Les livres sont des armes
Comprendre la Révolution russe
Comprendre la Révolution russe
Martin Malia
Points Histoire, Editions du Seuil  1980 238 pages  8 €
 

 Il y a peu de questions théoriques plus importantes pour ceux qui militent contre le capitalisme que celle de « comprendre la Révolution russe » - c'est-à-dire, comprendre la seule tentative réussie, même si temporaire et menée dans une situation désespérée, de gestion de la société par les travailleurs, contre les intérêts du profit. Et ce livre est utile, malgré le fait qu’il est écrit par quelqu’un qui considère le pouvoir des travailleurs comme une utopie impossible.

 Martin Malia est professeur d’histoire à L’Université de Californie, et auteur de nombreux livres sur l’URSS, le plus récent en 2001 : Russia Under Western Eyes… (La vision occidentale de la Russie). Le livre Comprendre la Révolution russe est composé des cours qu’il a donné en 1974 à l’école des Hautes Etudes. Il est le fruit  de longues années de recherches et de réflexions. Il ne s’agit pas d’un livre d’introduction à la révolution russe, mais d’un compte rendu critique des différentes visions que les historiens ou les militant(e)s en ont eues.

Trois visions

 Sa première utilité réside dans la présentation des différentes théories qui ont été proposées. Il les classe en trois familles - les explications conservatrices (Les révolutions ne font rien de bien, elles ne font que ramener les anciennes oppressions sous un visage nouveau), les explications libérales (le peuple russe aurait trouvé prospérité, liberté et démocratie pas à pas, si la première guerre et la révolution n’étaient pas venues interrompre le progrès naturel de la société), et les explications marxistes (la révolution était nécessaire pour briser l’autocratie tsariste et a permis  la mise en place un Etat d’un type nouveau, avant-coureur d’un avenir plus humain).

 Malia décrit deux autres positions plus minoritaires : les théories du « totalitarisme » de Hannah Arendt et Karl Friedrich, qui tentent de dégager un principe commun aux différents régimes totalitaires, et les théories « de la convergence » de Galbraith et Sakharov, selon lesquelles toutes les sociétés convergent vers une société d’un nouveau type dominée par une élite managerielle, qui ne dépendrait plus de l’accumulation du capital pour son pouvoir.

 Il poursuit avec une longue et intéressante comparaison de la révolution russe avec trois autres révolutions européennes : la révolution anglaise qui a brisé l’absolutisme monarchiste au XVIIème siècle, la révolution française, et la révolution de Bismarck en Allemagne, qui toutes ont pu établir sur des bases solides le pouvoir de la classe capitaliste.
 

Elements de marxisme

 Malia rejette l’explication conservatrice comme étant capable d’expliquer le déroulement de la révolution. En particulier il l’accuse de ne pas pouvoir expliquer ce que la révolution russe a de particulier, surtout, à son avis, l’intervention du parti léniniste - un nouveau modèle d’organisation politique.

 Passant au modèle libéral, il trouve qu’il a tort de parler de la possibilité d’évolution pacifique vers un état démocratique. En 1917, Kerenski tout comme les KD, selon Malia « n’avaient aucune chance de créer une Russie démocratique constitutionnelle parlementaire, et c’est perdre son temps que de regretter la perte de cette occasion ».   Car, dit-il, la première guerre mondiale, si meurtrière, et les terribles privations qui s’ensuivirent, avaient radicalisé le peuple russe et ouvert la possibilité aux Bolcheviques de prendre le pouvoir.

 Les bourgeois libéraux Russe, de toute façon, « craignent les masses » et n’osent pas faire appel aux pauvres pour faire une révolution démocratique contre le tsar. En cela ils sont différents des bourgeois anglais qui, derrière Cromwell, organisèrent une armée véritablement populaire pour battre le roi dans la guerre civile, et des révolutionnaires français qui s’allièrent avec les masses de sans-culottes de Paris. La bourgeoisie libérale russe n’est plus une classe potentiellement révolutionnaire. En cela, Malia suit les analyses marxistes. Marx lui-même avait écrit que la bourgeoisie après 1848 ne pouvait plus nulle part mener à bien une révolution pleinement démocratique.

 En effet, certains aspects de l’analyse marxiste sont acceptés par Malia. Il met les classes sociales au centre de la structure politique de la révolution, il est convaincu que la révolution d’octobre fut basé sur un soutien de masse pour les bolcheviques, et que les libéraux avaient peu d’influence politique dans la société russe. Il dit considérer que l’explication trotskiste de la trahison de la révolution constitue « le modèle relativement le plus satisfaisant pour rendre compte de la révolution russe »

 Il partage cependant les erreurs de tant de commentateurs qui analysent la Russie de façon isolée. Il suggère par exemple que la guerre avait faussé le cours de l’évolution du capitalisme en Russie.  Mais déjà au début du Xxème siècle, le capitalisme est un système international, et c’est la nature mêmede la concurrence entre grandes concentrations de capital qui cause la guerre. Alors suggérer que le capitalisme se serait développé « normalement » en Russie s’il n’y avait pas eu la guerre est assez ridicule.

Effondrements

 Malia souligne la situation  catastrophique de l’économie en Russie après la guerre de 1914-1918, et suite aux invasions étrangères. Il montre la grande part d’improvisation dans la politique économique du gouvernement bolchevique, qui se trouvait à la tête d‘un Etat gérant une économie effondrée.

 Tout comme les trotskistes, il date le grand tournant dans la société russe de 1929. Néanmoins, il ne s’agit pas pour Malia d’une contre-révolution, mais d’un détournement des idéaux de la révolution, une trahison dont les éléments clés auraient été mis en place par Lénine et Trotsky. Ainsi il rejoint sur cette question cruciale, l’analyse libérale selon laquelle « le ver était dans le fruit » : il voit une continuité très forte entre Lénine et Staline.

 S’il décrit d’innombrables différences entre la politique de Lénine et celle de Staline, présenté comme le représentant idéal d’une nouvelle élite privilégiée de bureaucrates sans principes, il tire étrangement la conclusion que c’est la faute de Lénine et de l’ « utopisme bolchevique » et que toute autre forme de socialisme est impossible. Ainsi, il accepte de dire que la libre discussion était la norme dans le parti bolchevique du temps de Lénine, mais il maintient quand même sa position que l’essentiel du parti stalinien est déjà construit en 1918. C’est le défaut principal de son livre.

 Pour lui,  « le ‘socialisme’ est un peu comme la licorne : c’est une bête fabuleuse qui n’a jamais existé et qui a été composée à partir d’éléments pris chez des bêtes réelles, dans le monde réel. » Ainsi, les mesures désespérées du communisme de guerre en 1918-1919 constitue toute la vérité du socialisme « c’est [dans ces mesures] que le socialisme acquiert enfin un sens concret moderne. Ce n’est pas le seul sens possible : beaucoup de gens, trotskistes, maoïstes, suédois et autres… imaginent d’autres licornes - mais la licorne principale s’est réalisée en URSS. »

 Ses positions anti-révolutionnaires font qu’il met l’accent sur la politique économique des bolcheviques, domaine dans lequel leur seule priorité était de survivre et de remettre en marche une économie. Dans le domaine politique, où les Bolcheviques voulaient montrer ce qui était possible dans une société contrôlée par les travailleurs, Malia ne se prononce pas. Les lois instaurant l’égalité juridique entre hommes et femmes et entre couples hétérosexuels et homosexuels, le droit à l’avortement, la politique culturelle, la publication des traités secrets de la Russie tsariste, tout cela est passé sous silence.
 

Erreurs

 Par ailleurs, quelques raccourcis et erreurs partielles contaminent son livre. Il répète par exemple la vieille erreur selon laquelle « Rosa Luxemburg … refuse[…] de voir dans la Révolution russe une authentique révolution socialiste ». Pourtant, malgré ses critiques des bolcheviques, elle a écrit

« Nous vivons tous sous la loi de l'histoire, et l'ordre socialiste ne peut précisément s'établir qu'internationalement. Les bolcheviks ont montré qu'ils peuvent faire tout ce qu'un parti vraiment révolutionnaire peut faire dans les limites des possibilités historiques. Qu'ils ne cherchent pas à faire des miracles. Car une révolution prolétarienne modèle et impeccable dans un pays isolé, épuisé par la guerre, étranglé par l'impérialisme, trahi par le prolétariat international, serait un miracle. Ce qui importe, c'est de distinguer dans la politique des bolcheviks l'essentiel de l'accessoire, la substance de l'accident. Dans cette dernière période, où nous sommes à la veille des luttes décisives dans le monde entier, le problème le plus important du socialisme est précisément la question brûlante du moment: non pas telle ou telle question de détail de la tactique, mais la capacité d'action du prolétariat, la combativité des masses, la volonté de réaliser le socialisme. Sous ce rapport, Lénine, Trotsky et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial. »

 Malia tend à la confusion entre historiens staliniens et historiens marxistes.  La théorie trotskiste et la théorie stalinienne de l’évolution de l’Union soviétique sont traitées comme deux « variantes » d’une  même position, ce qui permet parfois de balayer l’analyse marxiste du revers de la main.

 Selon lui, c’est la théorie marxiste qui est dominante parmi les historiens. Si c’était le cas en 1980 ( et ce n’est pas sûr) quand le livre a été écrit, c’est certainement loin d’être le cas aujourd’hui. Du moins en ce qui concerne les historiens les plus lus sur la Russie.

Depuis 1980, les explications conservatrices et libérales ont gagné du terrain. Il n’ y a qu’à citer le travail récent de Hélène Carrère d’Encausse, Nicolas II - la transition interrompue, qui présente la révolution comme une conspiration menée par des manipulateurs machiavéliques. Ou le livre de Richard Pipes, La Révolution russe (accueilli dans le Monde des livres comme "magistral et convaincant") qui présente une démonologie en bonne et due forme : d'un côté des héros mal compris : le tsar Nicolas II « dans le fond un brave
homme... calme et timide, écoeuré par les ambitions des hommes politiques » et de l'autre Lénine, véritable monstre celui-ci, dont « L'élan politique ... resta toujours gouverné par la seule haine... sa version du socialisme consista dès le début en une doctrine de la destruction.»

 Dans ce contexte, le livre de Malia, témoin d‘une historiographie universitaire de la génération précédente est encore utile pour remettre les pendules à l’heure sur toute une série de questions importantes.

 Malia partage avec beaucoup d’universitaires le besoin de présenter son analyse comme radicalement nouvelle,  alors qu’en réalité c’est un mélange d’approches déjà connues. Mais le défaut le plus important de sa position est qu’elle ne permet pas de vouloir refaire une révolution socialiste. C’est pourtant ce qu’il faudra.

John Mullen
 

Point web
Sur notre site web “Bibliothèque anticapitaliste” vous trouverez une dizaine d’articles consacrés à la révolution russe, dont les suivants. Rendezvous à www.anticapitalisme.org
 
 

Le capitalisme d'Etat en URSS  Tony Cliff
Lénine fut-il un démocrate ?     John Mullen
Critique du livre "Nicolas II - la transition interrompue" Jeanne Menjoulet
Pourquoi la défaite de la révolution russe John Mullen
Le rêve brisé - histoire de l'internationale communiste. Stéphane Lanchon
Le sens de l'effondrement de l'URSS  Hassan Berber

La LCR 94 a mis sur le web gratuitement le livre de Rosa Luxemburg sur la Révolution russe. Vous le trouverez au http://lcr94.free.fr/livres/luxembourg/Revolution_russe.htm

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