Quel parti nous faut-il ?
Interview d’un révolutionnaire grec
« Des augmentations, pas des bombes !»
 

Apostolos Kapsalis
A 27 ans, Apostolos Kapsalis est membre du SEK ( Parti Socialiste Ouvrier, environ 2500 membres aujourd’hui) depuis 1994, parti qui s’appelait OSE à ce moment là (Organisation pour la Révolution Socialiste). Il est avocat spécialisé en droit du travail. Pendant son séjour récent en France –deux ans et demi au total- il a milité au sein d'ATTAC-strasbourg en se liant également au groupe français de la Tendance Socialiste Internationale.
Actuellement, Apostolos Kapsalis travaille à la radio nationale en présentant une émission quotidienne sur les droits des travailleurs migrants en Grèce, sujet de la thèse qu’il prépare.
 

Quelle est la situation politique générale en Grèce?Où en est le rapport de force entre les classes?

Il faut voir quelle est la réaction du monde du travail en ce moment sur deux niveaux: la guerre en Irak et les préoccupations purement salariales. Sur ce deuxième aspect,  on peut constater une radicalisation de la classe ouvrière en ce qui concerne la défense de ses droits. Le jeudi 5 décembre a été une journée de grève générale pour tout le secteur public à propos du vote parlementaire sur le budget 2003. Face à la proposition du gouvernement en faveur d’une augmentation de 2,5% des salaires, la réponse  est claire : "1000 euros minimum pour tous les salariés". Dans plusieurs branches professionnelles, on remarque une augmentation des grèves massives, une participation forte aux actions collectives et un esprit ambitieux qu' on peut obliger le gouvernement de  reculer (même les profs des universités on gagné après une grève des plusieurs semaines).

En ce qui concerne la guerre, la présence des syndicats au mouvement anti-guerre offre une grande ampleur à l'opposition  aux plans impérialistes des Etats-Unis et du Royaume-Uni, ou quant à une participation indirecte de la Grèce aux opérations. Après la dernière manifestation de 30 000 personnes à Athènes le 17 novembre, tout le monde lie la question des augmentations salariales à celle du budget militaire. Le slogan dominant est "on veut des augmentations, pas des bombes". Cela oblige même les médias à présenter quotidiennement des documentaires sur les massacres en Palestine ou le sale rôle des impérialistes lors de la guerre en Afghanistan. Donc d'une part, le gouvernement se montre souple et disposé à négocier toute sorte de revendications et, d'autre part, il vient de voter la diminution de la période du service militaire obligatoire!

Quelle est la situation de la gauche révolutionnaire en Grèce?

Bien que le niveau des luttes soit élevé en ce moment et que plus de 80% des sondés soient opposés à la guerre contre l'Irak, plusieurs organisations de la gauche non-parlementaire ne semblent pas être capables d'en profiter et de mener ces luttes. La majorité de ces groupes interviennent d'une manière sectaire ou opportuniste, ce qui les marginalise encore plus dans la société. Les partis parlementaires comme le Parti Communiste ou Synaspismos –des communistes refondateurs- restent les principaux pôles de la gauche en Grèce, bien qu’ils affrontent d’importantes crises politiques intérieures.

En revanche, le SEK a pu travailler avec succès grâce à une conception unitaire vis à vis des tendances politiques ou idéologiques. Il se trouve au coeur du mouvement anti-guerre, ayant fonder une très large coalition sur le modèle du "Stop the war coalition" au Royaume-Uni, qui unifie un grand nombre de militants provenant des courants très différents, mais qui sont d'accord sur le principe de l'action commune contre la guerre. Les centaines des nouveaux adhérents de ces deux dernières années révèlent que la construction d'un parti révolutionnaire n'est possible qu'en construisant le mouvement.

Où en est le mouvement altermondialiste? Quelles sont les organisations qui y participent?

Les idées du mouvement contre la mondialisation capitaliste nous sont arrivées avec un petit retard par rapport à d'autres pays d'Europe. Cependant, de plus en plus de jeunes travailleurs et d’étudiants s’intéressent à ce nouveau mouvement. A Gênes, il y a eu au total 4000 personnes qui se sont déplacées pour la manifestation contre le G8, et à Florence, il y en a eu plus de 1000 pour participer aux travaux du FSE. En observant le contenu des meetings dans les quartiers et surtout dans les Universités, on se rend compte que les débats se focalisent autour des questions préférées du mouvement altermondialiste, tels que les paradis fiscaux ou la dette du tiers-monde. Il en est de même pour les revues et les publications des associations, ou des organisations politiques de jeunesse, y compris celles du Parti communiste.

A la différence de ce qui se passe en France, il n'y a pas d’organisation qui soit le vecteur principal de ces idées, comme ATTAC ou d'autres associations similaires. Bien sûr, un ATTAC grec existe mais sa création est très récente et son rôle reste limité à des analyses et des meetings très théoriques, organisés par le petit groupe scientifique fondateur. En revanche, les forces politiques qui existaient déjà à l'époque de Seattle et de Gênes, ont eu recours à la création de plate-formes et de grands collectifs, à l'occasion d’importants événements internationaux.

Ces "initiatives" sont actuellement au nombre de 4 à propos du Sommet européen de Thessalonique en juin 2003, et ils sont de deux types. D'une part, il s'agit du rassemblement des organisations, des groupes et des partis qui signent collectivement le texte fondateur d'une campagne précise (par exemple, organiser un Forum Social à Thessalonique) . D’autre part, il s’agit de véritables initiatives "par en bas", à l'origine desquelles se trouvent probablement certaines forces politiques, mais qui constituent de véritables collectifs autonomes, car elles se développent sur la base d'une participation directe des gens qui militent dans les comités locaux qui sont créés. Tel est le cas de l'initiative "Genova 2001" qui continue à exister actuellement, et qui était une stratégie proposée par le SEK il y a deux ans. C’est l'initiative la plus massive et la plus largement reconnue, à la fois par l'opinion publique et par les médias,  car on y trouve des révolutionnaires, des écologistes, des syndicalistes, des musulmans et des représentants des organisations palestiniennes.

Je pense que le deuxième type de plate-forme est préférable, parce qu'il offre à tout le monde la possibilité d'y participer. Surtout à ceux qui veulent militer mais qui ne font pas confiance à l'ancienne forme d'action des partis classiques de la gauche.

Est-ce que l'intervention européenne et internationale est importante pour les militants altermondialistes ?

Bien sûr que oui, si l'on veut que ce mouvement ne reste pas, encore une fois dans l'histoire, un mouvement de contestation, mais qu'il obtienne les caractéristiques d'une force de changement profond de la société Partout dans le monde, des jeunes et des moins jeunes luttent chaque jour contre diverses formes d'oppression et d’attaques du capitalisme neo-libéral. Il est indubitable qu'en l'état actuel, le mouvement s'est doté d'un caractère purement anticapitaliste, et c'est la première fois que cela se fait à une échelle internationale, depuis les internationales communistes. Du soutien sentimental à la  révolte des Zapatistes au Mexique, on est passé à admirer et à adopter le slogan paru sur une banderole des lycéens londoniens lors de la dernière manifestation anti-guerre: "Il faut remplacer le capitalisme par quelque chose de plus beau".

Pendant les débats du FSE à Florence, le mouvement a commencé, à un niveau européen, à discuter et à échanger des idées sur ce qui doit être l'alternative à ce système détestable qui naît des guerres et de la pauvreté. De plus, on a essayé de fixer les étapes suivantes selon les défis de la période. Le fait qu'une direction contre la guerre en Irak ait été adoptée à l'unanimité constitue un pas en avant. On est déjà en train d'organiser la journée d'action européenne du 15 février 2003.

Bien entendu, ce n'est pas seulement l'événement (Forum social, manifestation…) en tant que tel qui se révèle indispensable. C'est avant tout, dans tous les pays, ce qui précède et ce qui suit le voyage, à l'occasion d'un rendez-vous important. C'est pourquoi, il me semble que ces mobilisations internationales et les discussions qui les encadrent doivent être au centre du travail politique des altermondialistes.

 Comment les révolutionnaires interviennent et construisent le mouvement contre la mondialisation libérale?

Dans ce mouvement qui se développe et qui progresse à un rythme accéléré, les révolutionnaires n'ont qu'un seul choix : comprendre et s'adapter très vite aux nouvelles formes d'action et de réflexion. Et surtout, ils doivent éviter les erreurs commises par le passé, voire intervenir d'une manière opportuniste visant seulement à promouvoir leur propre analyse ou leur tradition théorique. En deux mots les révolutionnaires doivent changer et apprendre par ce nouveau mouvement s'il veulent le soutenir et l’influencer.
Mais pour y aboutir ils doivent le construire sans conditions préalables, même s'il ne sont pas d'accord avec les autres composantes sur toutes les questions qui se posent.

Le front unique est la base de ce travail et le SEK l'a déjà appliqué à plusieurs reprises et avec succès, tant en ce qui concerne la confrontation avec les plans guerriers, que par rapport à la lutte pour la régularisation de tous les travailleurs immigrés. On a dû dépasser nos propres positions sectaires et apprendre à travailler sérieusement avec des gens et des mouvements dont on se méfiait pendant une longue période, à cause de leur non référence au rôle  irremplaçable de la classe ouvrière, par exemple. Et c'est la seule voie à suivre afin de gagner des nouveaux militants du train anticapitaliste.

Est-ce qu'il est difficile d'afficher son identité révolutionnaire dans le mouvement?

Pas du tout. Je pourrais dire que c’est même indispensable. La discussion à l'intérieur du mouvement ne se limite pas au type de société qui doit remplacer le capitalisme mais contient également la question de savoir comment s'en débarrasser pour créer un monde plus beau et plus juste. Et là se trouve le rôle historique des révolutionnaires dont le travail n'est plus si difficile qu'il l'était il y a dix ans, juste après l'effondrement des régimes du capitalisme d'état. Le sujet "réforme ou révolution" préoccupe naturellement tous ceux qui cherchent une alternative au système capitaliste.

Au sein même des partis réformistes, il y a des camarades qui doutent de l'efficacité de la "troisième voie" vers le socialisme et se demandent pourquoi le parlementarisme n'est jamais arrivé à assurer une société de paix et de justice dans plusieurs pays européens ces 20 dernières années. Ceux qui présentaient la révolution comme la seule procédure capable de changer la société entière attirent maintenant l'intérêt des altermondialistes. Il ne reste…qu' à les convaincre qu'il faut s'organiser autour d'un parti révolutionnaire afin d'intervenir d'une manière plus efficace dans le nouveau mouvement.

Mais il ne s'agit pas d'un travail aisé, car les révolutionnaires sont, pour le moment, une petite minorité dans la gauche, bien que le dernier succès électoral de la LCR et de la gauche de la gauche en France nous indique que le potentiel est énorme.

Comment les militants du SEK recrutent des nouveaux militants radicalisés par le mouvement altermondialiste? Quels sont les outils que le SEK a mis en place pour toucher les futurs révolutionnaires?

Le travail du SEK depuis Seattle se fonde sur la constatation que beaucoup de militants du mouvement, n'ayant souvent aucun lien auparavant avec un groupe ou un milieu politique précis, ont vraiment soif des nouvelles idées. Des jeunes salariés et des étudiants indépendants, inspirés par le slogan "un autre monde est possible", étudient l'histoire des mouvements et sont favorables au débat sur des questions qui s'étendent de la nature des pays de l'Est jusqu'à la réaction contemporaine des syndicats face à l'immigration des travailleurs.

Ainsi, à l’initiative du SEK, "Genova 2001" a multiplié les meetings et les congrès dans beaucoup de villes grecques, justement pour donner l'occasion à un grand nombre des gens de participer à ses débats. En septembre dernier il y a eu le deuxième "festival anticapitaliste" pendant trois journées composées des forums et des intervenants de tous les courants idéologiques et politiques. Les 6-7 et 8 décembre, pour la troisième année, on a organisé le festival de la jeunesse, intitulé cette fois-ci "étudiants contre la guerre", qui était plutôt destiné à promouvoir les idées révolutionnaires dans les facultés.

En ce qui concerne les activités propres au SEK, les forums marxistes réguliers, ouverts à tout le monde avec des panels souvent hétérogènes, jouent le même rôle dans les quartiers ou les lieux de travail. C'est ainsi qu'on a l'occasion, avant tout de connaître les militants qui se radicalisent, de propager les idées de notre tradition théorique et des proposer aux camarades de s'organiser dans un parti révolutionnaire. Dans une circonstance de polarisation dans la société, le SEK a largement ouvert les portes à des nouveaux adhérents. On mène également une campagne ouverte de recrutement grâce à des brochures spéciales et des articles dans le journal. La revue théorique est un outil supplémentaire et on argumente sans cesse sur la nécessité de la présence d'un grand parti révolutionnaire comme celui des bolcheviques il y a presque un siècle.

Est-ce que tu penses que le SEK a grandi et profite de la radicalisation? Qu'est-ce que tu penses qu'il faudrait faire pour recruter encore plus des révolutionnaires au SEK?

J'ai l'impression qu'à un certain degré, le SEK a profité de la radicalisation de la société en Grèce et je crois que c’est l'organisation qui a connu le succès le plus remarquable parmi les groupes d’extrême gauche. Et je ne parle pas seulement des centaines de nouveaux adhérents des deux dernières années. A un niveau national, le SEK est devenu une force non négligeable car tout le monde reconnaît le succès de "Genova 2001", fondée à l'initiative du SEK, et qui coordonne un très grand nombre de militants de la gauche altermondialiste. La question du soutien au peuple palestinien a mis le SEK au centre du mouvement, car il a été la principale force organisatrice des manifestations et des meetings autour de ce thème. L'augmentation du nombre de journaux vendus chaque semaine certifie, de plus, la reconnaissance de notre travail politique par les militants de la gauche.

Ce succès se traduit aussi par la multiplication des cellules du SEK et des comités contre la guerre dans des quartiers d'Athènes ou des villes, dans lesquels on n'avait jamais eu de base dans le passé. Cependant, il reste beaucoup de choses à faire pour intervenir sur tous les coins du pays.

Je pense que pour recruter encore plus de révolutionnaires il faut intensifier et réorganiser notre travail dans les lieux de travail, tant au secteur public que privé. Il est vrai qu'on a fait des pas considérables dans ce domaine et récemment, on a eu des succès à propos des élections syndicales. On publie déjà des bulletins spéciaux qu'on distribue dans quelques branches professionnelles telles que la santé, l’éducation ou les médias.

Ces bulletins périodiques, auxquels contribuent également des gens non membres du SEK, sont des véritables outils de travail parmi les travailleurs et ils sont largement diffusés. Mais pour arriver à un grand nombre de nouveaux adhérents il faut développer et multiplier ses bulletins et mettre l’accent sur notre intervention parmi les jeunes salariés et les précaires.

Quel rôle doivent jouer les partis révolutionnaires au sein du mouvement altermondialiste en Europe et dans le monde?

Tout d'abord les partis révolutionnaires doivent être présents et construire ce mouvement. Ils doivent participer aux travaux que celui-ci élabore et essayer de gagner de nouveaux altermondialistes en leur proposant des formes d'action concrètes. Pour la réalisation de ce projet, il est indispensable de réactiver la théorie du front unique vers deux direction.

D'une part, au niveau des composantes du mouvement, en leur proposant, malgré les divergences, des activités communes. "Genova 2001" vient de faire un appel public aux autres plate-formes qui sont créées en Grèce en vue d'un collaboration étroite à propos des manifestations et des forums en juin 2003 en Thessalonique. D'autres part, au niveau des militants de base au sein du mouvement, on doit travailler ensemble dans les quartiers, les universités ou les entreprises avec les camarades radicalisés, même si ceux-ci sont membres d'un autre groupe, et coorganiser des forums ou des pétitions sur l'opposition à la guerre ou sur le soutient d'une grève etc.

Pendant la première guerre mondiale, les bolcheviques russes ont réussi à construire le mouvement anti-guerre et à agrandir leur parti en adoptant le slogan des mères des soldats : "On veut la paix, arrêtez la guerre". Aujourd'hui le mouvement crie "Non à la guerre, un autre monde est possible". Même défis, mêmes tâches à accomplir. Construire et recruter. On a un monde à gagner!

Propos recueillis par Mathieu Schmitt
 

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