Les livres sont des armes

Les femmes ont toujours travaillé

 
LES FEMMES ONT TOUJOURS TRAVAILLE.
Une histoire du travail des femmes aux XIXe et XXe siècles.
Sylvie Schweitzer
Editions Odile Jacob
2002, 330 pp.
 

Les femmes ont toujours travaillé. Cette affirmation est moins évidente à formuler qu’il n’y paraît. L’imaginaire collectif français retient que les femmes sont arrivées sur le marché du travail de façon massive dans les années 1960, suite aux changements causés par les deux guerres mondiales.

Sylvie Schweitzer s’attache à démontrer en quoi les femmes ont toujours travaillé. Pourquoi elles ont été sciemment exclues des statistiques officielles et écartées d’une vaste gamme de métiers ou de postes d’autorité. Les femmes ont toujours participé à la vie économique nationale. Elles l’ont soutenue et entretenue. Mais la société française ne leur a été que rarement reconnaissante. Qu’elles soient agricultrices, travailleuses à domicile, boutiquières ou vendeuses, elles ont travaillé dur à l’ombre de leur époux sans attendre de rémunération et dans des conditions de travail inacceptables. Elles étaient perçues comme des auxiliaires et donc impossible à comptabiliser. De là provient leur invisibilité économique et sociale qui fut clairement organisée par l’Etat.

           S.Schweitzer expose méthodiquement l’évolution du nombre de femmes au travail, les métiers qu’elles ont toujours majoritairement occupés. Ceux pour lesquels elles ont été progressivement autorisées à investir. Elle termine par les récentes conquêtes encore minoritaires où les femmes accèdent enfin au partage du savoir et du pouvoir.
 

Travail des femmes, travail invisible

L’auteur décèle un nombre conséquent de paradoxes et de contradictions inhérents à une société qui cherche à marginaliser la moitié de sa population. C’est ainsi que S. Schweitzer relève que les femmes n’étaient pas admises dans certains travaux à cause de leur prétendue moindre vigueur physique. Cependant pendant la première guerre mondiale, l’Etat n’hésite pas à légiférer et imposer l’emploi aux femmes y compris dans des industries jusque là très masculines. Cela pour pallier la mobilisation des hommes au front. Les préoccupations natalistes n’en deviennent pas moins d’actualité et si les femmes continuent à travailler après cette époque, c’est bien pour occuper des tâches précises et dites compatibles avec les “ qualités féminines ”.

De nos jours, les textes législatifs consacrent l’égalité formelle. Mais les femmes reviennent de loin souligne S. Schweitzer, en retraçant ainsi l’évolution de la condition juridique des  femmes. Les différences physiques sont largement exploitées et nouvellement interprétées durant le XVIIIe siècle. Les femmes commencent à être enfermées dans la sphère domestique, la société les considérant comme des êtres passifs, émotifs, etc., qu’il faut éloigner du domaine public. S. Schweitzer note à juste titre qu’il faudra attendre qu’une Simone de Beauvoir éclairée déclare en 1949 et dans une opprobre générale : “ On ne naît pas femme, on le devient ”. Le droit reflète l’époque et les mœurs pour lesquels il est créé. C’est donc sur ces constructions  et assignations sociales et sur cet imaginaire collectif que le droit commun et ordinaire du début du XIXe siècle exclut clairement les femmes et surtout les épouses de la vie économique et politique française. Les valeurs attachées à la maternité et à la famille valorisent à elles seules la femme dans la société, rendant illégitime toute autre occupation, surtout le travail salarié.
 

Les conquêtes récentes

Des changements lents et de maigres conquêtes sont couplés avec une instruction très inégalitaire et discriminante renforçant l’exclusion des femmes. L’auteur montre en quoi l’acquisition du droit de vote ne garantit pas l’accession aux femmes à la vie politique et économique. Il faudra attendre 1965 pour que les premières lois permettant leur émancipation en particulier au travail soient promulguées. “ Mieux vaut être née dans les années 1950, et surtout après 1970, plutôt que n’importe quand auparavant ”, résume S. Schweitzer.

Ce livre met également en avant le rôle des organisations syndicales de toute obédience qui ont, dès leur création, systématiquement exclu la question des femmes au travail. Cette résistance symbolique s’organise autour de la crainte de l’autonomie des femmes, ce qui pourrait remettre en cause bien des acquis et autour de la concurrence potentielle sur le marché du travail. Celle-ci est une donnée fondamentale et elle explique les longues résistances à l’accès des filles aux diplômes. Il est aussi intéressant de noter que l’idéologie inspirant les syndicats, aussi égalitaire soit-elle, n’est pas toujours des plus effectives pour lutter contre une société basée sur la domination masculine, et dont chaque composante a intégré ces perceptions.

Il est cependant à regretter que ce livre ne s’étende pas plus sur la situation des femmes au travail aujourd’hui. S. Schweitzer dénonce, à juste titre, le fait que même si il n’y a plus d’empêchement légal, les changements de mentalité et l’évolution de l’imaginaire social restent très longs à venir. La domination masculine est toujours pesante sur les représentations sociales sur la nature féminine mais l’auteur apporte peu de solutions pour combattre efficacement ce type de représentation.
Il n’en demeure pas moins que ce livre constitue une excellente référence pour la lutte féministe.

Julie Duchatel
 

A lire
La LCR a produit une brochure  L'oppression des femmes et la lutte pour leur émancipation. Elle coût un euro et peut être commande (chèques à l’ordre de la Brèche) de La Brèche (Rouge-diffusion), 2, rue Richard-Lenoir 93100 Montreuil
 

 
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