français et peu ailleurs (mais une opposition tout à fait keynésienne commence à pointer son nez au SPD allemand) ? Cela, est évidemment à mettre en relation avec le renouveau de la lutte des classes en France depuis 1993, dont le point fort était novembre-décembre 1995, mais qui a continué sous le gouvernement Jospin et depuis, avec le besoin d’y répondre. Qu’une telle gauche puisse exister dans un parti aussi discrédité est aussi lié à la situation du reste de la gauche. Le PS a satellisé de 1997 à 2002 le PC, les Verts et les chevènementistes, qui ont tous aujourd’hui du mal à s’en remettre, le PC étant par ailleurs dans une crise terminale qui n’a pas commencé avec le gouvernement de la gauche plurielle. Il faut aussi constater l’incapacité de l’extrême gauche, malgré ses 3 millions de voix, à représenter une alternative politique : la gauche social-libérale a son parti, la gauche anticapitaliste pas encore.
Le PS (ou ses prédécesseurs) et les autres partis sociaux-démocrates d’Europe sont nés il y a plus d’un siècle comme expression politique de la classe ouvrière. Celle-ci constituait le coeur de sa base électorale. Aujourd’hui c’est de moins en moins le cas. Et surtout, ce n’est pas l’élément décisif pour définir la nature de classe d’un parti. De nombreux partis bourgeois ont une base électorale dans les couches salariées – dans les pays capitalistes avancés, c’est même une condition de pouvoir se porter candidat au pouvoir. Mais à leurs origines les partis sociaux-démocrates étaient aussi des cadres d’organisation pour cette partie de la classe ouvrière qui voulait agir politiquement. C’était encore le cas entre les deux guerres et même jusque dans les années 70-80. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est vrai que ces partis, à la différence des partis de droite, gardent des liens avec le mouvement ouvrier, mais il s’agit surtout de liens avec les appareils syndicaux. Cela ne les en fait pas pour autant des partis ouvriers. Le Parti Démocrate aux Etats-Unis a, et depuis longtemps, de forts liens avec l’appareil de l’AFL-CIO, qui contribue même à son financement (48 millions de dollars pour la campagne présidentielle d’Al Gore en 2000). Bien sûr, le Parti Démocrate n’est pas et n’a jamais été un parti ouvrier. Mais des partis qui ont commencé leur vie comme partis ouvriers ont aujourd’hui des liens avec le mouvement ouvrier essentiellement par le biais de la bureaucratie syndicale, de façon assez comparable au Parti Démocrate et à certains partis bourgeois dans d’autres pays.

Vu leur politique depuis plus de 20 ans il n’y a aucune raison de continuer à voter pour ces partis pour « battre la droite », puisque sur l’essentiel ils ont la même politique que la droite. En ce qui concerne l’unité d’action c’est plus compliqué. L’époque est bien révolue où il fallait chercher à faire le front unique avec ces partis pour faire bouger les masses qui les suivaient. Aujourd’hui on peut avoir des mobilisations de masse sans que le PS et le PC se mobilisent, ou ils y jouent un rôle marginal. Mais il n’y a aucune raison d’exclure les membres du PS de cadres unitaires, pour peu qu’il y ait un accord pour l’action. Simplement, ce n’est aujourd’hui ni le centre ni même un aspect indispensable d’une politique de front unique.

Murray Smith

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