Le Labour Party : entre guerre et révolte
 
La participation britannique à l’invasion de l’Irak a provoqué une grave crise au sein du parti travailliste. La direction s’engage dans une politique impérialiste largement exécrée par sa propre base.

Deux millions de personnes ont protesté contre cette guerre dans les rues de Londres le 15 février, dans la plus grande manifestation de l’histoire du pays. Ce raz de marée de mécontentement a envahi les rangs du parti : « Le sentiment antiguerre est profondément répandu à l’intérieur du parti(…)En fait, je n’ai pas rencontré une seule personne qui soutienne cette guerre » disait Hugh McCaw, un conseiller municipal travailliste. On estime déjà à plusieurs dizaines de milliers le nombre de défections. Des militants qui étaient membres depuis plus de 50 ans et qui avaient participé à toutes les campagnes travaillistes déchirent leurs cartes avec rage et résignation.

De plus, les syndicats se sont fortement impliqués dans les mobilisations. Les divisions internes montent jusqu’aux sommets du parti. L’ancien secrétaire général du Scottish Labour Party de 1994 à 1997, Tommy Sheppard s’indigna : «  L’alliance du  gouvernement travailliste avec une administration conservatrice est le plus déprimant et dégradant des spectacles. » Le député travailliste George Galloway qualifia la direction du New Labour de « criminels de guerre ».

Mais c’est l’aile droite du parti qui est la plus touchée par la crise. Plusieurs membres ont démissionné de leur poste. L’ancien ministre des affaires étrangères, Robin Cook, s’est retiré du cabinet de Blair à  la veille de la guerre.

Les divisions internes ont été les plus visibles au parlement anglais. Cent trente neuf députés travaillistes sur 412 ont voté contre la guerre de Blair et Bush. La longue histoire parlementaire du parti n’avait jamais connu une telle opposition. Seul un député avait voté contre la participation britannique lors de la Première Guerre mondiale. Jusqu’à aujourd’hui, toutes les guerres n’avaient connu qu’une opposition très marginale au parlement.

Ainsi, la frustration et la rancœur exprimées par l’écrasante majorité de la base du parti ne rencontre aucun écho dans la direction du parti. Les militants travaillistes ont le sentiment d’être ignorés, voire méprisés. Le Guardian écrivait : « En fait, nous allons vite vers une situation où le parti – en tant qu’institution démocratique – n’existe plus (…) Les adhérents payent et se taisent. »

La nature du parti travailliste

Mais la crise du parti travailliste n’est pas le résultat d’un simple concours de circonstances. Elle prend sa source dans sa propre nature de classe. Lénine fut le premier à le définir comme un « parti capitaliste des travailleurs ». Il défend la classe capitaliste mais est composé essentiellement de travailleurs. Il ajouta que « ce parti de la bourgeoisie existe pour tromper systématiquement les travailleurs. »

Comme les autres partis réformistes européens, le Labour Party est l’expression politique de la bureaucratie syndicale. En Grande-Bretagne, cette couche sociale intermédiaire, n’appartenant ni à la classe ouvrière ni à la classe capitaliste, s’est formée avec la défaite du premier mouvement ouvrier révolutionnaire au monde : le chartisme. Son rôle fut de canaliser les aspirations de la classe ouvrière à travers les institutions du système capitaliste – comme le parlement, le gouvernement.

Contrairement aux autres partis réformistes européens qui se sont progressivement détachés de partis possédant une plate-forme essentiellement révolutionnaire ( lire l’article de Stéphane Lanchon dans le même dossier), le Labour Party est un parti ouvrier bourgeois depuis sa création. Il dépend plus que tout autre de la bourgeoisie. Ceci explique la spécificité du trade-unionisme britannique.

Si en Grande-Bretagne chaque trade-union représente un corps ou une partie de corps de métier spécifique, c’est parce qu’à leur création la classe ouvrière qui les composait subissait de grandes défaites et était donc plus divisée. La bourgeoisie, grâce à son influence politique sur les bureaucraties syndicales, pouvait ainsi éviter toute généralisation des luttes ouvrières. Elle empêcha la création de grandes confédérations syndicales regroupant tous les corps de métiers (comme en France ou en Italie).

La création du Labour Party en 1900 est donc le produit de cette volonté de conciliation entre le capital et le travail. Elle est le résultat d’un compromis entre les libéraux ( les Fabiens), les marxistes et les trade-unions. Mais l’influence du socialisme et du marxisme était bien moins forte que sur le continent. Le Labour n’adopta le socialisme véritablement, bien que dans un sens très modéré et réformiste, qu’avec les grandes poussées révolutionnaires européennes qui mirent fin à la première guerre mondiale.

Ainsi, la forte instabilité des partis réformistes, et dans une plus grande mesure du parti travailliste, est fondamentalement dû à cet antagonisme de classe inhérent à leur propre nature. Comme disait Ian Biarchall : « Un délégué syndical menant une grève, un bureaucrate syndical essayant de vendre la grève – et même le directeur de l’usine essayant de la casser – peuvent tous être membres du même parti. »

Fin du boom économique, début de la crise politique

En théorie, la crise actuelle du Labour réside dans la nature du parti. En pratique, les premières fissures furent perceptibles avec les mesures d’austérité introduites par les gouvernements travaillistes  Wilson (1964-69) et Callaghan (1974-79).

Le boom d’après-guerre avait propulsé le réformisme européen à son zénith. Le Labour atteignait prés d’un million de membres. Il mettait en chantier d’énormes réformes et le niveau de vie des  travailleurs augmentait significativement. La médecine devint gratuite pour tous les citoyens.  Le premier Etat providence du monde était né.
Comparé à aujourd’hui, l’opposition patronale aux réformes était plus facile à surmonter. La classe capitaliste, euphorique, baignait dans un océan de livres sterling. Elle pouvait laisser s’opérer des réformes tant que  l’argent rentrait dans les caisses. L’image dominante de ces années là était celle de l’ouvrier et du patron allant boire ensemble une pinte de bière après le boulot. Cette image est largement exagérée. En fait, la lutte de classe perdurait, mais à un niveau beaucoup plus corporatiste. Au niveau local, les employés d’une boîte faisaient grève pour obtenir une hausse de salaire qui était généralement accordée. Ceci contribua à une dépolitisation des luttes et une atomisation de la classe ouvrière… Jusqu’en 1968, année qui initia les luttes de masse des années 70. Ces luttes atteignirent un pic en 1974, lorsque le gouvernement conservateur de Heath fut contraint de démissionner face à la grève nationale des mineurs.

Le gouvernement travailliste de Callaghan fut élu alors que le capitalisme mondial rentrait en crise. Ceci allait avoir un impact direct sur la stratégie du parti.

Dès 1975, le Callaghan opéra un changement net d’orientation. A la crise venait s’ajouter la chute inexorable du commerce britannique sur le plan international. Il fallait trouver de nouvelles sources de financement là où il y en avait : le gouvernement commença à  ruiner la classe ouvrière. Le pouvoir d’achat chuta. En 1977, un économiste écrivit dans l’Observer : « Les douze derniers mois ont certainement vu la plus forte chute du niveau de vie depuis au moins un siècle, les deux guerres comprises. »  Le chômage atteignait des chiffres records : 1,6 millions en 1977.

Classe ouvrière fragilisée

La base sociale du Labour, la classe ouvrière se retrouva sur la défensive. Les syndicats n’avaient plus le dernier mot. Les luttes devenaient plus dures, les défaites plus nombreuses et la démoralisation gagnait les esprits. Cette fragilisation rendait les travailleurs plus perméables aux idées dominantes dont une des conséquences fut la résurgence des partis fascistes à la fin des années 701. Globalement, les travailleurs évoluèrent vers la droite.

Durant cette période, le gouvernement prônait la conciliation de classes. L’objectif était d’affaiblir l’unique moyen de pression de la classe ouvrière : les syndicats. Pour ce faire, la direction du Labour opéra une bureaucratisation sans précédent de leur structure. Elle impulsa la création de nombreuses et nouvelles couches de permanents syndicaux. De plus en plus liés avec l’appareil du parti et de moins en moins avec la classe qu’elles étaient censées défendre, ces permanents furent utilisés pour étouffer les revendications de la base. L’usine automobile de Longbridge, un des principaux bastions de la classe ouvrière britannique, passa de huit permanents syndicaux à plus de cinquante en un temps record. Résultat : les délégués du comité central d’entreprise acceptèrent le licenciement de 12 000 personnes.

L’offensive

Aux élections législatives  de 1979, le parti travailliste, perçu comme la source de tous les maux, perdit largement les élections.
Les conservateurs arrivèrent au pouvoir plus agressifs que jamais. Humiliés par leur défaite de 1973, ils voulaient briser le pouvoir des syndicats. Ces derniers furent les premiers visés.

Durant les années 70, les grèves suscitées par les bureaucraties étaient monnaie courante.  Le début des années 1980 fut marqué par la criminalisation de l’action syndicale et de la grève.

Les grèves ne devenaient légales que sous des conditions administratives draconiennes. Il fallait un préavis de grève et un vote secret par voie postale. Les grèves de solidarité avec les travailleurs d’autres lieux de travail étaient illégales. Les directions syndicales devaient payer d’énormes amendes si elles refusaient de dénoncer publiquement toute grève illégale de leurs membres. La classe ouvrière la plus organisée et la plus puissante du monde était  muselée.

Comment cela allait-il affecter le Labour dans ses structures internes ?  En attaquant les syndicats et en provoquant une baisse de leurs effectifs, Thatcher espérait priver le Labour de sa principale source de revenus : le pourcentage sur cotisations syndicales. Les lois antisyndicales furent introduites à petites doses tout au long des années 80 et 90, afin d’éviter toute révolte généralisée des syndicats.

Dans ce sens, Thatcher avait habilement tiré la leçon des années 70.  Cette stratégie porta ses fruits : les syndicats britanniques perdaient plus d’un tiers de leurs adhérents durant toute la période thatchérienne. Des 12,1 millions de syndiqués en 1979, il ne restait que 7,2 millions en 1997. Mais ces lois ne furent pas l’unique facteur explicatif de la désyndicalisation. La désindustrialisation du pays, combinée aux  privatisations massives et aux licenciements qui en découlèrent, fragilisa fortement l’implantation syndicale dans l’économie.

Ces mesures furent accompagnées par un martelage systématique des médias conservateurs. L'idée que les grèves étaient l'œuvre de militants radicaux suivis par des masses trompées se trouvera au centre de la politique syndicale du gouvernement de Thatcher.
 

Transformation structurelle

A leur arrivée au pouvoir, les conservateurs se trouvèrent face à des syndicats bien plus bureaucratisés et droitiers qu’en 1974. Ces derniers n’en devinrent que plus vulnérables face aux attaques de Thatcher. Ainsi, Callaghan avait bien huilé l’épée que Thatcher utilisa pour frapper les syndicats. Le Labour en paya le prix. En cinq ans, le Labour perdit prés de la moitié de ses membres :

Il passa de 700 000 membres en 1975 à 375 000 en 1980. De 1979 à 1997, il perdit quatre élections législatives au profit des conservateurs. En 1983, le parti connut son plus bas score depuis 1918.
Les années 80 furent des années de subordination et d’adaptation du parti à la machine de guerre thatchérienne. La direction du parti prit la décision de rompre avec les traditions de classe grâce auxquelles le Labour avait pu se maintenir comme unique parti de masse de la gauche britannique pendant près d’un siècle. Pour réaliser sa transformation, la direction s’était cramponnée à l’offensive de Thatcher contre les syndicats et à l’hystérie organisée des médias conservateurs.
Ceci provoqua une transformation structurelle du parti. D’une part, en opérant une rupture progressive avec le mouvement ouvrier. D’autre part, en opérant une conversion au social-libéralisme, ce qui sonna le glas de la gauche du parti.

Dans les années 70, une des principales oppositions de gauche au sein du parti était la gauche syndicale. Avec le virement à droite du mouvement ouvrier, celle-ci se réconcilia avec la droite social-libérale et proaméricaine.

Un parfait exemple de cette évolution fut Neil Kinnock qui prit la tête du parti en 1983. Issu d’une famille de mineurs, il défendit bec et ongles la grande grève de 1973. Kinnock vota à 84 reprises contre le gouvernement Callaghan. C’était un des cadres les plus à gauche du parti.

Dix ans plus tard, lorsqu’éclata la longue grève des mineurs, Kinnock appela les mineurs à arrêter les piquets de grève, renvoyant dos à dos la violence de la police et celle des grévistes. En mars 1987, Kinnock déclara: « Nous avons besoin de travailleurs qui veulent être du côté des gagnants (…) les années de lutte des classes sont maintenant révolues. »

Kinnock avait littéralement surfé sur la vague de démoralisation de la classe ouvrière. Il en était un pur produit, « Kinnock possédait l’ancrage idéal et nécessaire à gauche pour diriger le parti vers la droite »2 et pour neutraliser l’autre forte opposition de gauche, celle de l’ancien secrétaire d’Etat à l’industrie en 1974-75 : Tony Benn.

Défaite des oppositions de gauche

L’année 1968 et les années de luttes de masses qui ont suivi ont eu un impact décisif sur la société britannique, et notamment sur les classes moyennes. Ces dernières évoluèrent rapidement vers la gauche et vinrent gonfler les rangs du Labour. La gauche révolutionnaire fleurissait aussi. Ses principaux partis étaient le Socialist Worker’s Party (SWP), qui joua un rôle décisif contre le fascisme à la fin des années 70 ; et Militant qui s’organisa à l’intérieur du Labour Party. Dans les années 80, ce dernier représentait une force de 4000 militants avec un journal diffusé à 10 000 exemplaires.

Ainsi, l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 1979 marqua le plus grand tournant à gauche à l’intérieur du Labour depuis une génération. C’est autour de Tony Benn que s’organisa la plus forte opposition à la transformation social-libérale du parti. Benn avait environ 250 000 supporters actifs. Majoritairement issue de la classe moyenne, cette gauche dite ‘dure’ fut moins affectée par la démoralisation qui touchait la classe ouvrière. Elle critiqua vigoureusement et ouvertement le tournant droitier du gouvernement Callaghan.

Benn polarisa à tel point le débat qu’un certain nombre de députés issus de l’aile droite du parti décidèrent de scissionner pour former le parti social démocrate (SDP) en 1981. La même année, Benn fut à deux doigts d’être élu à la tête du parti, il obtint 3.2 millions de voix. Cependant, sa forte popularité masquait de fortes lacunes en termes d’implantation dans la classe ouvrière.

La gauche dure n’appela pas à s’opposer aux modernisateurs autour de Kinnock et aux attaques de Thatcher. Son opposition était principalement basée sur des débats internes au parti. Il y avait pourtant de grandes luttes dans les années 80. Mais Benn n’organisa pas leur soutien actif. Par conséquent sa popularité commença à baisser. La passivité mena à la désintégration. Benn fut aussi durement affecté par la ‘chasse aux sorcières’ organisée contre les trotskystes de Militant qui furent finalement expulsés par la direction du parti en 1989.

Une autre opposition de gauche au sein du parti travailliste, dans les années 1980, fut un courant connu sous le titre de Municipal Socialism. L’idée était de se concentrer sur ce que pouvait faire une municipalité de gauche, en abandonnant la possibilité de battre Thatcher nationalement. Mais le pouvoir du gouvernement central finit par l’écraser. Le cas le plus spectaculaire fut la victoire de la gauche aux élections pour le conseil régional du grand Londres. Thatcher abolit purement et simplement cet organisme !

L’adaptation

La forte marginalisation de la gauche ouvrit la voie à une transformation en profondeur du parti. Deux chantiers principaux furent parallèlement mis en œuvre. Ils furent déterminant pour préparer l’arrivée au pouvoir du Labour et sa transformation en New Labour.

Le premier fut l’adaptation à la politique antisyndicale de Thatcher. Elle découla de l’absence de remise en cause des lois antisyndicales. Pourtant, dans le manifeste du parti travailliste pour les élections législatives de 1983, on pouvait lire : « Nous allons abroger les lois « pour l’emploi » [les lois antisyndicales] introduites par les Conservateurs, qui ne servent qu’à diviser la société. A la place nous introduirons des lois pour renforcer la négociation collective » Mais l’effet inévitable qu’eut la déclaration des grèves illégales fut de renforcer le pouvoir des permanents syndicaux sur la base.

Ainsi, la politique des bureaucraties et de la direction du parti entrèrent en opposition avec celle que prônait le manifeste électoral.

La longue grève des mineurs de 1984-85 illustre parfaitement le rôle joué par les bureaucraties. L’activité indépendante des militants de base était relativement faible, ce qui permit une forte emprise bureaucratique sur la grève. La défaite des mineurs, malgré un fort soutien international, contribua à casser le moral de la classe ouvrière britannique et facilita tous les autres projets des gouvernements pendant plus de quinze ans.

En 1986, le TUC (Trade-Union Congress) et le Labour Party prirent un sérieux tournant. Ils acceptèrent l’essentiel des restrictions sur le droit de grève imposé par Thatcher. Le Financial Times décrivit la rupture du parti avec la propre histoire du travaillisme : « Auparavant, le Labour Party, créé par les syndicats, n’avait jamais tenté de mettre sous contrôle administratif l’activité syndicale et qui plus est dans de telles proportions. Jamais le Labour n’avait tenté de rendre ce contrôle statutaire, en le soutenant (…) avec l’implication des tribunaux, traditionnellement perçus au sein du Labour comme des ennemis ». La même année, John Prescott, une figure dirigeante de la gauche syndicale écrivit : « Je ne crois pas cela possible ou même désirable d’exclure ces lois de la vie de l’entreprise.»
Ainsi, c’est le comble de l’hypocrisie quand dans leur manifeste pour les élections de 1987, les travaillistes promettent encore de « remplacer les lois conservatrices qui permettent aux employeurs d’empêcher une activité syndicale légitime ».

Ce n’est qu’aux élections de 1992 que le manifeste ramena la théorie travailliste à sa propre pratique bureaucratique : « Il y aura de la justice pour les employeurs et pour les salariés. Nous ne reviendrons pas à la situation juridique des années 1970. Les votes obligatoires, et l’interdiction des piquets de grève volants seront maintenus. »

Naissance du social-libéralisme

Le deuxième chantier fut d’encourager les privatisations au détriment de la défense du service public. Entre 1979 et 1987, seize entreprises publiques majeures, employant 650 000 personnes et représentant 40% de la propriété d’Etat, furent complètement ou partiellement privatisées par Thatcher. Une fois de plus, le Labour adopta la politique de la girouette qui change d’orientation en fonction de la direction et de la force du vent. Ainsi en 1985 lors d’un congrès du parti, Roy Hattersley, un dirigeant parlementaire, insista sur la nécessité de « rendre l’ensemble des services privatisés aux travailleurs et toutes les industries privatisées à la propriété publique, et d’abroger les lois sur la privatisation ». Un an plus tard, il déclara au Financial Times : « nous nous sommes à chaque fois engagés à accroître les dépenses publiques à un niveau bien supérieur à  ce que notre électorat trouvait crédible et à ce  que l’économie pouvait supporter. »

C’est ainsi qu’à partir du milieu des années 80, le Labour pris le virage qui le mena, une fois au pouvoir en 1997, à poursuivre le chantier légué par les conservateurs, et à opérer sa conversion au social-libéralisme. La Private Finance Initiative  (PFI), initialement conçue par les conservateurs, fut adoptée puis développée par Blair. La PFI vise à utiliser des entreprises privées pour construire des bâtiments publics (écoles, hôpitaux). Elles en deviendront ensuite propriétaires, ce qui revient à privatiser sans le dire.

En 2000 le chancelier Gordon Brown  déclara à une conférence du parti : « le Labour est le parti de l’entreprise. » En novembre 2001, Tony Blair déclara à l’institut de recherche européen : « Ma conception de la souveraineté (…) est le pouvoir de maximiser notre puissance nationale, et notre efficacité dans les affaires, les échanges, la politique étrangère, la défense et la lutte contre le crime.»

Dans un article intitulé « Pourquoi le Labour perd ses racines ? », la révolutionnaire anglaise Lindsey German explique les implications de cette politique dans la vie interne du Labour : « L’expérience des employés municipaux et du personnel hospitalier est de plus en plus marquée par la confrontation avec les conseillers municipaux travaillistes et le gouvernement. Cela affaiblit le lien entre le parti et les syndicats. Ce mécontentement rend les cadres nationaux du parti encore plus réticents à changer d’habitudes, craignant plus que tout une révolte de la base. Mais le Labour est de plus en plus amené à s’appuyer sur ses cadres pour garder une emprise sur la révolte ouvrière. »

Au début des années 90, les « modernisateurs » autour de Blair ont progressivement transformé le Labour en parti pour campagnes électorales de masse. Combinée au détachement des syndicats, cette transformation contribua à affaiblir les structures du parti (et le peu de démocratie qui y restait) au profit de l’image médiatique centrée sur de la figure de Blair. En 1995, Blair exprima cette volonté de rompre avec le passé du parti: « Nous avons enregistré une augmentation de 120 000 membres. A la prochaine élection, plus de la moitié de nos membres nous aurons rejoint depuis l’élection de 1992. C’est littéralement un nouveau parti. »

Pourtant, le New Labour demeure le parti des pauvres. En 1998, un quart des membres recevaient un revenu de 10 000 livres par an ou moins. « Par conséquent le comportement des membres du  ‘New Labour’ n’est pas fondamentalement différent  de celui  des membres du ‘Old Labour’. Mais les liens organisationnels avec les nouveaux membres sont beaucoup plus fragiles. Ces derniers sont moins enclins à organiser même  les plus passives activités de soutien aux campagnes électorales, comme coller des affiches ou collecter de l’argent. »3

L’argent des entreprises

Le détachement des syndicats conditionne aussi l’orientation du parti. Désormais, le New Labour  trouve une grande partie de ses ressources financières au sein du grand capital.

La manière dont est financé un parti politique est un excellent baromètre pour mesurer son degré de dépendance vis à vis de l’Etat et du milieu des affaires. Les partis bourgeois sont entièrement dépendants du milieu des affaires (90% pour le parti conservateur). Le Labour Party est financé principalement par les syndicats, les dons et les cotisations des membres. Une étude réalisée par The Guardian montre qu’il y a une forte pénétration de dons provenant de riches capitalistes dans les finances du parti.
Cela fait seulement un an que le  New Labour est moins financé par les syndicats (27%) que par les dons privés ou corporatifs (33%). Viennent ensuite les cotisations des membres (8%), les sponsors et les événements commerciaux. En 1992, 66% des ressources du parti provenaient des syndicats, contre 40% en 1997, 33% en 2001 et 27% en 2002.

Il faut noter que cette gigantesque dégringolade est une dynamique politique propre au Labour Party. Proportionnellement et aux mêmes dates, la désyndicalisation de l’économie britannique fut moins forte : 7,9 millions en 1992, 7,2 en 1997, 7,3 en 2000. L’année 2001 a même enregistré 200 000 syndiqués de plus. Depuis 1997, on assiste donc à un début de  resyndicalisation significative dans la société, ce qui n’avait pas été le cas une seule fois durant les 18 années du règne conservateur. Ceci est le fruit des lois votées par le gouvernement, qui facilitent la syndicalisation. L’impact économique et social de la politique libérale menée depuis 1992 est donc un élément marginal en ce qui concerne la baisse des dons provenant des syndicats.  Dans ce sens, la désaffection syndicale est fondamentalement d’ordre politique. Combinée à la resyndicalisation, elle confirme un début d’évolution vers la gauche de la classe ouvrière britannique.

Ainsi, la diminution de la part syndicale est généreusement compensée par les dons privés. Début avril 2003, le trésorier du Labour a reçu 2,5millions de Livres sterling, le plus grand don de l’histoire du parti. Le donateur étant Lord Sainsbury, le milliardaire propriétaire de l’une des plus grandes chaîne de supermarchés au Royaume-Uni… Et ministre de la science dans le gouvernement Blair. Depuis 1999, ses dons totalisent 8,5 millions de Livres strerling. En retour, il assura l’accroissement des dépenses de l’Etat pour la recherche sur les organismes génétiquement modifiés (OGM). Ce cas extrême illustre le fonctionnement élitiste et corrompu du parti.

Blair entend purger le New Labour des restes de ses traditions ouvrières : que ce soit dans l’expression syndicale du parti ou l’opposition au racisme et à la guerre. Le modèle de Blair est le parti démocrate américain. Un parti bourgeois et impérialiste.

Cette volonté de refondation totale s’est largement exprimée dans la manière dont Blair s’est aligné sur Bush dans la guerre contre l’Irak.

Le Labour et la guerre

La guerre contre l’Irak dévoile plus que jamais le conflit de classe inhérent au parti travailliste. Blair s’est subordonné aux besoins de classes dominantes de plus en plus exécrées par les militants de son propre parti. Il s’est lancé dans une guerre qu’il savait d’avance politiquement perdue.

Cette guerre représente un sérieux tournant dans l’histoire impérialiste du Labour. Il n’y avait jamais eu au cours de celle-ci un tel degré d’implication dans une guerre. Lors de la première guerre mondiale, la poussée de fièvre nationaliste avait fait apparaître le patriotisme fervent des partis réformistes européens, bien qu’aucun d’entre eux ne fût alors au pouvoir. Aujourd’hui, le parti travailliste fait tâche d’huile au sein de la  social-démocratie européenne. De plus, les sommes investies dépassent de loin celles de la guerre du Kosovo et d’Afghanistan : Londres avait alors largement misé sur la puissance de feu américaine. L’ampleur du déploiement militaire britannique contre l’Irak est autrement plus impressionnante : le quart des forces terrestres a été envoyé dans le Golfe, soit 25 000 soldats. Avec cette guerre menée sans l’aval de l’ONU (encore largement perçue comme un frein aux dérives conquérantes des USA), avec les Etats-Unis seulement, Blair se retrouve au premier plan de cette folie meurtrière.

Pourtant, cette épopée tragique a peu à envier au sinistre passé impérialiste du Labour.
Le Labour est né en 1900. L’empire britannique était la force majeure dans le monde. En 1914, le Labour encouragea sa population à mener une guerre fratricide, bilan : 900 000 morts sur 8,9 millions de soldats mobilisés. A la fin de la guerre, le premier ministre libéral Lloyd George commenta : « Si le Labour y avait été hostile, la guerre n’aurait pas pu être menée efficacement. »
Le Labour n’a eu de cesse de glorifier l’empire. Il réprima durement les luttes pour l’indépendance. En 1924, J.H. Thomas était le secrétaire aux colonies au sein du gouvernement travailliste. Il reconnut que son gouvernement était « fier de son empire et prêt à le défendre ».

Le parti travailliste a toujours pu s’accommoder au sein du parti à la fois du racisme, de la xénophobie et de l’antiracisme militant. En 1945, un des dirigeants, Herbert Morrison déclara qu’accorder l’indépendance aux colonies en Afrique équivaudrait à « donner à un gosse de dix ans la clé de la maison, un compte en banque et un fusil. »

Lors de la Seconde guerre mondiale, le Labour participa à un gouvernement d’union nationale aux côtés du premier ministre conservateur Winston Churchill. Ce dernier se trouvait être un grand admirateur de Mussolini dans les années 20.

L’impérialisme américain

La subordination du Labour à la politique impérialiste américaine est un élément crucial de la mutation social-libérale du parti. Pourtant, l’anti-impérialisme et l’antiracisme militants ont toujours été largement partagés par les militants travaillistes. Ainsi, la victoire de la droite proaméricaine au sein du parti dans les années 90 représentait la volonté d’étouffer tout ce qui pouvait nuire à la politique extérieure britannique. Cela s’était déjà opéré dans les années 80 par le détachement du Labour des campagnes de masse pour le désarmement nucléaire de la Grande-Bretagne (CND, dont Blair fut un jour membre). Aujourd’hui, vu l’ampleur du mouvement antiguerre, cette stratégie mène Blair et son gouvernement à la catastrophe.

Cependant, la politique étrangère de Blair ne constitue pas une rupture avec son passé mais rentre fondamentalement en continuité avec toute la période d’après-guerre. Depuis 1945 les gouvernements britanniques – qu’ils soient travaillistes ou conservateurs – ont obstinément soutenu l’impérialisme américain.

L’importance de l’alliance militaire anglo-américaine pour la classe dominante britannique ne peut s’expliquer que par le déclin de l’empire britannique et de son économie. La participation Britannique au commerce mondial n’a fait que chuter depuis un siècle : elle possédait 33,2% des richesses mondiales en 1899, 25,5% en 1950, et 9,7% en 1979.

L’économie britannique, jusqu’aux grandes restructurations de Thatcher, était très dépendante de ses colonies et du commerce mondial, et ceci au détriment d’une industrie nationale moderne et puissante, comme celle de l’Allemagne ou des Etats-Unis. Durant la première guerre mondiale, les dirigeants de la bourgeoisie britannique devinrent de plus en plus conscients de la puissance économique et industrielle américaine. Ils cherchèrent à s’y lier pour leurs propres besoins.

Mais la Grande Dépression des années 30 créa de fortes tensions entre les deux pays en ce qui concerne l’accès aux marchés de l’empire britannique. L’appropriation de ces marchés devint l’objectif principal des Etats-Unis. Cependant, malgré l’indéniable supériorité des Etats-Unis après la guerre, le gouvernement américain ne tira pas complètement la couverture à lui. Pour Washington, l’ennemi principal était l’URSS. Dans ce nouveau contexte, les Etats-Unis cherchèrent à s’allier à la puissance britannique plutôt qu’à la saper. L’événement clé de la domination américaine en Europe fut la création de l’OTAN. Cela signifiait que les Etats-Unis entreprenaient de défendre l’Europe de l’Ouest contre l’URSS. Cela permit à la bourgeoisie britannique de continuer sa politique impériale. Ainsi, la Grande-Bretagne est à la fois dans une relation de subordination, de dépendance et de confrontation avec l’impérialisme américain. La collaboration entre les Etats-Unis et le Labour Party l’illustre parfaitement.

Elle remonte aux années de guerre froide, lorsque la social-démocratie européenne était alors perçue comme un rempart aux partis communistes.
Ainsi, les gouvernements américains successifs se sont donné pour objectif d’influencer la politique interne et externe du parti travailliste. Depuis 1945, des centaines de dirigeants syndicalistes et de cadres du Labour ont suivi des stages à la Harvard Business School américaine. Le « congrès pour la liberté culturelle » publia un grand nombre de revues en Europe pour promouvoir la collaboration entre la gauche anticommuniste et les Etats-Unis. De plus, la pénétration du lobby américain au sein du Labour fut la plus profonde d’Europe grâce à la faible influence du parti communiste anglais. En même temps, la guerre froide fut utilisée pour diviser et affaiblir la classe ouvrière en Grande-Bretagne.

Mais ceci ne signifie pas qu’il y a toujours eu entente parfaite entre l’impérialisme américain et le Labour Party. Après la deuxième guerre, face au refus du gouvernement américain de collaborer avec la Grande Bretagne dans le domaine des armes nucléaires, le gouvernement travailliste de Attlee ordonna le développement d’armes nucléaires indépendantes. Cette décision fut prise secrètement par le premier ministre et quelques alliés - le parlement n’en fut même pas informé.
Tarek Ali, un révolutionnaire anglais, résuma la relation contradictoire qu’entretenu par le Labour Party avec l’impérialisme US.  Citant l’ancien conseiller à la maison Blanche, Zbigniew Brzezinski : « la Grande-Bretagne n’est pas un acteur géostratégique…Elle est un soutien-clé des Etats-Unis, un allié très loyal, une base militaire vitale, et un partenaire proche dans les importantes activités de renseignement. Son amitié a besoin d’être alimentée, mais sa politique ne mérite pas d’attention particulière », Ali concluait : « En quelques mots, voilà la sinistre réalité de la Grande-Bretagne contemporaine. Si l’île disparaissait sous la mer, les Etats-Unis pourraient simplement la remplacer par un énorme porte-avion. Le New Labour s’est lui-même lié pieds et  mains aux besoins intérieurs du capitalisme et aux exigences globales de la politique étrangère et militaire des Etats-Unis. Tôt ou tard, il en paiera le prix. »4  C’était une bonne prévision, et l’addition s’avère déjà salée.

Après le 11 septembre, Blair joua un rôle important dans la construction d’une coalition anti-terroriste autour des Etats-Unis. Il insista sur l’importance de créer un soutien mondial puissant avant d’envahir l’Irak. Mais devant l’impatience américaine, il dut se raviser. La Grande-Bretagne est très dépendante des Etats-Unis mais elle ne peut rivaliser avec eux. Au sommet de la mobilisation antiguerre en Irak, Bush avait même failli se passer de sa participation.

Ainsi, cette collaboration est devenue une nécessité vitale et elle s’est renforcée alors que la position de la Grande-Bretagne dans le monde s’est affaiblie. Ainsi, le seul moyen dont dispose la Grande-Bretagne pour mettre en avant son poids économique dans le commerce mondial réside dans cette alliance.

Depuis le 11 septembre, l’OTAN, et dans une moindre mesure l’ONU, sont simplement ignorés par la stratégie de domination américaine. Ceci place Blair à la tête de la première puissance impérialiste européenne. Et de ce fait, il devient beaucoup plus vulnérable à la révolte de la population de son propre pays. Cependant, un retrait du soutien à la guerre de Bush par la Grande-Bretagne, même minime,  pourrait provoquer une sérieuse crise politique pour la classe dominante britannique. Cela signifierait aussi une claque sévère pour la guerre sans limites de Bush, qui se retrouverait privé de son unique allié.

Fin du travaillisme ?

Contrairement à une idée largement répandue,  la folie guerrière anglo-saxonne n’est pas le résultat de la force du capitalisme libéral, mais de sa faiblesse. Le taux de profit tend à baisser donc Bush et Blair sont amenés à occuper d’autres parts de marché. Sinon, ce sont leurs économies qui font faillite.

Les guerres sont les pires moments de crise. En même temps, elles peuvent provoquer de grands changements dans la conscience des gens. C’est ainsi que les manifestations anti-guerre du 15 février 2003 prennent toute leur dimension politique. Des millions de gens dénoncent Blair surtout parce qu’il utilise des milliards de livres sterling pour fabriquer et envoyer des bombes alors que les inégalités sociales n’ont jamais été aussi fortes.

Au-delà de la forte solidarité avec le peuple irakien, il y a une forte rancœur contre la politique du gouvernement dans son ensemble. Ainsi, la crise qui touche le Labour est la plus profonde depuis des décennies. Mais elle diffère de celles qui avaient ébranlé le parti dans les années 50 et 80 autour des problèmes liés aux armes nucléaires. A ce moment, la rébellion contre la direction s’articulait autour d’un débat interne au parti qui entrait en résonance avec les craintes d’une partie de la population.

Cette fois ci les divisions internes sont à l’image de ce que la majorité des gens ressentent passionnément.

Parallèlement, les guerres sont des tests qui obligent les partis politique à dévoiler leur vraie nature.5

Pour autant, il ne faut pas voir dans cette crise le dernier soupir du travaillisme. Ni la fin du réformisme en général. Tout comme l’Incroyable Hulk, les partis réformistes voient leurs muscles gonfler lorsqu’ils sont en danger. Les manifestations anti-guerre en France démontrent leur capacité, quand ils sont dans l’opposition, à se refaire une santé. Ceci se produit par le biais de leurs organisations de jeunesse (SOS Racisme, UNEF, MJS, JC) et lorsqu’il n’y a pas d’alternative politique suffisamment importante sur leur gauche. Alors, les partis réformistes s’alimentent du sentiment de révolte de la majorité des gens. Mais, ne proposant pas de stratégie de lutte efficace contre les oppressions, ils transforment progressivement cette révolte en sentiment d’impuissance. Ce sentiment est à la source de la conscience réformiste.

Réformisme sans réformes ?

L’adaptation du parti travailliste aux besoins immédiats des employeurs dans la crise ne signifie pas que nous sommes face à un réformisme sans réformes. Pour la première fois dans l’histoire de l’Angleterre, le gouvernement a imposé un salaire minimum ; avant cette loi il était légal est courant de travailler (surtout dans l’hôtellerie) pour moins de 3 euros de l’heure. Blair a également aboli l’essentiel du pouvoir héréditaire de la chambre des Lords. Il a imposé aux employeurs de négocier avec un syndicat si un référendum au sein de l’entreprise rassemble 50% de salariés qui veulent être représentés. En 2000, le gouvernement a voté une série de lois qui sont les plus restrictives du monde en ce qui concerne le financement des partis. Tout don excédent les 200 livres sterling doit être déclaré, ainsi que le nom du donateur. Les campagnes électorales doivent se limiter à un plafond de 14 millions de livres.

C’est dans la nature de la social-démocratie, en période de crise, que de mener une politique libérale tout en introduisant quelques réformes qui l’aident à garder une base dans les classes populaires. La politique libérale est alors présentée au public comme le résultat inévitable d’un marché mondial en difficulté, et les réformes  comme la preuve que leur parti reste attaché à ses racines.
Nous l’avons observé précédemment avec le Labour Party sous Thatcher et nous le vivons avec le Parti Socialiste sous Chirac, la crise des partis réformistes les pousse à de profondes réorganisations. Ces remises en question affectent la société toute entière. Elles détermineront l’évolution de l’ensemble des forces politiques en jeu et à venir.

Les graves conséquences de la politique de Blair peuvent pousser certains dirigeants travaillistes à gauchir leur discours pour récupérer une partie de l’électorat ouvrier et disputer à Blair l’appareil du parti. De plus, beaucoup de gens au sein du Labour peuvent se dire : « Nous détestons Blair et nous sommes très nombreux à le penser. Restons, virons-le et choisissons une direction plus à gauche, comme au bon vieux temps où le Labour nous avait donné de grandes réformes. »

Cependant, les blairistes sont convaincus par leur projet politique. Et bien qu’ils soient en train de vaciller, ils utiliseront tous les moyens pour rester en place. Dès lors, on peut aisément prévoir que si le New Labour continue dans cette voie, cela ne se fera pas sans scissions de pans entiers du parti.
Mark Marqusee, un ancien cadre de la gauche travailliste qui a quitté le parti il y a deux ans exprima ses inquiétudes quant à l’avenir du Labour : « Ce virage droitier est le plus affirmé de toute l’histoire du parti. Et il n’y a aucune opposition au sein du cabinet, et pas de direction alternative à l’horizon (…) Dans le passé, les socialistes pouvaient espérer tirer quelque chose du rapport de forces au sein du Labour et du caractère des différents gouvernements travaillistes. Je ne pense plus cela possible ( à aucun degré significatif) et c’est une des raisons pour laquelle j’ai quitté le Labour pour rejoindre la Socialist Alliance. (…) La transformation du Labour a été progressive. Elle s’est opérée tant par des forces externes qu’internes au parti. Aujourd’hui, le résultat est une défaite historique – une défaite dont les travailleurs payent cher le prix. »6

Ces dernières années nous avons assisté à une forte contraction de la sphère d’influence des bureaucraties syndicales au sein de l’appareil du Labour Party. Mais ce détachement est loin d’être un processus mécanique. Le débouché politique de l’expression bureaucratique est un élément vital qui fournit une emprise sur la base syndicale. Sans cela, les risques d’autonomisation de la base deviennent une lourde menace pour les directions. Cela dit, le puissant syndicat des cheminots et des marins, le RMT réduit ses dons de 700 000 livres et menace de financer des partis rivaux. John Edmonds, le secrétaire général du GMB (le syndicat des cols bleus majoritaire dans le secteur public) a annoncé en 2002 que le syndicat réduirait sa contribution au New Labour de 4 millions de livres sur quatre ans et qu’il ne soutiendrait pas les candidats travaillistes adeptes de la Private Finance Initiative : « On  ne peut pas continuer. Il y a des limites à financer le gouvernement travailliste pour qu’il licencie nos membres ». Pourtant, le GMB était généralement perçu comme conservateur et avait toujours été très loyal vis-à-vis de la direction du parti.

La gauche anticapitaliste

Ces futurs soubresauts du Labour Party seront des opportunités pour la construction de larges partis anticapitaliste et révolutionnaires.  Aujourd’hui, une chose est sûre : le centre de gravité de la vie politique se déplace résolument vers la gauche. Mais beaucoup d’incertitudes planent quant à la nature des prochaines crises, et aux stratégies que la gauche anticapitaliste optera.

En Grande-Bretagne comme en Europe, de nouveaux types de regroupements de la gauche anticapitaliste prennent forme. Ils se basent principalement sur les différentes tendances de la gauche révolutionnaire et les déçus du New Labour. Mais surtout, ils permettront aux nouvelles générations de militants qui arrivent à la politique par le biais du mouvement antiguerre ou antimondialisation capitaliste de trouver un débouché politique sérieux.

Bien qu’à un stade embryonnaire, ils ont le potentiel de représenter un défi sérieux aux partis institutionnels.

En Ecosse, le Scottish Socialist Party (SSP) incarne ce nouveau type de parti. En terme du nombre de votants, il rivalise avec le parti conservateur, et pourrait devenir le troisième parti d’Ecosse. Depuis sa création en octobre 1998 par quelques centaines de militants, il suit une ascension très encourageante. En septembre 1999, aux élections à Hamilton, le SSP dépasse les Libéraux Démocrates et le parti conservateur. En novembre 2000, le SSP devient le cinquième parti du pays. Aux élections législatives de juin 2001, 72 500 personnes ont voté SSP en Ecosse. . En avril 2002, la candidate SSP Janice Godrich est élue présidente du grand syndicat des fonctionnaires, le PCS. Avec les dernières élections du 1er mai 2003, le SSP compte cinq membres au parlement écossais (qui possède une autonomie relative au sein du parlement anglais).

En Angleterre, la Socialist Alliance, un cartel d’organisations de la gauche révolutionnaire, pourrait avoir un rôle important à jouer dans l’avenir, surtout qu’elle est très impliquée dans la jeunesse, l’immigration et le mouvement antiguerre.

On estime déjà à plusieurs dizaines le nombre d’anciens cadres du Labour Party qui se sont tournés vers le SSP et la Socialist Alliance. Même si pour l’instant ces formations ne peuvent pas rivaliser sérieusement avec les autres partis, ils représentent pourtant l’unique espoir de changement à gauche.

En 1997, l’arrivée au pouvoir du New Labour s’était accompagnée d’une véritable liesse populaire. Vingt années de politique libérale acharnée avaient défiguré le pays. Le seul espoir résidait dans ce parti qui avait promis de défendre les travailleurs et les pauvres. Aujourd’hui, cet espoir est parti en fumée. Le jour même où le Labour gagna les élections, Blair résuma en une phrase son mépris envers ses propre électeurs : « Beaucoup d’entre vous ont voté pour moi parce que vous pensiez que j’allais remporter les élections. »

En 1997, le parti possédait 400 000 membres, en 2002, 270 000, et avec la dernière crise, 230 000, soit une chute de prés de la moitié.

On voit bien que le New Labour de Blair porte en germe le projet de transformer le parti en un parti totalement bourgeois ou petit bourgeois, à l’image du parti démocrate américain. Cependant, il reste encore essentiellement composé de travailleurs qui, comme les classes ouvrières des pays capitalistes développés en général, évoluent vers la gauche.
Ceci a obligé Blair à concéder certaines réformes qui auraient été impossibles sous un gouvernement conservateur.

La crise du Labour Party plonge des racines profondes dans l’histoire du mouvement ouvrier britannique. En cela, c’est une crise historique, politiquement plus dure que toutes celles que le Labour a connu jusqu’ici. Elle n’est pas seulement le simple résultat de la rupture avec le mouvement ouvrier. C’est aussi une crise au sein de la direction du parti et de la bureaucratie syndicale.
Aujourd’hui, la faillite du travaillisme est la partie la plus visible de la crise de la social-démocratie en général. Le réformisme institutionnel, la volonté de conciliation entre le capital et le travail, est en crise parce que le système capitaliste lui-même est en crise.

La forte remontée des luttes politiques dans le monde le confirme. Le parti est menacé parce que la classe qui compose ses propres rangs, la classe ouvrière, commence à se révolter. Mais faillite n’est aucunement synonyme de fin. Seulement, elle laisse momentanément plus de place pour que se construise un parti anticapitaliste et révolutionnaire de masse.

Nicolas Zahia
 

A lire:
            Ian Birchall, Western reformism since 1945, bookmarks, Londres, 1982
Tony Cliff et Donny Gluckstein, The Labour Party : A Marxist History, Bookmarks, Londres, 1988.
             Keith Dixon, un digne héritier, raisons d’agir, Paris, 1999.
 
 

___________________________
1 Sur la montée du fascisme en Angleterre lire L'exemple de la Ligue anti-nazie en Angleterre de John Mullen disponible sur internet sur le site de la revue : http://mapage.noos.fr/anticapitalisme/antinazileague.html.
2  Tony Cliff et Donny Gluckstein, The Labour Party : A Marxist History, Bookmarks, Londres, 1988
3 Lindsey German, How the Labour lost its roots, publié dans International Socialist Journal n°87, été 2000. L’article est disponible dans son intégralité sur le site du SWP : http://www.swp.org.uk
4 Tarek Ali, Inprecor avril 2000. Disponible à La Brèche
5 Sur ce sujet lire dans ce numéro l’article de Stéphane Lanchon sur la deuxième internationale et la guerre
6 Mark Marqusee, Labour's long march to the right, International Socialist Journal n°91, été 2001
 

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