Lula presidente

Des mouvements sociaux de Porto Allegre ou des dirigeants économiques réunis à  Davos, pour qui Lula, élu victorieusement par les Brésiliens en octobre 2002, va-t-il agir à la  présidence ?

L'accession au pouvoir, attendue, de ce président très populaire a fait naître un énorme espoir chez les travailleurs dans son pays et dans une Amérique latine qui connaît actuellement de très graves traumatismes sociaux.
Cet espoir se mesure à l'aune de la situation économique et sociale du peuple brésilien et de la figure populaire qu'incarne le nouveau président. Il faut savoir qu'au Brésil, neuvième puissance économique mondiale, un tiers de la population, soit 54 millions de personnes souffrent de la faim. Les cinquante pour cent de Brésiliens les plus pauvres ne détiennent qu'un pour cent des richesses du pays. Et les dix pour cent de Brésiliens les plus riches sont près de quatre vingt fois plus riche que les dix pour cent les plus pauvres. Notons que cette statistique évolue défavorablement pour les plus pauvres depuis les années 60. Dans la région du Nordeste, cinquante pour cent de la population vit avec moins de trente dollars par mois.

C'est cette situation alarmante que Lula s'est engagé à résorber : « si à la fin de mon mandat plus aucun brésilien ne souffre de la faim, alors j'aurai accompli ma mission. » Cette déclaration, comme les autres promesses populaires de Lula, sonnent d'autant plus vraies pour les masses brésiliennes, qu'il est lui-même issu d'un milieu très pauvre : « je n'ai vraiment mangé qu'à l'âge de six ans, avant ma mère ne me donnait qu'un peu d'eau et de farine le matin. » Ancien métallo, ex-syndicaliste, il est le fondateur du PT, devenu le principal parti de gauche, en 1980, quand le Brésil vivait encore sous la dictature. A ce titre, il incarna longtemps la voix des travailleurs.

Le Brésil, la dette et le FMI
Par ailleurs la campagne virulente menée contre lui par les milieux financiers internationaux, notamment américains, a fait apparaître aux yeux des brésiliens sa candidature comme celle la plus à même de résister aux appétits impérialistes des USA. En effet, les financiers investissant au Brésil ont menacé pendant toute la campagne électorale de se retirer – et donc de ruiner les pays - si Lula était élu, exerçant ainsi un chantage honteux sur la souveraineté du peuple brésilien. Le paroxysme de ce comportement a été clairement atteint par George Soros (magna des fonds de pensions américains) quand il déclara en juin 2002 : « pendant l'empire romain, seuls les citoyens romains votaient; sous le capitalisme globalisé, seuls les Américains votent. Les Brésiliens non. »
Ce comportement des capitalistes américains s'explique par le fait que beaucoup de capitaux sont investis au Brésil par les puissances économiques occidentales.

Sa dette publique atteint 340 milliards de dollars, soit 45% de la dette globale de l'Amérique latine et 57% du PIB (produit intérieur brut) brésilien, contre 30% en 1994.
Financièrement, le Brésil est devenu très dépendant des prêteurs américains, mais ceux-ci abusent très clairement de leur pouvoir. De fait, la peur du risque d'insolvabilité (frôlée en août dernier) croît avec les prêts - qui ont augmenté de 45% en dix ans pour atteindre 288 milliards de dollars en 2002 : Les prêteurs se montrent de plus en plus pressants pour maîtriser leur  investissement, c'est à dire maîtriser le budget brésilien. Leur propre dépendance, eu égard aux sommes colossales investies pour nombre d'entre eux, les rend de plus en plus regardants et dirigistes.

Le FMI impose ses politiques structurelles qui, ne profitant qu'aux investisseurs, sont au centre des causes de la misère pour le peuple brésilien. Le dernier prêt record de 30 milliards de dollars accordé par le Fonds en août dernier suppose qu'en contrepartie le pays devra dégager un excédent budgétaire de 3,75 % du PIB. Ce diktat paraît d'une rigueur ultra-libérale caricaturale, si on la compare aux critères de Maastricht et d'Amsterdam (jugés par tous comme déjà très dogmatiques) qui prévoit pour l'UE de ne pas dépasser 3% de déficit.
En résumé, Lula a trouvé en arrivant au pouvoir la situation économique suivante : alors que presque tout le continent traverse une crise économique dans le sillage de l'Argentine, le pays doit chaque année payer des intérêts mirobolants aux prêteurs internationaux, qui lui dictent sa politique économique, à savoir la rigueur budgétaire pour assurer le remboursement des dettes.

La situation politique est donc extrêmement polarisée. Le gouvernement de Lula, pris entre les attentes d'une population largement miséreuse, et les appétits financiers des capitalistes internationaux, doit donc faire des choix politiques fondamentaux et prendre clairement parti.
Les premiers mois de présidence de Lula ne laissent pas penser qu'il se donnera les moyens de mener une politique en faveur des travailleurs, c'est à dire d'affronter la classe dirigeante.

Tournant politique
Il faut pour cela revenir à la campagne électorale menée par le PT et le recentrage théorique opéré : « nous sommes désormais un parti de centre gauche et non plus de gauche » affirme José Dirceu, président du PT, voulant rassurer ainsi les milieux financiers. Lula qui avait subi trois échecs aux présidentielles, voulait cette fois-ci gagner les élections au centre. Il s'est d'ailleurs allié avec un parti nettement de la droite libérale pour atteindre la majorité. Ainsi, la « véritable révolution sociale » a laissé sa place à une « période de transition » qui risque bien de durer. Malgré les critiques du noyau dur du PT, la nouvelle realpolitik de Lula respecte la propriété privée et écarte l'idée de renationaliser les grandes entreprises. « Nous ne voulons pas effrayer les banques » appuie Guido Mantega, responsable du programme économique du PT.

Craignant la concurrence nord-américaine qu'ils subiraient durement si une zone de libre-échange continentale se concrétisait, certains industriels brésiliens apprécient particulièrement le « nationalisme de la vision stratégique » proposée par Lula au cours de la campagne. L'ex-syndicaliste poussait ce nationalisme jusqu'à des limites insoupçonnées le 13 septembre dernier à l'Ecole supérieure de guerre de l'armée. Ovationné par 400 officiers, dont cinq ex-ministres de la dictature militaire (1964-1985) qui l'envoya en prison lors des années 1970, Lula se présenta comme un « partisan des Etats forts et socialement justes », précisant qu'il s'efforcera de faire en sorte que « le Brésil soit à nouveau respecté pour son pouvoir économique, technologique et militaire ». Il critiqua devant les militaires ravis l'adhésion du Brésil au Traité de non prolifération des armes nucléaires, « qui n'aurait de sens que si tous les pays possédant des armes nucléaires les détruisaient, mais qui dans l'état actuel n'est qu'un obstacle au développement militaire des pays plus pauvres. »

Le gouvernement qu'a formé Lula est très droitier, tout comme les responsables des institutions économiques nommés par le gouvernement. Ainsi, le ministre de l'économie, Palocci, et le directeur de la Banque centrale brésilienne, Meirelles. Ces deux hommes, placés au centre du pouvoir économique, appartiennent au PSDB, le parti du président sortant. Ce parti représente la bourgeoisie ( électoralement et du point de vue de la politique accomplie ) et a tissé des liens étroits avec les milieux patronaux et financiers, au niveau national et international. Meirelles, ancien directeur de la banque de Boston, a déclaré s'identifier pleinement avec la politique de son prédécesseur. Palocci avance publiquement l'idée que la politique économique brésilienne a des fondements scientifiques indépassables.
Le pouvoir économique que détiendra ces libéraux pur souche sera renforcé par le projet du gouvernement visant à doter la banque centrale d'une autonomie par rapport au pouvoir politique, ce qui est un credo habituel des libéraux (voir par exemple le traité de Maastricht pour l'Union Européenne) et une exigence du FMI dans le cas présent.

Bien sûr, la situation politique polarisée se répercute sur les débats au sein du PT et donc sur la formation gouvernement. La tendance Démocratie et Socialisme (DS) qui appartient à la IVème internationale critique de manière virulente les orientations centristes et droitières du parti. Cependant, elle a accepté qu'un des siens, Miguel Rosseto, soit nommé au ministère de l'agriculture pour défendre sa vision de la réforme agraire souhaitée par le Mouvement des Travailleurs Sans Terre ( MST).

Les révolutionnaires

Pour mener à bien cette réforme, il devrait s'appuyer sur les occupations de terre du MST, d'une part et dégager des crédits suffisants d'autre part. Même si cette réforme semble prioritaire, on devine que s'il se plie aux diktats du FMI, le gouvernement ne trouvera pas ces crédits. Par exemple, la grande réforme « FAIM ZERO », première grande mesure annoncée, ne bénéficiera que de 500 millions de dollars de financement sur les 5 milliards nécessaires selon les observateurs. Rosseto risque fort de se trouver dans l'impossibilité de satisfaire les travailleurs sans terre qui occuperont les propriétés agricoles: va-t-il demander à la police de les chasser ? Ou va-t-il essayer de remettre en cause les exigences du FMI ?

Le fait que Rosseto soit membre de la tendance de la IVème Internationale, soulève des questions au sein de son parti bien sûr, et jusque dans la LCR sur l'opportunité d'une participation à un gouvernement réformiste à la tête d'un Etat bourgeois.

Un des arguments avancé par les partisans de la participation gouvernementale est de dire qu'avec un ministre radical, le gouvernement accomplira au moins une mesure forte dans l'intérêt des travailleurs. C'est ne pas voir, que la politique du gouvernement se situe dans une logique globale de satisfaction des intérêts de la classe dirigeante.

Sa ligne est aujourd'hui de baser les réformes du Brésil sur la distribution des richesses créées dans un cadre capitaliste, acceptant les contraintes du capitalisme global actuel. Le but est donc d'être attractif pour ses capitaux nationaux et étrangers. Etre attractif signifie permettre une rentabilité suffisante ( meilleure que dans les autres pays ) et assurer aux investisseurs la viabilité des capitaux investis. Ceci a pour conséquence, d'une part la rigueur budgétaire - on l'a vu - comme le veut le FMI et, d'autre part, diminuer le plus possible le coût de production donc notamment du travail. Tout ce qui irait à l'encontre de ces nécessités sera combattu : la réforme de la sécurité sociale, la réforme fiscale, la réforme agraire, tout ceci aura des adversaires féroces dans les milieux économiques et financiers et au sein du gouvernement ; ceux qui financent à bout de bras l'Etat brésilien ont sur lui une influence telle que la volonté d'un ministre – par ailleurs très isolé dans son gouvernement - n'y pourra rien.

Impasse du réformisme

Plus encore cette participation donne caution au réformisme. Or, miser sur le réformisme, c'est commettre une erreur sur les perspectives d'évolution du capitalisme. A long terme, il sera toujours plus difficile aux capitalistes de dégager du profit de la production des travailleurs. Pour remédier à cette tendance à la diminution du taux de leur profit, ils seront obligés de lutter contre les travailleurs pour remettre en cause leurs acquis (droit du travail, retraites, sécurité sociale…) qui limitent la plus value d'où ils tirent leurs profits. Ainsi chaque réforme gagnée pour le prolétariat est en instance de remise en cause : il peut être parfois plus difficile de la défendre qu'il a été de la gagner.

Cette volonté de faire perdre aux salariés ce qu'ils ont gagné par des luttes est permanente. Leur insistance et leur besoin de le faire dépend du contexte économique. Or, étant donné celui du Brésil comme on l'a évoqué plus haut, ils vont se trouver obliger de porter la lutte à un degré aigu. Leur capacité à le faire dépend du rapport de force établis entre les classes. Si les travailleurs sont puissamment organisés, cela leur sera très difficile. Il ne faut donc pas avoir une vision linéaire des réformes : c'est bien si Rosseto obtient une réforme agraire telle que le veut le MST. Mais la question principale est de savoir comment faire pour que cette réforme soit définitive. Ce qui revient à dire qu'il vaut mieux penser aux moyens de créer les conditions d'une victoire, d'un renversement du système de domination par les travailleurs, qu'à se compromettre dans un gouvernement globalement contre les travailleurs en pensant avoir une chance de mener à bien une réforme allant dans le bon sens, pendant que dix autres iront dans le mauvais.

Le rôle des révolutionnaires au Brésil au moment de la présidence de Lula est donc de soutenir les luttes sociales et de leur donner des perspectives politiques.

Le principal vecteur de ces luttes sont les actions du MST. Ils occupent les terres des grands exploitants agricoles pour réclamer une répartition plus juste; ceci faisant, ils enfreignent la loi de la propriété privée. Comment réagit le gouvernement par rapport à cela ? Pendant la campagne électorale, le PT a préféré passer un accord avec le MST qui revenait à dire : vous arrêtez vos occupations pendant la campagne pour ne pas effrayer la classe dirigeante et les alliés électoraux de droite; puis une fois élu, on organisera la réforme agraire. Maintenant, le gouvernement a renoncé à remettre en cause la loi visant à interdire les occupations, excepté sur les terres en friche !

Lula a d'ailleurs clairement expliqué sa manière d'avancer dans les réformes : « le changement se fait par le biais du dialogue et de la négociation sans bousculade ni précipitation… il faut un authentique pacte social et une alliance qui unisse solidement le travail et le capital productif, générateurs de richesses fondamentales… » Déjà, aux Brésiliens en liesse, qui fêtaient sa victoire dans les rues de Sao Paulo, de Rio de Janeiro et d'autres villes, Lula a promis de « convoquer toute la société, les hommes et les femmes de bien, les patrons, les syndicalistes, les intellectuels et les travailleurs ruraux pour construire un pays plus juste, fraternel et solidaire. »  C'est donc un gouvernement qui s'appuie sur le légalisme et la conciliation de classes pour refréner les mouvements sociaux.

La place des révolutionnaires n'est donc pas dans ce gouvernement qui risque fort de décevoir les peuples d'Amérique latine à la hauteur de l'espoir énorme qu'il leur a donné, mais au côté de ces peuples, dans la construction de leur libération définitive.

Romain Chencinski
 

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