Dossier : la socialdémocratie
La IIe Internationale en 1914:
De la révolution au nationalisme

Le parti socialiste et les autres partis sociaux-démocrates suivent de plus en plus une politique de droite. Mais est-ce un phénomène nouveau ? Stéphane Lanchon étudie dans cet article la politique de l’Internationale socialiste au début du XXe siècle, au sommet de son influence.

Au début du XXe siècle, l’Europe domine le monde, tant sur le plan économique, puisqu’elle est le berceau du capitalisme, que sur le plan politique car elle contrôle directement (via la colonisation) la majeure partie de l’Afrique et de l’Asie.
C’est une Europe divisée en deux blocs rivaux, d’un côté la Triple Entente (Royaume-Uni, France et Russie) représentant le club des empires coloniaux ; de l’autre, la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie) dépourvue de colonies. Leur rivalité se traduit par la course aux armements.

Les gouvernements respectifs entretiennent un nationalisme exacerbé renforçant le racisme qui a présidé le colonialisme. Face aux Etats, se dresse l’Internationale Socialiste, qui en 1910 lors de son Congrès de Copenhague, réaffirme que « les guerres ne sont actuellement causées que par le capitalisme et particulièrement par la concurrence économique internationale des Etats capitalistes sur le marché du monde… », la solution passe donc par la révolution socialiste, car « la chute du capitalisme signifie la paix universelle  ».

Fondée en 1889 celle que l’on appelle aussi l’Internationale Ouvrière a des sections nationales dans plus de vingt pays, rassemblant plus de trois millions de membres, les syndicats lui étant liés regroupent près de dix millions de salariés. En 1911, alors que la France et l’Allemagne s’affrontent diplomatiquement, August Bebel (1840-1913), fondateur du parti socialiste allemand, député au Reichstag, menace ainsi les classes dirigeantes : « Je suis convaincu que cette grande guerre mondiale (à venir) sera suivie d’une révolution mondiale. Vous récolterez ce que vous avez semé. Le crépuscule des Dieux approche pour le régime bourgeois… » Dans le même temps, à Berlin comme à Paris des foules ouvrières acclament les orateurs socialistes internationaux.

L’année suivante, en 1912 la guerre éclate dans les Balkans, région où l’Autriche et la Russie sont en concurrence. La première est la « protectrice » de la Bulgarie, et la seconde soutient la Serbie . Le Bureau de l’Internationale appelle ses sections à organiser le dimanche 17 novembre 1912 une démonstration de force des travailleurs contre l’extension de la guerre balkanique. De grandes manifestations se déroulent alors à Londres, Berlin, Milan, Rome et Strasbourg (territoire allemand). Elles sont le prélude du Congrès extraordinaire de Bâle qui se tient les 24 et 25 novembre suivants.

Là, les délégués et le public, réunis dans la cathédrale, sont suspendus aux lèvres d’un des plus grands orateurs : Jaurès, le leader du parti socialiste français. Il prononce alors un de ses plus célèbres discours :

« J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon ; je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords ; je briserai les foudres de guerre qui menacent dans les nuées.
Oui, j’ai entendu cette parole d’espérance. Mais cela ne suffit pas pour empêcher la guerre. Il faudra toute l’action concordante du prolétariat mondial. »

Le 25 novembre, les délégués approuvent à l’unanimité le Manifeste qui s’adresse tant aux travailleurs qu’aux dirigeants:
« Le Congrès […] demande aux travailleurs de tous les pays d’opposer à l’impérialisme capitaliste la force de la solidarité internationale du prolétariat ; il avertit les classes dirigeantes de tous les pays de ne pas accroître encore, par des actions de guerre, la misère infligée aux masses par le mode de production capitaliste (…). Que les Gouvernements sachent bien que dans l’état actuel de l’Europe et dans la disposition d’esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient, sans péril pour eux-mêmes, déchaîner la guerre. »

Le rapporteur clôt alors le Congrès extraordinaire en lançant le fameux « Guerre à la guerre », puis la salle entonne les chants révolutionnaires dont l’Internationale.

Quelques mois plus tard, durant l’été 1914, survient une nouvelle crise dans les Balkans. Cette fois la logique des alliances conduit au conflit généralisé. L’Internationale s’avère incapable d’empêcher la guerre. Mais il y a plus grave. En France comme en Allemagne, les députés socialistes votent début août (le 4 en Allemagne) les crédits de guerre. Dans la plupart des grands pays européens, les socialistes et les syndiqués tout comme les anarchistes se rallient à la « défense nationale », à « l’Union sacrée » ou encore la « Paix civile », renonçant donc à l’internationalisme et à la lutte des classes. En France, plusieurs leaders socialistes entrent au gouvernement.

Seuls trois partis restent sur des positions internationalistes les Serbes, les Bulgares et les Russes. Comment un tel échec a-t-il pu se produire ? Cette défaite a eu lieu sans combat ou presque. Quelles sont les raisons de la faillite de l’Internationale ?

La fondation de la IIe Internationale
La question de la solidarité internationale des travailleurs s’est posée dès le milieu du XIXe siècle. Ainsi dès 1848, Marx (1813-1883) et Engels (?), dans le Manifeste du parti communiste appellent les prolétaires de tous les pays à s’unir. Un premier pas est franchi en 1864 par la création de l’Association Internationale des Travailleurs, à l’initiative de militants ouvriers français et anglais. Cette première tentative se termine en 1876, elle ne survit pas à la défaite de la Commune de Paris, puis à la série de crises financières et économiques à partir de 1873.

Dans le dernier quart du XIXe siècle, le capitalisme entre dans une nouvelle phase de son développement. A côté des industries classiques (textile, charbon, sidérurgie) apparaissent de nouveaux secteurs (chimie, automobile, électricité), la grande industrie devient dominante. Mais le système gagne aussi du terrain géographique en Europe et en Amérique. De nouvelles couches de salariés (chemin de fer, gaziers, municipaux) apparaissent, tandis que le nombre de travailleurs industriels augmente (en Allemagne, entre 1882 et 1895 leur nombre augmente de 40%, passant de 7,3 millions à 10,2 millions).

Le syndicalisme connaît un essor, au point de vue quantitatif : les effectifs ne cessent d’augmenter ; et qualitatif car les fédérations d’industries tendent à supplanter les fédérations de métiers. Sur le plan politique, les syndicats ont des liens, qui varient selon les pays, avec les courants socialistes.

Dans le même temps, le mouvement socialiste connaît lui aussi des transformations. Longtemps divisé en de multiples courants et écoles, des rapprochements s’opèrent, c’est en particulier le cas de l’Allemagne. Là coexistent deux organisations ouvrières, l’Association générale des travailleurs (d’inspiration socialiste mais non révolutionnaire, s’appuyant sur les coopératives) et le parti social-démocrate, conduit par Bebel et W. Liebknecht (1826-1900). Pour ces derniers il ne saurait y avoir de renversement du capitalisme sans la prise du pouvoir politique par les travailleurs. En 1875, les deux organisations fusionnent et donnent naissance au parti ouvrier social-démocrate (le SPD) au Congrès de Gotha. Vont suivre la fondation du parti belge en 1885, celui du parti autrichien en 1888.

Si Marx et Engels en exil à Londres appuient la fusion, ils sont beaucoup plus critiques sur les conditions dans laquelle elle s’est déroulée (voir la « Critique du programme de Gotha » de Marx, ou encore « La social-démocratie allemande » de Marx et Engels). Les deux hommes ne cessent de s’opposer aux tendances « opportunistes » (ceux qui veulent rompre avec l’objectif révolutionnaire et s’allier avec les fractions « libérales » des classes dirigeantes), qui se manifestent à de multiples reprises.

Les conditions sont réunies pour la fondation d’une nouvelle organisation internationale des travailleurs et en 1889 se tient le Congrès de Paris. Il décide d’organiser le 1er mai 1890 une manifestation internationale en faveur de la journée de huit heures (reprenant à son compte la campagne lancée aux Etats-Unis par le syndicat de la Fédération du Travail), et de convoquer régulièrement des réunions internationales. Le Congrès de Zurich en 1893 fixe les conditions d’admission : « Le Congrès reconnaît comme membres du Parti socialiste démocratique révolutionnaire international toutes les organisations et sociétés qui admettent la lutte des classes et la nécessité de socialiser les moyens de production et qui acceptent les bases des congrès internationaux socialistes. »

L’Internationale entend regrouper les partis mais aussi les syndicats. Cependant, dès 1893, certaines organisations syndicales, dont les trade-unions anglais, se réunissent séparément. Sur proposition de ces derniers se met en place une Internationale syndicale. A partir de 1902, un Secrétariat international des syndicats est formé, sous la houlette des syndicats allemands.

Sur le plan des principes organisationnels, l’Internationale se veut une fédération souple de partis nationaux. Les résolutions et autres textes ont une valeur morale mais n’ont pas de sanction. Chaque section nationale jouit d’une totale autonomie, ce qui explique la grande diversité des organisations qui la compose.

Au tournant du siècle, pour la première fois dans l’histoire, des partis et des syndicats de masse apparaissent, et dont le principal (le SPD) se réclame de la révolution. La croissance des organisations entraîne une croissance des appareils. Ainsi, en Allemagne, le parti se dote de structures stables après l’abrogation des lois qui le contraignaient à la clandestinité. Les militants des années 1870-80, qui ont connu la clandestinité en Allemagne, ont résisté aux procès et à l’emprisonnement, voient leurs luttes couronnées de succès. Pour une bonne part, et très logiquement, ils accèdent aux postes de responsabilité, ils deviennent des permanents. Tous croient alors que la révolution est imminente, cette conviction est renforcée par les crises successives jusqu’en 1895, et par les progrès constants du mouvement ouvrier.

L’Internationale face à ses défis

Quand Engels meurt en 1895, le SPD est déjà le parti dominant de la IIe Internationale. Autour du parti et des syndicats, des myriades d’associations et de coopératives se sont créées, l’ensemble forme une véritable contre-société. Il convient d’ajouter que le parti connaît des succès électoraux, en 1877 il obtient 500 000 voix et douze députés, en 1898 il recueille deux millions de suffrages et 56 élus.
Le SPD et ses leaders bénéficient d’un prestige immense, il est l’organisation dominante de l’Internationale.

Cependant en 1891, le député socialiste Von Vollmar prononce un discours où il envisage de s’entendre avec une partie des classes dirigeantes : « A la bonne volonté la main ouverte ; à la mauvaise les poings fermés.  » La direction du parti le condamne, mais cela révèle le fossé qui se creuse déjà entre le discours des dirigeants et leur pratique. La division du travail entre parti (action politique) et syndicat (action économique) a pour conséquence de favoriser l’orientation réformiste des dirigeants syndicaux, et l’organisation des campagnes électorales devient un enjeu stratégique et non plus tactique.

Karl Kautsky, ancien collaborateur d’Engels, devient le théoricien du SPD. Mais le « marxisme » qu’il développe relève plus du messianisme. Il affirme en effet que la victoire du socialisme ne fait pas de doute, c’est dans l’ordre des choses. Ainsi en 1893 il écrit : « Nous savons que nos buts ne peuvent être atteints que par une révolution ; nous savons aussi qu’il n’est pas en notre pouvoir de faire cette révolution, pas plus qu’à nos adversaires de l’empêcher. Aussi n’avons-nous cure de la préparer ou de la mettre en route (…) ».  Il va devenir le gardien de l’orthodoxie révolutionnaire (on le surnomme le « pape du marxisme »), ce « radicalisme passif » qui combine une rigueur théorique formelle avec une pratique réformiste bien réelle.

Ce glissement vers le réformisme est le fruit de l’éloignement de la perspective révolutionnaire. En effet, si les luttes ouvrières reprennent après 1895, il n’y a nulle part de crise révolutionnaire. De plus, l’économie à partir de 1895 connaît un boom quasi continu jusqu’en 1914. Or, c’est précisément ce changement dans la situation économique qui est à l’origine de la première grande crise que va traverser l’Internationale.

Ce n’est qu’en 1899, que Bernstein, proche collaborateur d’Engels, publie Les Prémisses du socialisme où il remet en cause l’essentiel des théories des deux pères fondateurs et propose à la social-démocratie de se transformer en un parti de réformes. Cependant, ses prises de position sont plus anciennes, et l’on peut dire que la mort d’Engels libère sa parole. En 1896, il écrit à Kautsky : « Pratiquement, nous ne formons qu’un parti radical ; nous ne faisons que ce que font tous les partis bourgeois radicaux, si ce n’est que nous le dissimulons sous un langage entièrement disproportionné à nos actions et à nos moyens. »

S’appuyant sur la nouvelle phase que traverse le capitalisme, Bernstein en déduit que les antagonismes sociaux loin de s’amplifier vont en s’atténuant. Le système économique, pense-t-il, s’adapte et, à l’avenir, connaîtra de moins en moins de crise. La conséquence est que le socialisme peut se réaliser peu à peu, graduellement. De la révolution on passe à l’évolution. Ln es progrès de la démocratie rendent superflu la prise du pouvoir politique, car l’Etat peut être amélioré. Bernstein rejette non seulement le principe de la lutte des classes mais aussi celui du renversement du capitalisme.

L’ouvrage de Bernstein constitue l’acte de naissance théorique du réformisme. Il est condamné l’année même lors du congrès du parti. Il se défend pourtant de vouloir mettre sur pied une nouvelle doctrine, son idée étant de mettre les idées au diapason de la pratique.

Même au sein des syndicats ou de l’aile ouvertement réformiste du parti, Bernstein ne reçoit pas d’appui. Très significative est la réaction d’Ignaz Auer (secrétaire du parti de 1890 à 1904), célèbre pour son nationalisme et son refus de reconnaître l’autorité de l’Internationale, qui apostrophe Bernstein : « Edouard, tu es un âne ; on n’écrit pas ces choses, on les pratique. »

En France, la même année, Millerand, membre du parti socialiste, participe pour la première fois à un gouvernement, ouvrant la crise du ministérialisme, où il siège avec un général qui a participé à la répression de la Commune.

L’Internationale lors de son Congrès de Paris, en 1900, rejette le révisionnisme. En 1904, le Congrès d’Amsterdam « condamne de la manière la plus énergique les tentatives révisionnistes tendant à changer notre tactique éprouvée et victorieuse basée sur la lutte des classes. ». A Paris toujours, les délégués sont amenés à se prononcer sur le ministérialisme. C’est Kautsky qui trouve la formule de compromis, la participation au gouvernement de socialistes ne peut être qu’un expédient, car « la lutte des classes interdit toute espèce d’alliance avec une fraction quelconque de la classe capitaliste ». Il est « admis que des circonstances exceptionnelles peuvent rendre nécessaires par endroits des coalitions (bien entendu sans confusion de programme ou de tactique) ».

Si la réfutation du révisionnisme par la direction du parti a été confiée à Kautsky, la véritable nouveauté provient alors de publication par Rosa Luxemburg de sa brochure « Réforme sociale ou révolution ? » Car la crise révisionniste ouvre aussi la voie à l’affirmation d’une gauche au sein du parti et de l’Internationale. Ainsi au tournant du siècle, trois courants sont plus ou moins distincts dans les congrès internationaux, et dans chaque section nationale.

La gauche révolutionnaire dans l’Internationale
A côté de Rosa Luxemburg, il faut signaler Clara Zetkin, militante allemande, qui crée le journal L’Egalité pour les femmes socialistes ou encore Karl Liebknecht, qui à la tête de la Jeunesse socialiste d’Allemagne, s’oppose à la montée du militarisme.

A partir du Congrès de Paris, l’Internationale se dote de structures stables, ainsi est mis en place le Bureau Socialiste International (composé de deux délégués par pays) chargé de coordonner l’activité entre les congrès. Les journalistes comme les parlementaires des partis ont leurs commissions internationales.

En 1907, se tient la Première Conférence internationale des femmes socialistes. A cette occasion est formé un Bureau international à la tête duquel on retrouve Clara Zetkin. La même année se constitue la Fédération internationale de la Jeunesse socialiste, à l’initiative de Liebknecht. Cependant, l’IS ne la reconnaît pas, et en Allemagne, les Jeunes socialistes sont considérés comme trop radicaux.

L’opposition entre réformistes et révolutionnaires se manifeste dès 1903 en Russie, où le parti se divise entre mencheviks et bolcheviks, et en Bulgarie entre “ Larges ” et “ Etroits ”. En 1909, la scission se produit en Hollande. Ce sont des symptômes du fossé qui se creuse, cependant que ce soit pour Luxemburg ou Lénine, le leader des bolcheviks, il ne saurait être question de quitter l’Internationale. Pour eux, le révisionnisme est un courant qui doit être combattu. Ils ne perçoivent pas que derrière les pratiques se dresse une couche sociale particulière.

L'Internationale : bureaucratie et intégration

Nous l’avons dit, les organisations ouvrières ont connu une croissance considérable en terme d’effectif ce qui a conduit à une croissance parallèle des appareils. Cela est vrai pour les partis et cela se vérifie pour les syndicats. En Allemagne en 1890, les organisations syndicales proches du SPD comptent 300 000 adhérents, près de 700 000 en 1900, plus de deux millions en 1913 (soit le double des effectifs du parti). Se constitue une bureaucratie syndicale, mieux rétribuée que sa base, et qui gère des coopératives, des caisses de secours, etc… Par leur niveau de vie ils s’apparentent aux membres de la petite et moyenne bourgeoisie.

Dans le parti on assiste à un processus similaire. Peu à peu les organismes passent entre les mains de militants, qui sont devenus des administrateurs, des fonctionnaires, rétribués plus largement que les ouvriers ordinaires. De plus en plus, les cadres du parti font appel à des techniciens. Les permanents considèrent l’organisation non comme un moyen mais comme une fin en soi, et ils s’en sentent les gardiens, les propriétaires.

La bureaucratie se trouve renforcée par les succès électoraux, et c’est parmi les élus du SPD, en particulier dans les conseils municipaux et les assemblées provinciales, que l’on compte en grand nombre des révisionnistes. Dans le Sud de l’Allemagne, certains élus votent les budgets, voire s’allient avec des formations du centre droit. La direction condamne, mais les pratiques se poursuivent.

Entre la position de la direction, du centre orthodoxe, défendue par Bebel et Kautsky, que l’on peut qualifier d’attentiste et l’aile droite, il y a encore une grande distance au début du XXe siècle. Dans les Congrès internationaux, l’aile droite est tenue en échec par l’alliance des orthodoxes et de la gauche. Cela est vrai jusqu’en 1906-1907, mais la discussion sur la grève générale et sur la révolution russe de 1905, puis la montée des luttes ouvrières qui s’opère à la même époque, vont modifier la donne et révéler la nature de la bureaucratie et sa réelle emprise.

Le rythme de la lutte des classes au début du XXe siècle s’accélère. Le boom économique s’accompagne d’une hausse des prix, les luttes sociales se multiplient, des vagues de grèves se produisent à partir de 1905 et se poursuivent selon les pays jusqu’en 1912. La crise révolutionnaire en Russie tout au long de l’année 1905 va impulser de nouveaux débats portant sur la grève générale. A la même époque, en Belgique, éclate la grève générale pour la conquête du suffrage universel. En Allemagne, le gouvernement, inquiet des progrès électoraux de la social-démocratie, apporte des restrictions aux modes de scrutin.

Le débat sur la grève générale
Les syndicats allemands font savoir dès mai 1905, lors de leur congrès, qu’ils n’ont pas les moyens pour soutenir une grève générale et qu’ils ont besoin de la paix sociale pour continuer leur progression numérique. Quelques mois plus tard, au congrès du parti, Bebel marque son hostilité aux révisionnistes qui rejettent la grève générale, affirmant que « la grève des masses doit être retenue comme une mesure défensive ».

Il reçoit le soutien de Rosa Luxemburg, qui rentre de Russie et publie Grève de masse, Parti et syndicat, où elle réfute les positions des syndicalistes : elle dénonce leur caractère mécanique (attendre que toute la classe ouvrière soit organisée), leur attitude de comptable (les caisses des syndicats ne permettent pas de soutenir une grève générale) et met en avant que c’est dans la lutte que les travailleurs réalisent les plus grands progrès dans leur organisation et donc dans leur auto-émancipation.

Mais l’agitation sociale en Allemagne gagne en ampleur. Les chefs des syndicats traitent Luxemburg d’ ”anarchiste ”, et la direction du parti est prise de vertige face à la puissance de la protestation ouvrière.

Au congrès du SPD en 1906, la direction et les syndicats décident de mettre sur un pied d’égalité les deux organisations. Dorénavant, les décisions essentielles devront être prises en commun. La bureaucratie va tout mettre en œuvre pour freiner les luttes. Sur le plan international, ce rapprochement implique des conséquences.

L’Internationale et la question nationale

Il ne saurait être question ici de retracer même brièvement tous les débats sur la question nationale, et sur les deux problèmes qui lui sont liés à l’époque, le colonialisme et l’impérialisme militaire (le militarisme et donc la guerre). Disons que les révisionnistes professent ouvertement leur soutien à la politique d’expansion coloniale des gouvernements. Bernstein appelle de ses vœux une « politique coloniale socialiste » (Congrès de 1904, Amsterdam). Le Congrès de Stuttgart en 1907 ouvre ses débats sur la question de la guerre et sur les moyens de s’y opposer.

Face à la proposition des délégués français, qui prévoit la grève générale en cas de guerre, les Allemands, conduits par Bebel et Vollmar la rejettent. Bebel se refuse à envisager tout plan d’action précis. Il estime que la grève générale en Allemagne détruirait toutes les organisations. Finalement sur proposition de Rosa Luxemburg et de Lénine, entre autre, l’amendement suivant est adopté, avec les voix du centre :
« Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

Ce vote contribua à renforcer les illusions de la gauche tant au sein de l’Internationale que dans les sections. Le ralliement au nationalisme de la social-démocratie découle de son orientation réformiste. Quelques mois après Stuttgart, au congrès du SPD Bebel va plus loin, non seulement il couvre les déclarations patriotiques du député socialiste Noske au Reichstag, mais il se refuse à faire la distinction entre guerre défensive et guerre d’agression. Il déclare : « Si nous devions vraiment défendre une fois la patrie, nous la défendrions alors parce que c’est notre patrie (…), parce que nous voulons faire de notre patrie un pays qui n’aurait nulle part dans le monde rien de semblable (…) ».

Le rapprochement entre le centre et la droite est un fait acquis. Bebel se retire de la vie politique en 1911. Le secrétaire du parti, Ebert devient président du SPD ; il s’agit d’un homme qui a fait toute sa carrière dans l’appareil et qui considère la révolution comme un « pêché ».

En 1913, le congrès du SPD approuve largement le vote des députés intervenus quelques temps auparavant, qui ont approuvé la création d’une nouvelle taxe pour couvrir les dépenses militaires. Le vote du 4 août 1914 est déjà acquis.

Cependant, c’est la première guerre mondiale qui sera le baptême officiel du réformisme. Nous l’avons vu, les socialistes abandonnent l’internationalisme et se rallient à leur classe dirigeante nationale. En France, il s’agit de défendre la république contre le militarisme allemand. En Allemagne, les socialistes prétendent défendre les acquis de la classe ouvrière contre la menace représentée par la Russie.

Pour les militants de la gauche révolutionnaire la faillite de l’été 1914 est une catastrophe, le voile de leurs illusions se déchirent. Le nationalisme a tout emporté, à la répression gouvernementale s’ajoute les brimades de la direction du parti. Luxemburg se voit privée de moyen d’expression par le parti avant d’être emprisonnée par les autorités militaires.

Pourtant l’infime minorité en 1914 qui est restée fidèle aux idées révolutionnaires entreprend de recommencer l’ouvrage de leur vie. Lénine parle très vite de la fondation nécessaire d’une nouvelle internationale. Si au départ, les partis socialistes ne connaissent pas de contestation de leur politique d’union sacrée et de soutien à la guerre, à partir de 1915 et surtout de 1916, des fractions de plus en plus importantes se forment et mènent une opposition. Cela est permis par le retour des luttes sociales. L’année 1917 constitue un tournant, avec des grèves et des mutineries en France et en Allemagne, et la révolution en Russie.

La conséquence du vote de l’été 1914 prend tout son sens, c’est-à-dire arrive à sa conclusion, en 1919. En Allemagne, la révolution renverse l’empire et porte le SPD au pouvoir à la fin de l’année 1918. Au début de 1919, Ebert, le nouveau chancelier, et Noske, ministre, la main dans la main avec l’état-major, organisent la répression à Berlin contre les travailleurs révolutionnaires, et lors des massacres Luxemburg et Liebknecht sont assassinés.

L’Internationale Socialiste survit au conflit, mais son prestige appartient au passé. Dès 1919, l’Internationale Communiste, fondée dans la foulée de la révolution d’Octobre, se réclame de sa tradition internationaliste et reprend le combat là où il s’était achevé en 1914.

La Première guerre mondiale a été la première grande boucherie de l’époque moderne, avec plus de dix millions de morts et des millions de mutilés. Si l’Internationale et ses sections s’étaient opposées à la guerre, utilisant « la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires (…) et précipiter la chute de la domination capitaliste », la crise révolutionnaire aurait éclaté plus tôt (avant 1917-18) et dans des conditions bien plus favorables.

      Lanchon Stéphane

A lire ou à consulter :
-Site web : les archives des marxistes (articles de Luxemburg, de Liebknecht , brochures de Lénine : Le socialisme et la guerre, La faillite de la IIe Internationale)

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