Dossier : Le capitalisme du XXIème siècle
Un changement de nature ?

Une version beaucoup plus courte de cet article est paru dans l'édition papier de Socialisme International N° 6

 
Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, édition Flammarion, collection Dominos, 2001, 128 pages.

La lecture du dernier livre de D. Plihon, Le nouveau capitalisme, offre un double intérêt : tout d’abord de donner de façon synthétique une analyse assez complète des transformations du capitalisme depuis ces deux dernières décennies et encore en cours actuellement. Ensuite, de livrer une analyse qui s’avère très révélatrice des prises de position d’Attac, et qui font relativement consensus au sein de l’association, telles que la thématique de la domination de la finance sur le reste de l’économie et sur les Etats, l’instauration d’un nouveau mode d’accumulation, favorisée par le développement des nouvelles technologies, et le besoin de nouvelles régulations politiques pour “ maîtriser la mondialisation ”.

Dominique Plihon est le président du conseil scientifique d’Attac. Il est professeur d’économie à l’Université Paris-Nord, et co-rédacteur en chef de la revue Economie Internationale. Il a déjà contribué à de nombreux ouvrages, dont La Mondialisation financière, en 1998.

Le constat de base que fait Plihon est que “ Le capitalisme n’a cessé d’évoluer au cours de sa longue histoire : la période actuelle marque une transition vers une nouvelle étape, marquée par la domination de la finance et du savoir ”. C’est en distinguant ainsi les principales forces qui transforment le système économique que Plihon entreprend de définir en quoi consiste le “ nouveau capitalisme ”. Pour lui, le capitalisme “ actionnarial ” est un nouveau régime qui est en rupture profonde avec le capitalisme des “ Trente Glorieuses ”.

Un changement de nature du capitalisme ?

L’auteur explique que deux forces principales transforment le capitalisme contemporain : les mutations technologiques - avec le développement des NTIC (les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) – et la globalisation financière.

Les NTIC sont à l’origine d’une nouvelle vague technologique, “ une troisième révolution industrielle ”. Elles concernent essentiellement la téléphonie, l’audiovisuel et l’informatique. Pour Plihon, l’économie est aujourd’hui de plus en plus fondée sur la connaissance et l’immatériel. Les NTIC produisent plusieurs effets majeurs sur l’économie : “ elles permettent de gagner en efficacité, en particulier dans le domaine du traitement, du stockage et de l’échange d’informations ; elles favorisent la formation et la croissance de nouvelles industries ; elles poussent à l’adoption de modèles organisationnels originaux visant à mieux exploiter les nouvelles possibilités de production et de distribution de l’information ”.

Plihon reprend la thèse de Jérémy Rifkin  de “ l’économie de l’accès ” : “ au fur et à mesure que le contenu en information et l’interactivité des produits s’intensifient, ceux-ci changent de nature. Leur valeur réside moins dans leurs propriétés physiques que dans leurs capacités à donner accès à des prestations immatérielles. (…) L’accès de biens est remplacé par un système d’accès contrôlé par les entreprises à travers diverses procédures de location, de concession, de droits d’admission, d’adhésion ou d’abonnement qui en définissent l’usage provisoire. Dans cet univers, l’accès remplace la propriété, la location se substitue à l’achat ; les consommateurs n’achètent plus de voitures, ils paient des services de location automobile ”.

Mais cet univers que décrit Plihon, s’il gagne effectivement une place non négligeable dans la sphère marchande, reste encore au stade très marginal, et pour l’essentiel on continue d’acheter des voitures, pour le plus grand bonheur des industries automobiles !

L’auteur considère que le développement du secteur de l’économie immatérielle remet en cause le modèle de l’économie libérale qui prétend que le marché peut se réguler de lui-même, sans l’intervention de l’Etat. D’une part, ce secteur, comme l’Internet par exemple, est soumis à une très forte concentration capitaliste. D’autre part, il existe des “ lois singulières de l’économie de la connaissance ”, qui remettent en cause le paradigme classique de l’économie libérale : “ selon la théorie [néoclassique ], le bien-être de la société est maximisé lorsque les usagers ont la possibilité de payer les biens et les services à leur coût marginal, c’est à dire au coût de la dernière unité produite. Cela signifie que, dans le secteur des NTIC, les biens et les services devraient être cédés quasi gratuitement car leur coût marginal est pratiquement nul : en effet, la majeure partie des coûts est fixe ”. Ce qui coûte cher c’est la conception du logiciel, donc le coût de la première unité produite.

Ainsi si cette règle était appliquée, les entreprises feraient faillite. Les caractéristiques des NTIC et de l’économie de la connaissance remettent en question l’hypothèse de la “ main invisible ” selon laquelle les mécanismes du marché conduisent spontanément les acteurs vers une situation optimale et donc satisfaisante pour tous. Ce qui légitime la régulation des marchés et le rôle des pouvoirs publics dans l’économie contemporaine.

Plihon en conclut que pour maîtriser ces mutations technologiques, responsables de “ la crise d’adaptation de nos sociétés ”, il faut “ innover socialement et ainsi contribuer à améliorer le bien être général ”, donc “ inventer de nouvelles politiques de régulation ”.

Plihon insiste beaucoup sur cette rupture créée par l’arrivée des innovations technologiques qui, dans une perspective schumpéterienne à laquelle il se réfère, entraîne un mouvement de “ destruction créatrice ” et l’instauration d’une nouvelle phase du capitalisme. Est-ce que parler d’une “ 3ème révolution industrielle ” autorise à annoncer un nouveau capitalisme ?

Cela prête à penser que le capitalisme aurait changé de nature, ce qui n’est pas très convaincant. Dans cette logique chaque nouvelle révolution industrielle entraînerait un nouveau capitalisme, alors que nous savons bien que depuis les débuts de l’ère industrielle la bourgeoisie révolutionne en permanence les moyens de production et d’échange, comme l’avait noté Marx dès le milieu du XIXème siècle. Il ne s’agit pas de minimiser l’ampleur des transformations technologiques en cours, mais on peut remarquer que les propriétés nouvelles dont parle Plihon concernant les biens produits par l’économie de la connaissance non rien de fondamentalement nouveaux : la télévision et la radio ont eux aussi une valeur qui réside moins dans leurs propriétés physiques que dans leurs capacités à donner accès à des prestations immatérielles.

La généralisation de la micro-informatique est une nouveauté car elle a modifié les façons de produire et de travailler. C’est au niveau de la production que les changements sont les plus importants, pas tellement pour ce qui est des biens de consommation.

Mais ce type de modifications est structurel au capitalisme et n’est en aucun cas nouveau. L’innovation technique est le moteur du développement capitaliste. Marx identifiait deux formes de générations de la plus-value : la plus value absolue se référait à la durée du temps de travail, la plus value relative correspondait à l’accroissement de la productivité du travail.

L’innovation technique sert précisément à augmenter la plus value relative des capitalistes. Les NTIC –au-delà du gigantesque marché qu’elles ont crée- ont considérablement accrue la productivité du travail et donc modifié la façon de produire, en diminuant notamment le temps nécessaire à la transmission d’informations. Plus encore, les NTIC ont permis une harmonisation mondiale et quasi-instantanée des prix des produits, ce qui a aiguisé à l’extrême la concurrence, loi fondamentale du système capitaliste. Les capitalistes ne sont pas des philantropes, ils investissent là où ils y voit un intérêt pour eux. Marx visualise très clairement l’enjeu du développement des nouvelles techniques :

“ Afin de prolonger le surtravail [NDLA : travail impayé, générateur de plus-value pour le capitaliste], le travail nécessaire est raccourci par des méthodes qui font produire l’équivalent du salaire en moins de temps. La production de la plus-value absolue n’affecte que la durée du travail, la production de la plus-value relative en transforme entièrement les procédés techniques et les combinaisons sociales. ”
En d’autres termes, c’est le capitalisme qui modifie en premier lieu les techniques de production, pas l’inverse.

Le risque en parlant d’un nouveau capitalisme est d’insister plus sur les modifications que sur les permanences du système économique, et donc d’oublier ce qui constitue le cœur de ce système - l’appropriation privée des moyens de production et d’échange ; l’exploitation du travail pour permettre l’accumulation du capital – reste au fondement du capitalisme actuel.

Comme on va le voir à présent, ce qui a essentiellement changé pour Plihon c’est le cadre institutionnel et le mode d’accumulation qui caractérisent la nouvelle phase du capitalisme.

La globalisation financière

Les NTIC et le développement de l’économie de l’immatériel vont favoriser la mondialisation des échanges et la globalisation financière. Plihon définit la globalisation financière comme “ le processus d’interconnexion des marchés de capitaux au niveau national et international, conduisant à l’émergence d’un marché unifié de l’argent à l’échelle planétaire ”. Il explique que la globalisation néolibérale est le fruit d’un choix politique : ce sont les gouvernements, et en premier lieu le gouvernement américain, qui ont entrepris à la fin des années 1970 et au début des années 1980 de libéraliser les marchés en menant une politique de déréglementation, de baisse de la fiscalité sur les entreprises, de privatisations, de remise en cause de l’état providence et de stabilité des prix. Ce sont ces nouveaux choix politiques qui vont servir de base au “ Consensus de Washington ”, édicté dans le cadre du G7, club des sept principaux pays industrialisés qui prétend être le directoire de l’économie mondiale.

Pour Plihon, le succès du néolibéralisme est à ce moment là rendu possible du fait d’un double effondrement. D’abord, la crise du capitalisme de l’après-guerre, qui remet en cause le rôle de l’Etat. Ensuite, l’écrasement des oppositions organisées, qu’il s’agisse du syndicalisme ou du marxisme.

Le problème dans le raisonnement de Plihon est qu’il n’envisage ce retournement que comme étant dû à des changements d’ordre idéologique. Il laisse de côté la volonté consciente pour les capitalistes de modifier le rapport de force entre le travail et le capital, et d’asseoir leur domination dans un nouveau contexte institutionnel plus favorable.

Plihon montre bien en quoi consiste ce nouveau rapport de force issu de la fin du “ compromis salarial fordiste ” dans les années 1970 – notamment le déplacement dans la répartition de la valeur ajouté des parts relatives du travail et du capital, au profit de ce dernier - mais il inverse à notre sens la causalité : C’est la réorganisation du système capitaliste qui a conduit à une offensive idéologique libérale, utilisant comme prétexte la crise du capitalisme d’état pour s’imposer.

Plihon montre bien comment le libéralisme tire sa force dans sa prétention à l’universalité : il s’agit d’unifier le monde par le système de marché, car ce dernier serait un état naturel de la société, donc il devrait prospérer partout. Dans cette logique, il ne peut y avoir de conception alternative du monde possible.

Il explique que la première victoire des détenteurs du capital financier remonte au “ coup de 1979 ” organisé par les autorités monétaires américaines. Celles-ci luttent alors contre l’inflation, ce qui fait monter les niveaux des taux d’intérêt de façon spectaculaire, aux USA et dans le monde. Donc il s’opère un renversement du rapport de force entre créanciers et débiteurs, au profit des premiers.

Il se met en place un nouveau régime qualifié “ d’économies de marchés financiers libéralisés ” qui se substitue au régime “ d’endettement administré ” qui avait prédominé pendant les “ Trente Glorieuses ”. Cette transformation a été opérée par deux séries de réformes : une libéralisation financière radicale et la création d’un vaste marché des capitaux.

Plihon se réfère ici à Keynes pour analyser le développement de la spéculation et le décrochage entre la logique financière et l’économie réelle. Il le considère même comme “ le plus grand économiste du XXème siècle ”.

L’auteur montre que la globalisation financière est asymétrique : la grande majorité des actifs financiers sont détenus par des agents économiques des pays les plus riches. Ce sont aussi ces mêmes pays qui connaissent le vieillissement de leur population avec la part la plus importante des plus de 60 ans. C’est cette catégorie de la population qui détient la majorité de la valeur des actifs financiers (épargne, placements dans les fonds de pension…). Plihon remarque que ces distorsions dans l’inégale répartition de la finance mondiale devrait en toute logique entraîner des transferts internationaux d’épargne des pays riches vers les pays pauvres, sous la forme d’investissements directs ou d’investissements de portefeuille. Or il observe l’inverse : les pays en développement – avec 85% de la population mondiale et 22% de la richesse mondiale – attirent en 2000 seulement 7,6% des capitaux privés, soit deux fois moins qu’au début des années 1990. “ Peut-on parler de mondialisation alors qu’une partie si importante de la planète est pratiquement exclue de la finance internationale ? ”.

Le capitalisme actionnarial, une nouvelle étape du capitalisme
 

La nouvelle étape de l’évolution historique que connaît le capitalisme doit se comprendre à partir de la crise qu’a connu le capitalisme fordiste. Celle-ci s’explique par la décélération des gains de productivité dans les années 1970, la baisse des profits des entreprises, la poussée inflationniste, et la déstabilisation du système monétaire international. “ Il apparaît alors un divorce entre les formes institutionnelles demeurées essentiellement nationales et une dynamique de la production et de l’investissement devenue internationale ”.

Si je suis d’accord avec Plihon pour considérer que le période dite des “ Trente Glorieuses ” reposait effectivement sur un mode d’accumulation du capital et un système institutionnel spécifiques (le fameux “ compromis fordiste ”), je ne pense absolument pas comme l’affirme l’auteur que dans ce capitalisme fordiste “ les gains de productivité étaient propriétés collectives ”. Ce n’est pas la même chose de considérer que le partage des gains de propriété reposait sur un compromis entre le travail et le capital (partage qui allait tendanciellement dans les années 1970 dans le sens de privilégier les salaires des travailleurs) et de soutenir que les gains de productivité étaient contrôlés par les travailleurs. Ce sont les capitalistes et l’Etat qui les contrôlaient seuls, et qui devaient faire des concessions énormes aux travailleurs dans une période où le mouvement ouvrier était fort et puissamment organisé.

Le nouveau “ capitalisme actionnarial ” repose d’après Plihon sur :
- La modification du rapport de force entre travail et capital dans la répartition de la richesse nationale.
- La “ financiarisation ” de la gestion des entreprises : l’augmentation forte du taux d’autofinancement des entreprises et la modification du rapport de force entre actionnaires, dirigeants et salariés au profit des premiers.
- Le développement de la gestion collective de l’épargne : l’apparition du capitalisme “ zinzin ” (les investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension).
- Le “ gouvernement d’entreprise ”, institution clef du nouveau capitalisme.

La logique financière s’impose donc dans les entreprises, ce qui conduit les actionnaires à exercer plus de contrôle et de contraintes sur les dirigeants des sociétés. Ce sont les exigences de rendements bien plus importants que par le passé qui conduisent aujourd’hui certains grands groupes à se séparer de pans entiers de leurs activités et de se recentrer sur leur métier de base, même si ces activités sont bénéficiaires. C’est ce qui a poussé Danone à fermer deux de ces usines de sa filière biscuits l’année passée.

La justification pour les entreprises de se tourner autant vers les marchés est d’invoquer leurs besoins de financements. Or Plihon montre ici un paradoxe : loin de financer les entreprises, les marchés financiers ont plutôt tendance à les ponctionner. C’est la conséquence de la recherche par les entreprises du rachat de leurs propres actions et de l’augmentation de leur capacité d’autofinancement, dû à la hausse vertigineuse de leurs profits.

Plihon nous montre en quoi le capitalisme patrimonial  constitue un nouveau mode de croissance, qui se caractérise par une déconnexion entre la croissance de la masse salariale (les salaires) et les gains de productivité. L’auteur met à bas la vision “ optimiste ” de ce nouveau mode de croissance : celle-ci prétend que ce nouveau régime se régulerait de lui-même par les revenus en hausse provenant des patrimoines financiers des ménages qui leur permet de continuer à stimuler la demande, malgré la stagnation des salaires réels. Mais Plihon indique qu’en France seuls 13% des ménages détiennent directement des actions. “ Dans ce contexte, les gains boursiers ne peuvent suffire à soutenir la consommation des ménages ”.

Désormais, en cas de déséquilibre entre croissance de la masse salariale et gains de productivité, c’est l’emploi qui sert de variable d’ajustement, alors que sous le régime fordiste cette fonction revenait à l’inflation des prix des biens et services.

Dans cette même perspective “ optimiste ”, “ l’actionnariat salarié ” serait un nouveau compromis entre travail et capital. En effet, en devenant actionnaires, les salariés obtiendraient un certain pouvoir sur la politique des entreprises, et ce par leur statut de propriétaires collectifs du capital. Plihon énumère toutes les mesures prises en France pour développer l’épargne salariale. Le parti socialiste a pris une part déterminante dans ces réformes, ce que rappelle Plihon qui s’en prend directement à Fabius. Ce dernier est représentatif de “ la vision optimiste ” cité plus haut.

La formation d’une épargne massivement orientée vers les marchés d’action est une caractéristique majeure du nouveau capitalisme. Un quart de l’épargne des Français est désormais placé sous forme d’actions.  Ainsi près de 6 millions de Français, soit 10% de la population, détiennent des actions en direct. Mais Plihon montre que l’actionnariat salarié profite essentiellement aux cadres supérieurs (surtout avec les stock-options), et tend à renforcer encore plus les inégalités dans l’entreprise.

En plus, il y a une distinction à faire entre les actions que possèdent les salariés et celles que possèdent les capitalistes. Dans le premier cas, l’objectif se trouve avant tout dans la satisfaction des besoins (achat de biens de consommation), tandis que dans le second cas, le but est avant tout l’accumulation (le capital pour le capital).

Une partie de l’ouvrage est consacré à montrer l’impact du capitalisme actionnarial sur les rapports sociaux et sur le monde du travail. Plihon montre comment la flexibilité du travail est une conséquence logique de la flexibilité plus grande du capital et du transfert de risques sur les travailleurs. Il énumère toutes les formes de précarité, et les nouvelles formes d’organisation du travail. Plihon développe peu cette question pourtant fondamentale, mais on peut se reporter sur le livre récent de Thomas Coutrot , lui aussi économiste et membre du conseil scientifique d’Attac, qui aborde de façon plus approfondie ce sujet.

Réguler le nouveau capitalisme mondialisé ?

Pour Plihon, ce nouveau capitalisme pourrait être régulé, comme l’était l’ancien. Cette proposition signifie d’une part que le système ne peut pas se réguler de lui-même et que d’autre part l’Etat peut seul assurer ces nouvelles régulations. L’aggravation de la pauvreté et de l’exclusion sociale dans le monde est le résultat d’un dysfonctionnement de l’économie mondiale. De nouvelles formes de régulation sont nécessaires, qui doivent s’appuyer sur une reconstruction de règles adaptées à ce nouveau contexte, car le pouvoir des Etats-nations a été très réduit par la mondialisation libérale.

Mais le problème de fond que ne résout pas Plihon c’est qu’il n’existe pas d’exemples historiques où l’Etat serait allé à l’encontre de la stratégie structurelle d’accumulation du capital. A court terme, il peut y avoir intérêts divergents, et l’Etat peut prendre des mesures “ dirigistes ” qui s’imposent aux capitalistes, mais pas sur une stratégie à long terme. Si l’Etat était effectivement plus investi dans l’économie pendant les décennies d’après-guerre, ce n’est pas parce qu’il voulait contrecarrer les stratégies des capitalistes, mais parce que cette phase du développement du capitalisme nécessitait que l’Etat joue un rôle central, par le biais des planifications, des nationalisations, pour dynamiser l’accumulation du capital : c’était l’époque du capitalisme d’état (voir l’article de Romain Chencinsky dans la présente revue).

Le nouveau régime d’accumulation du capital modifie le rôle de l’Etat dans l’économie, mais celui-ci reste toujours aussi présent pour assurer la mondialisation du capital. Plus que jamais les Etats servent de “ béquilles au capital ”, on ne peut plus espérer que les gouvernements imposent aux entreprises des mesures qui remettent en cause la rentabilité de leurs investissements. Ainsi Plihon continue de promouvoir de façon implicite des solutions de type “ keynésiennes ” pour réguler l’économie, à partir des instruments de politique économique des Etats.

Il faut limiter d’après lui l’emprise du capital financier, en créant des contre-pouvoirs forts indispensables à la limitation des excès et des risques du capitalisme actionnarial. Plihon propose ainsi de défendre la notion d’“ intérêt social ” de l’entreprise et la “ cogestion ” dans la future législation européenne. L’objectif est de “ domestiquer ” la finance mondiale : “ chaque pays doit pouvoir se la réapproprier pour satisfaire des objectifs domestiques ”.

Ce qui permet au capital de tirer profit du travail, c’est qu’il y a une inadéquation entre la production et la gestion de la production. Les producteurs ne contrôlent pas ce qu’ils produisent et les capitalistes en tirent profit. L’instrument qui rend possible cette inadéquation – à travers le système institutionnel (politique, juridique, éducatif…) et répressif, c’est l’Etat. Il est donc l’élément nécessaire à l’existence de classes irrémédiablement antagonistes.

Etat et capital ne cessent donc d’entretenir des relations incestueuses. Le meilleur exemple en la matière est le FMI : la plupart des gouvernements y sont représentés et votent en fonction de leur force financière. Autrement dit, pas d’Etat sans capitalistes, pas d’Etat sans finance internationale. Croire que l’on peut réguler le système au profit des travailleurs en passant par l’Etat, c’est encore une fois mettre les choses à l’envers. L’Etat est un instrument de la classe dirigeante, pas l’inverse.
 

Plihon considère que la principale menace de notre société est “ la colonisation par le marché de territoires qui lui étaient jusqu’alors interdits : culture, santé, éducation …”. Quelle force serait capable de restaurer la primauté du politique sur l’économique ? Plihon développe peu cette question, pourtant centrale lorsqu’il s’agit de convaincre qu’une régulation du système est possible. Il en appelle à la constitution d’une société civile mondiale (Seattle), aux ONG (comme Attac), à la constitution de contre-pouvoirs.

Pour notre part, si l’élargissement de la contestation du système à des franges toujours plus larges de la “ société civile ” est essentielle pour inverser le rapport de force et gagner du poids dans le débat public, il n’en reste pas moins que ce qui constitue l’élément déterminant qui permettrait d’engranger des victoires face aux classes dirigeantes c’est la mobilisation des travailleurs-salariés, qui ont la capacité, de par leur place centrale dans le processus de production et d’échange, de contrôler la richesse et de contester le pouvoir à sa source, c’est à dire dans l’extraction de la plus-value et la constitution du profit.
Alexandre Achrafié

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