Les révolutionnaires et
le foulard musulman

Le débat sur le port du foulard musulman, que ce soit à l’école ou plus globalement dans l’espace public, est relancé. Il s’agit d’une question politique cruciale.

A la question : Faut-il ou non une loi pour interdire le port du foulard islamique à l’école ? Alain Juppé, lors du Grand jury-RTL-Le Monde-LCI le dimanche 27 avril, répond : « Les extrémismes religieux sont une menace pour la République. La République, c’est le principe de la liberté religieuse bien sûr, mais aussi le principe de laïcité et celui de l’égalité entre l’homme et la femme. Or cette affaire met en cause ces principes. On ne peut pas accepter le port d’insignes ostentatoires. Le législateur doit prendre ses responsabilités sur le port du foulard islamique. »

Mais, nous savons que la droite ne défend pas l’école publique et subventionne les écoles privées catholiques. Quant à l’ « égalité entre l’homme et la femme », nous savons que la droite est sexiste, et s’est prononcée contre la loi sur la parité. Enfin, la droite ne lutte aucunement contre les intégristes catholiques, qui sont nombreux dans les rangs de l’UMP, qui s’attaquent au droit à l’IVG et à travers leur journal Présent, déversent une propagande raciste. La droite se sert du foulard pour mener une campagne raciste dirigée contre les musulmans et les immigrés. Cela a tout à voir avec l’offensive générale lancée contre les acquis sociaux par le gouvernement, qui applique la vieille recette des classes dirigeantes : « diviser pour mieux régner ». Elle utilise cyniquement les principes de la laïcité et des droits des femmes, et tend un piège à la gauche. Ces valeurs sont pour des raisons historiques portées par les partis de gauche, on peut dire qu’il y a identification, en particulier sur la laïcité.

Ainsi Jack Lang, auparavant opposé à l’interdiction, s’est prononcé pour en invoquant la montée de l’intégrisme. Marie-George Buffet, pour le PCF, réclame une application « ferme du principe de laïcité » et s’inquiète du danger de l’intégrisme.

Avant de développer notre réponse, il faut se poser une question. Quelle sera la conséquence de l’interdiction du foulard par rapport au but recherché ? Si c’est au nom de l’oppression des femmes que le port du foulard est interdit, quel effet cela produira-t-il ? Est-ce que l’exclusion des jeunes filles qui portent le foulard fera avancer la cause des femmes ? Non, en aucun cas. Non seulement l’interdiction ne sera pas une avancée dans la lutte contre l’oppression, mais elle renforcera à coup sûr les croyances religieuses, et fera le jeu des fondamentalistes musulmans, qui affirment que les Français sont tous hostiles à l’islam.

Pourquoi des jeunes se tournent vers la religion musulmane ? Pourquoi ces jeunes filles veulent afficher leur foi ? Cela pose la question de la place de l’islam en France, qui est une religion victime de discriminations. Directement ou indirectement, c’est le racisme qui pousse les jeunes vers la religion. Les jeunes musulmanes subissent une double oppression, en tant que femmes mais aussi en tant qu’immigrées. Oublier cela, c’est commettre une faute politique grave. C’est une concession au racisme, car qui ne voit pas derrière la question du foulard l’attaque raciste contre les immigrés, s’éloigne irrémédiablement du but final.

Les révolutionnaires ne partent pas de zéro sur la religion, et il est important d’y revenir, comme sur la nature de l’intégrisme musulman et sur celle de la laïcité.

Dans le cas présent, notre devoir est de défendre les jeunes élèves portant le foulard, car ce qui renforce leur oppression, c’est le racisme. La religion musulmane est dominée en France, car la religion dominante c’est le christianisme. Le soutien inconditionnel aux opprimés ne signifie en aucun cas une absence de critique. La critique des idées religieuses est un devoir, mais pas au nom de la « République laïque » française. En tant que marxiste, notre critère pour nous déterminer, c’est la lutte des classes et le combat contre l’Etat capitaliste, dont la république est une des formes.
 

Les révolutionnaires et la religion

Notre point de départ est, comme le disait Marx, que c’est l’homme qui fait la religion et non l’inverse. Les idées, y compris les croyances religieuses, sont une réponse aux conditions matérielles de la vie. « L’homme, écrit Marx, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. » La religion a une nature contradictoire : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur dans un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »

De notre analyse découle notre attitude qui se décline en trois points. Nous devons être les plus ardents défenseurs des libertés religieuses face aux attaques de l’Etat, nous devons affronter la religion sur le terrain des idées, car elle est une explication fausse et un refuge illusoire (une impasse) ; enfin il faut s’attaquer aux racines de la religion, c’est-à-dire comme l’a écrit Marx : « Abolir la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c’est exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation, c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusion. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Dans une société divisée en classes, la grande majorité de la population est privée de tout contrôle sur son travail (et le produit de celui-ci) comme sur sa vie et le monde dans lequel elle vit. L’absence de contrôle, comme les injustices et inégalités, sont transcendées par la religion, légitimées par le rêve de la vie éternelle de bonheur dans l’au-delà.

La hiérarchie religieuse, par sa place dans la société, est toujours une force conservatrice, néanmoins les religions ont su s’adapter à des régimes politiques et surtout à des systèmes économiques très différents. La hiérarchie religieuse ne peut ignorer longtemps l’état d’esprit de la masse des fidèles, si elle veut garder le contrôle de la situation. C’est ainsi que de nombreuses luttes ont été menées par des hommes et des femmes qui, soit s’inspiraient des textes religieux, soit s’appuyaient sur leur foi, pour mener leur combat contre telle injustice. L’histoire de ces vingt dernières années est riche d’exemples illustrant la double nature de la religion. De la Pologne des années quatre-vingt en passant par l’Amérique latine jusqu’aux pays musulmans, à chaque fois la religion apparaît comme protestation et comme opium. La contradiction est flagrante en Amérique latine où la hiérarchie catholique est proche des classes dirigeantes, tandis que nombre de prêtres sont des adeptes de la théologie de la libération, et combattent avec les Indiens et les paysans sans terre.

C’est une erreur de rejeter un mouvement simplement parce que ses membres (la base et la direction) ont des illusions religieuses. L’islam n’échappe pas à la règle.
 

Intégrisme musulman

Si l’on en croit la majeure partie des médias et des gouvernements, une menace pèse sur nous, c’est le danger de l’intégrisme musulman. Tel est en gros le discours dominant, qui occulte la réalité du monde, et conduit à adopter le concept de « choc des civilisations », l’Occident contre l’Orient. Cet argument n’est ni plus ni moins que les vieilles idées racistes du 19e siècle, où l’Europe et ses peuples, qualifiés de supérieurs, affirmaient qu’ils avaient la mission de civiliser les races inférieures, les peuples des colonies.

Nous pensons que les causes de la montée de l’intégrisme musulman sont à rechercher non dans le fanatisme inhérent à cette religion, mais dans la domination du monde par une poignée de pays impérialistes. C’est la domination impérialiste dans toutes ses manifestations qui est la source du renforcement de tous les préjugés religieux chez les opprimés.

Pour commencer, il est faux de parler d’intégrisme au singulier. Car si les dirigeants occidentaux veulent faire la guerre aux mouvements intégristes, ils s’accommodent fort bien du sinistre intégrisme des princes saoudiens.

Dans les pays musulmans, et en particulier au Moyen-Orient, les partis de gauche ont fait faillite. Face aux régimes dictatoriaux en place, la seule alternative qui a émergé c’est le fondamentalisme, ou plutôt les fondamentalismes. Le mouvement est parti des couches sociales urbaines regroupées dans la petite et moyenne bourgeoisie. Elles ont eu à subir de plein fouet l’entrée de leurs pays dans la division internationale du travail. Dans le même temps les états locaux ont développé le secteur de l’éducation, et encouragé les jeunes à poursuivre leurs études à l’Université. En quelques années, ce qui s’était produit en France dans les années soixante – nombre d’étudiants sortants de l’Université supérieur aux capacités réels des débouchés en emploi, s’est reproduit dans nombre de pays. La seule différence c’est que cet afflux a eu lieu alors qu’éclatait la crise économique des années 1970 (en France en 1968 la crise économique était à venir). Les universités ont été les premiers bastions des mouvements fondamentalistes, des centaines de milliers d’étudiants, qui se destinaient à des emplois dans la fonction publique, n’ont plus eu de perspective.

Le fondamentalisme musulman représente les craintes et les espoirs des couches sociales menacées par le développement économique. Si sa base sociale est la petite-bourgeoisie, il a su prouver, comme le FIS en Algérie, qu’il pouvait conquérir les masses les plus pauvres, comme les paysans qui ont quitté les campagnes pour les villes et qui tentent de vivre, souvent dans l’économie informelle.

Que les idées des mouvements fondamentalistes soient réactionnaires est une évidence, la petite-bourgeoisie se distingue, si l’on peut dire, par ses idées réactionnaires, coincée entre les deux grandes classes fondamentales du capitalisme. Mais le fondamentalisme est aussi la réponse à l’impérialisme qui menace les traditions (sociales, économiques) des pays opprimés.

Pour les révolutionnaires dans ces pays, la tâche est lourde, car ils doivent combattre l’influence des intégristes sur les jeunes et les travailleurs, car le fondamentalisme est une réponse fausse, et se retrouvent aux côtés de ces derniers contre les ennemis communs, que sont l’Etat et l’impérialisme. Ennemi commun ne signifie pas combat commun. Notre but est toujours l’unité de tous les opprimés et les exploités dans le combat contre le système pour son renversement.

En France, le fondamentalisme musulman est une réponse au racisme idéologique et institutionnel dans le cadre d’un pays impérialiste majeur. Dans notre pays, le racisme suinte par tous les pores de la société. Oublier cela revient en fait à appuyer le racisme ambiant, qui est l’héritage des siècles de domination coloniale. Surtout, on ne peut pas lutter contre l’oppression, y compris contre les pratiques rétrogrades et les  idées réactionnaires des opprimés, avec les moyens forgés par l’impérialisme. Nous sommes aux côtés des jeunes filles portant le foulard, même si elles sont soutenues par les intégristes, parce que nous sommes toujours aux côtés des opprimés, sans abdiquer la critique des illusions religieuses. Sinon nous laissons les fondamentalistes se présenter comme les défenseurs des musulmans contre les agressions racistes.

Aujourd’hui, on attaque les jeunes musulmanes, non parce qu’elles affichent leur croyance religieuse, mais bien par ce que leur religion est l’islam. On veut les attaquer parce qu’elles veulent trouver un refuge (illusoire) contre leur oppression.
 

Les révolutionnaires et la laïcité

Mais qu’est-ce que la laïcité à l’école ? L’école laïque serait neutre, en application du principe de la séparation de l’église et de l’Etat, elle constituerait une sorte de sanctuaire d’où tout insigne religieux ou autre serait exclu. Un lieu où l’on ne ferait pas de politique.

A tout cela nous disons que l’école n’est pas en dehors de la lutte des classes, elle y est impliquée. C’est le lieu de la reproduction des classes sociales. Comme révolutionnaires nous devons dénoncer le mythe de la neutralité de l’école. Nous sommes partisans de la liberté d’association et de parole pour les enfants, pour qu’ils puissent se forger leurs propres idées sur la politique sous peine d’être dominés par elle. La véritable laïcité implique que l’Etat ne prenne pas parti pour telle ou telle religion, qu’il ne fasse pas de l’athéisme une religion. Nous en sommes encore loin.

En France, le calendrier des vacances scolaires s’organise principalement autour des fêtes chrétiennes, les pouvoirs publics subventionnent des écoles privées, confessionnelles ou non. En Alsace, dans l’éducation, des aumôniers sont payés par l’Etat, pour enseigner la religion.

Mais la véritable nature de la laïcité de l’école se révèle dans les écrits de celui que l’on considère comme son fondateur, Jules Ferry : « Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. On y exalte l’Ancien régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de chose se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

Les dates citées correspondent à la naissance puis à l’écrasement de la Commune de Paris. Ferry exprime ici les vues de la bourgeoisie républicaine, qui a lutté contre l’église catholique qui s’est longtemps confondue avec la contre-révolution depuis 1789. Mais dès la fin du 19e siècle, pour Ferry et les siens, l’ennemi ce n’est plus le clergé mais le mouvement ouvrier. L’école « laïque » qui se met en place a une mission, combattre l’influence des idées socialistes. Les instituteurs sont chargés de transmettre les valeurs nationalistes (y compris contre les langues et traditions régionales) aux élèves. Pour Ferry, les valeurs de l’école laïque sont les valeurs chrétiennes, d’ailleurs, dès cette époque le gouvernement finance les écoles catholiques, comme ils utilisent les missionnaires dans la colonisation. Les instituteurs doivent faire aimer la nation mais aussi l’empire. Ferry n’affirmait-il pas en 1885, pour justifier la colonisation, que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures (…) », « un droit parce qu’il y a un devoir pour elles », celui « de civiliser les races inférieures ».

La laïcité est un acquis seulement dans le sens où le carcan bourgeois républicain est moins étroit que le carcan religieux.

Mais la véritable laïcité implique deux conditions : la séparation complète des institutions religieuses et de l’Etat, et d’autre part, une école unique, publique et gratuite, indépendante de tout intérêt privé. Notre laïcité signifie que l’Etat ne prend pas partie pour telle ou telle religion, ni qu’il fasse de l’athéisme une religion. Notre laïcité c’est la liberté d’expression et d’association pour les élèves, c’est le refus des tabous, l’étude de toutes les religions. Cette laïcité complète, comme la réelle démocratie sociale, se heurtent tant aux institutions religieuses qu’à l’Etat, instrument de domination ; elles nécessitent donc le renversement de l’ordre dominant tant à l’école que dans l’ensemble de la société.

Stéphane Lanchon
 

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