Dossier : le capitalisme au XXIème siècle
La face cachée de la mondialisation
James Petras, Henry Veltmeyer, La face cachée de la mondialisation, L’impérialisme au XXIème siècle, Parangon, 2002, 288 pages, 20 euros.
 

Les auteurs, deux universitaires américains engagés auprès des mouvements paysans d’Amérique latine, entendent démontrer le caractère idéologique de la mondialisation, étudier son origine, ses acteurs ainsi que ses adversaires. Pour eux, il ne s’agit pas d’un phénomène inéluctable mais d’une politique délibérément menée par la classe dirigeante pour s’adapter à une nouvelle période du capitalisme. Cette étude s’appuie sur de nombreux chiffres tirés des organismes internationaux et des exemples notamment issus des pays d’Amérique latine.

Ce livre ambitieux est donc une arme utile à tous ceux qui cherchent à comprendre la mondialisation pour mieux la combattre.

Mondialisation ou nouvel impérialisme

“ En tant que norme, la mondialisation implique la libéralisation des marchés nationaux et du marché mondial, suivant la croyance que la libre circulation du commerce et des capitaux et de l’information produira le meilleur résultat pour la croissance et le bien-être de l’humanité ”. C’est pourquoi les auteurs “ explorent les dimensions idéologiques de la mondialisation ” et “ exposent le projet de classe qui se cache derrière : tentative de dissimuler (…) les intérêts économiques d’une classe émergente de capitalistes transnationaux ”. “ Ce qu’on décrit comme mondialisation est donc essentiellement une perpétuation du passé, basée sur l’approfondissement et l’extension des rapports d’exploitation entre classes dans les zones jusque-là restées hors du champ de la production capitaliste ”.

Les auteurs préfèrent donc réhabiliter la notion d’impérialisme estimant que “ L’“inéluctabilité ” de la mondialisation et l’adaptation ou la soumission des peuples du monde entier au capitalisme libéral dépendent de la capacité des classes dominantes et dirigeantes à plier le peuple à leur volonté et à lui faire prendre les intérêts du capital pour les siens ”. Selon eux la mondialisation est “ le projet politique d’une classe de capitalistes transnationaux, construit sur les bases d’une structure institutionnelle mise en place pour servir et faire progresser les intérêts de cette classe ”. La notion d’impérialisme met en évidence que la “ mondialisation n’est pas inévitable ni nécessaire ” et qu’elle peut se heurter à “ des forces d’opposition et de résistance qui peuvent saper – et sous certaines conditions saperont- le processus d’accumulation du capital aussi bien que le système dont il dépend ”.

La “ mondialisation ” trouve son origine lorsque “ vers la fin des années soixante, les fondations du système se lézardèrent, celui-ci commença à s’effriter sous l’effet de la stagnation de la production, de la baisse de la productivité et de l’intensification du conflit de classe à propos des hausses de salaire, de l’augmentation des avantages sociaux, et de l’amélioration des conditions de travail. Ces modalités ont comprimé le profit du capital investi ”. L’une des réponses furent les délocalisations industrielles par les multinationales.
Déjà en 1980, “ le chiffre d’affaire annuel des cinq cent premières multinationales mondiales dépassait 3 000 milliards de dollar, l’équivalent de 30% de la production mondiale brute et environ 70% du commerce international ” ; 50% du commerce mondial se faisant intra-firme.

L’internationalisation du capital fut accompagnée d’une politique de libéralisation et de dérégulation provoquant une hausse considérable de la spéculation. “ Du milieu des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix, le chiffre d’affaires quotidien des marchés des changes passa de 1 milliard de dollars à 1,2 mille milliards, près de vingt fois la valeur des échanges quotidiens des biens et des services ”. Parallèlement les investissements directs étrangers ont considérablement augmenté en direction des pays en voie de développement, représentant en 1993 40% des transferts de capitaux en direction des pays pauvres accroissant ainsi leur dépendance comme l’a montré l’effondrement des économies de la Corée du Sud, de l’Indonésie et de la Thaïlande en 1997 et de l'Argentine en décembre 2001.

Cette internationalisation du capital fut accompagnée de “ l’adoption de nouvelles méthodes de production flexibles fondées sur le régime d’accumulation et un mode (ou une structure sociale) de régulation du capital et du travail postfordistes ”. “ Structurellement, elles se traduisent par la réduction de la part du travail (les salaires)  dans les bénéfices de la croissance économique (le revenu). Depuis la mise en pratique généralisée des programmes néo-libéraux d’ajustement structurel, dans les années quatre-vingts, la part du travail dans les revenus nationaux a été réduite de façon drastique – de 48% à 38% au Chili, de 41% à 25% en Argentine et de 38% à 27% au Mexique ”.

Cela fut rendu possible par les attaques contre les travailleurs : salaires, conditions de travail et avantages sociaux et pouvoir de se syndiquer furent les cibles de la classe dirigeante. Les travailleurs ont donc supporté le poids de la cette restructuration. En 1996 la CNUCED estime que 120 millions de travailleurs sont au chômage et que 700 millions sont amplement sous-employés. “ C’est ce que l’OIT nomme le secteur déstructuré ou informel, qui concerne plus de 50% de la force de travail des pays en voie de développement ”. “ On estime que 50% de l’énorme prolétariat mondial (3 milliards en 1995) engendré par le développement capitaliste est soit au chômage, soit sous employé, démuni, vivotant dans le secteur informel grandissant des centres urbains, en pleine expansion à travers le tiers-monde, ou dans les marges de l’économie capitaliste ”.

Le même phénomène touche les pays dominants : “ C’est précisément dans les pays qui sont allés le plus avant dans la mondialisation que se produit la plus grande crise sociale. C’est aux Etats-Unis, suivis par le Royaume-Uni, qu’on trouve le plus grand nombre de travailleurs sans couverture sociale, de travailleurs non syndiqués, de travailleurs temporaires ou à temps partiel, privés de la plupart ou de la totalité des avantages sociaux (vacances, retraites) sinon de tous. Le taux de chômage bas des Etats-Unis, tellement vanté par comparaison avec celui de l’Europe, est contrebalancé par le plus haut taux de bas salaires, de travailleurs vulnérabilisés – des conditions inacceptables pour des organisations de salariés européennes ”.

“ La centralité de la lutte de classe, dans les projets mondialistes, est évidente si l’on compare les pays où celle-ci est le plus avancée : au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les grèves sont rares et souvent vaines, alors qu’en France et en Allemagne les syndicats utilisent l’arme de la grève et les travailleurs conservent un large secteur étatique, des programmes sociaux et industries nationales ”.

La Banque mondiale, le FMI, le GATT ( accord général sur le commerce ) et l’AMI ( accord multilatéral sur l'investissement )  furent le fer de lance pour faire régner ce nouvel ordre mondial. “ Les pertes, pour les pays les moins avancés, qui résulteraient de la croissance des revenus globaux induite par le GATT – et de l’accès inégal au commerce, au travail et aux capitaux – ont été estimées par le PNUD à 500 milliards de dollars par an, soit dix fois ce qu’ils reçoivent annuellement sous forme d’assistance étrangère ”. Cela a évidemment provoqué un accroissement des inégalités Nord-Sud. “ D’après le PNUD (1992), depuis 1980, la disparité entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres est passée de 1 à 11 à 1 à 17 ”.

Cette évolution se traduisit par une diminution considérable des pouvoirs des Etats-nation par rapport aux multinationales et institutions internationales “ même si la prééminence et l’action permanente de l’Etat demeurent évidentes dans le processus de développement mondial ”. La tendance est donc à “ l’alignement de l’Etat sur les intérêts de la classe capitaliste transnationale ”. L’Etat est “ vidé de ses pouvoirs de régulation et de décision ”. Ce renforcement des institutions internationales aboutit également à une diminution du contrôle démocratique sur les décisions les plus importantes.

Partisans et adversaires de la mondialisation

La mondialisation est donc une politique consciemment décidée par la classe dirigeante et en premier lieu par celle des pays les plus puissants qui ont tout à gagner d’une ouverture de l’économie même si “ tout en proclamant l’universalité des principes de la mondialisation, les pouvoirs dominants restreignent souvent la concurrence afin de protéger les alliées politiques de leurs régimes (dans les secteurs peu avancés de leurs économies) et établissent des zones de commerce privilégiées pour exclure les concurrents ”. “ Cette classe est constituée sur la base d’institutions qui comprennent un complexe de quelques 37 000 firmes multinationales, les unités d’exploitation du capitalisme mondial, les titulaires et serviteurs du capitalisme et de la technologie, les principaux agents d’un nouvel ordre impérialiste ”, dans lequel la Banque mondiale, le FMI et les autres institutions financières internationales – la soi-disant “ communauté financière internationale ” - jouent un rôle central. Cependant cette classe a besoin d’alliés parmi les dirigeants des pays dominés qui profitent de la mondialisation, notamment par l’intermédiaire des privatisations.

Dans les pays dominés, les adversaires de la mondialisation sont principalement les mouvements paysans notamment en Amérique latine. En effet les politiques libérales ont ruiné la majorité des producteurs locaux incapables de rivaliser avec les importations à bas prix et ont accéléré la concentration de la propriété foncière. “ La seconde classe d’adversaire de la mondialisation est celle des ouvriers des pays impérialistes et des pays dominés ” comme en témoigne les grèves en Argentine, Corée du Sud, Brésil, France…

Les auteurs insistent sur le rôle central que doivent occuper les syndicats dans la lutte contre la mondialisation libérale. Mais c’est sans doute l’éloignement et la comparaison avec la situation américaine qui leur fait qualifier les syndicats de France, d’Italie et d’Allemagne de “ démocrates et radicaux ”. Enfin les adversaires de la mondialisation se recrutent aussi parmi les petits entrepreneurs frappés par les suppressions de subventions et la concurrence de grands groupes.

Si les adversaires de la mondialisation sont nombreux, ils souffrent de leurs divisions. “ Les adversaires de la mondialisation ont été détournés de la lutte pour le pouvoir étatique par la rhétorique de la “ société civile ” et l’idée que “ l’Etat-nation est un anachronisme ”. En effet “ si ce n’est pas contre l’Etat, qui maintenant est soi-disant inexistant, contre quoi lutterait-on ? ”

Tout n’a pas changé

Les auteurs insistent sur les liens entre la période actuelle de mondialisation et les phases précédentes du capitalisme. “ Comme par le passé, l’Etat-nation est le principal instrument politique de l’organisation de l’expansion mondiale. Maintenant, comme par le passé, l’Etat-nation est incapable de contrôler les hausses et les baisses spéculatives, les tendances aux crises de surproduction et de stagnation inhérentes au mode de production capitaliste ”.
Mais ils perçoivent aussi les nouveautés : “ la différence majeure aujourd’hui, c’est que le capitalisme s’est étendu à la planète entière ” ; “ La seconde “ caractéristique nouvelle ” de la mondialisation est l “ élargissement du volume des mouvements de capitaux ” ; “ enfin, la mondialisation contemporaine a creusé et étendu la division internationale du travail ”. La mondialisation contemporaine est donc différente de celle du passé en termes quantitatifs mais pas en termes de structures.

Capitalisme et démocratie

Les auteurs confrontent ensuite leur analyse au cas de l’Amérique latine et l’impérialisme euro-américain puis consacre un chapitre à la privatisation qui “ est une pièce maîtresse du programme néo-libéral de réformes structurelles et de politiques destinées à créer les conditions optimales pour le capital mondial, libéré des restrictions et des régulations dans le cadre desquelles il a opéré jusqu’à présent ”.

Dans le chapitre 6 les auteurs étudient les relations difficiles entre démocratie et capitalisme. A travers quelques exemples - dont le plus célèbre est celui du Chili en 1973 – ils montrent qu’“ une clé essentielle pour comprendre l’évolution de la démocratie à l’intérieur du système capitaliste est de comprendre sa nature fondamentalement contingente. Cette contingence signifie que l’existence ou la non-existence des règles démocratiques dépend de leur degré de comptabilité avec la perpétuation des rapports de propriétés capitalistes, avec des structures de classes et institutions étatiques qui soutiennent ces derniers, et avec les rapports d’hégémonie entre Etats ”.

Ainsi le soutien des Etats-Unis au coup d’Etat haïtien du début des années 90 “ peut sembler en contradiction avec le soutien accordé au même moment à des transitions démocratiques dans d’autres régions d’Amérique latine. Ce paradoxe peut s’expliquer par le fait que le régime haïtien tenta, au cours de la transition, de mettre en place des politiques de types nationales et redistributives, tandis qu’ailleurs en Amérique latine, les nouveaux régimes électoraux au pouvoir élargirent le champ d’action des investisseurs privés nationaux et étrangers et s’engagèrent dans la politique de marchés libres et de libre-échange préconisée par Washington ”.

Les ONG et l’impérialisme
Les chapitres 7 et 8 étudient la coopération pour le développement et le rôle des ONG. Certes on souhaiterait nuancer le propos des auteurs qui dénoncent les ONG d’être “ au service de l’impérialisme ”.

Selon les auteurs “ les ONG reflètent la “ coopération pour le développement ” de la Banque mondiale et sa stratégie de partenariat, elles révèlent du même coup le visage local de l’impérialisme ”. La “ coopération ” n’est donc que la “ subordination de celui qui reçoit l’aide à son donateur ”.
Le rôle principal des ONG serait de “ donner au processus d’ajustement structurel (et de mondialisation) des dimensions sociales et un visage humain ” afin de calmer la colère légitime de la population et d’amener des militants de gauche découragés à s’adapter aux réalités du système néo-libéral tout en cherchant à en réduire les “ abus ”. Les auteurs dénoncent le manque de démocratie dans le fonctionnement des ONG dont les directeurs des plus grosses “ perçoivent un salaire et des avantages équivalents à ceux des PDG des plus grosses firmes privées ” et les “ manipulations qu’elles exercent pour remplacer et détruire les mouvement de gauche organisés et pour récupérer leurs dirigeants et leurs stratèges intellectuels ”.

Le but de la majorité des ONG est de “ mystifier et détourner ce mécontentement, pour l’empêcher de s’attaquer directement aux profits et aux pouvoirs des firmes et des banques et l’orienter vers des microprojets locaux, une auto-exploitation et une “ éducation populaire ” “ apolitique ” qui évitent l’analyse de classes de l’impérialisme et de l’accumulation du profit capitaliste ”.

Au final “ la prolifération des ONG n’a pas contribué à réduire le chômage structurel ni les déplacements massifs de paysans, elle n’a pas non plus fourni des salaires décents à l’armée grandissante des travailleurs informels. L’action des ONG se réduit à l’offrir à une étroite catégorie de professionnels indépendants, des revenus en devises fortes, qui leur permettent d’échapper aux ravages de l’économie néo-libérale sur leur pays et leurs concitoyens, et de s’élever dans les structures de classes existantes ”. Certes les auteurs reconnaissent que les ONG “ critiquent les dictatures et les violations des droits de l’homme ”. Cependant ils estiment que “ le financement occidental des ONG “ critiques ” revenait à souscrire une assurance-risque, au cas où les réactionnaires au pouvoir chancelleraient.

Alors que les ONG “ se concentrent sur “ des stratégies de survie ” plutôt que de lancer des appels à la grève générale ; elles organisent des soupes populaires, plutôt que des manifestations massives contre ceux qui contrôlent les réserves alimentaires, contre les régimes néo-libéraux ou contre l’impérialisme américain ”.
 

Quelle alternative à la mondialisation ?

Le livre s’achève par la recherche d’une alternative à la mondialisation libérale en s’interrogeant sur le socialisme à l’ère impérialiste.

Les manifestations organisées depuis Seattle montrent que “ des minorités significatives de la base ouvrière, intégrées ou non aux confédérations officielles du travail, s’engagent dans de nombreuses actions militantes sans l’autorisation des syndicats (…) contre les multinationales, pour protester massivement contre l’OMC, la Banque mondiale, le FMI et les firmes qui sont leur prolongement à l’étranger. ”
Pour parvenir au socialisme “ En tout premier lieu, la principale base sociale de soutien politique doit être transformée, pour passer de la passivité à l’activité : les masses d’exploités, d’exclus et de déplacés doivent être mobilisées et organisées (…) . Il faut bâtir une stratégie économique qui fait de la base sociale du régime la principal bénéficiaire, de façon à démontrer que la révolution est faite par et pour le peuple ”.

Cependant les auteurs n’évoquent pas la nécessité d’un parti révolutionnaire capable de diffuser une conscience de classe orientée vers la lutte et qui proposerait une alternative crédible au système capitaliste. De même ils n’insistent pas tant sur la transition vers une société socialiste que sur la stratégie à mener par un Etat socialiste pour survivre au sein d’un monde capitaliste. Surtout, on pourrait leur reprocher d’envisager uniquement l’apparition d’un tel Etat au sein des pays dominés sans prendre en compte le fait que les travailleurs des pays impérialistes disposent d’un pouvoir bien plus important et qu’ils constituent sans doute le principal espoir pour un renversement du système actuel.

Malgré cette réserve il est revigorant de lire un ouvrage qui affirme clairement une analyse révolutionnaire du monde actuel et qui conclu que “ les dynamiques de la mondialisation créent aujourd’hui une pauvreté énorme ; elles offrent également une occasion historique de transcender le capitalisme. ”
 

Bruno Beschon

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