Dossier : Le capitalisme du XXIème siècle
A quoi sert l’Etat
 

Crise du capitalisme et rôle de l'Etat, Chris Harman, aux éditions l'Etincelle (2,5 Euro)

 
 Les mouvements de travailleurs et de jeunes qui luttent aujourd'hui pour une autre mondialisation, pour leur condition ou qui résistent aux attaques du patronat et des gouvernements devront se poser à un moment donné la question du rôle de l'Etat dans le système capitaliste pour définir une perspective politique efficace.

 La plupart des représentants politiques de ces mouvements (la gauche parlementaire ou ATTAC en France) voit traditionnellement dans l'Etat une solution, en tant qu'il serait une poche de résistance au capitalisme permettant d'en atténuer les méfaits. Dans cette brochure, Chris Harman aborde les caractéristiques de l'Etat dans son rapport au Capital, puis l'évolution de leur relation en fonction des mutations du capitalisme depuis la fin du 19ème siècle.

Dans un premier temps, il réfute deux visions traditionnelles chez les marxistes : la première voit l'Etat comme une simple superstructure, la seconde comme étant confondu avec le capital national. Chacune entraîne une erreur d'analyse sur la façon dont doit se mener la lutte : dans le premier cas, il y a un risque de déconnexion  entre les luttes politiques (contre le racisme ou la guerre en Irak) et économiques (pour de meilleurs salaires). Dans le second cas, toutes les luttes sont mises sur un pied d'égalité et il n'y a pas de distinction entre les conflits de classe fondamentaux et ceux qui ne remettent pas en cause le pouvoir des capitalistes.

Le capital-productif, vecteur de l'accumulation capitaliste.
 Marx distinguait trois composantes du Capital : le capital-argent, le capital-marchandise et le capital-productif. Le capital-argent a pu se développer dans l'histoire sans se soucier du cadre dans lequel il opérait : bien avant les paradis fiscaux, au Moyen Age, les banquiers européens prêtaient déjà de l'argent sans entrave aux différentes monarchies du continent.

Le capital-marchandise a trouvé sa place dans tous les systèmes (comme l'esclavagisme ou le féodalisme) bien avant le capitalisme. Mais son développement incitait les marchands à demander des garanties à la structure qui dominait le territoire, l'Etat, pour faire face à différents obstacles comme les pillages. Ainsi, ceux qui détenaient le capital-marchandise  ont cherché à être représentés dans cette structure.

 Le capital-productif (usines, chemins de fer), quant à lui, a besoin pour fonctionner de conditions qui obligent ses possesseurs à s'appuyer sur un Etat. Ils doivent s'assurer de garder le contrôle de leurs moyens de production, et doivent disposer d'une main d'œuvre disponible. Pour cela, il leur faut une force armée qui défendent leur propriété et rompre avec le système féodal de production pour remplacer les paysans et les artisans en ouvriers. Le développement du capital-productif est la source du mode de production capitaliste.

L'accumulation capitaliste dépend de l'accumulation tirée du capital productif. La mise en place des conditions de ce développement s'est fait en s'appuyant sur un Etat national, c'est à dire que le poids économique grandissant des capitalistes leur a permis de transformer la structure étatique en une forme à même de servir leurs intérêts.

"Etat et capital -  l'un nourrit l'autre".

 L'Etat a joué un rôle indispensable, depuis l'origine, dans le développement du capitalisme. Contrairement à ce qu’affirment les théories économiques classiques, les capitaux ont toujours fait appel à l'Etat. En Angleterre ou en France, les gouvernements ont mené des politiques mercantilistes : protectionnisme, aide à la colonisation.

 Ce qui signifie qu'ils prenaient des mesures favorisant l'essor de la nouvelle classe capitaliste, comptant sur les bénéfices de l'accumulation de ses capitaux pour se développer ou se renforcer. Ce sont ces  politiques qui ont créé les conditions de la constitution d'un capitalisme national.

 Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la classe capitaliste a soutenu la constitution d'états unifiés (Allemagne, Italie). Car les capitaux, s'ils sont en compétition les uns avec les autres, s'accordent entre eux et avec l'Etat quand il s'agit de défendre leurs intérêts communs (contre les travailleurs défiant le système ou contre les blocs de capitaux étrangers concurrents). Etat et Capital s'influence donc mutuellement. A tel point que leur autonomie est limitée par leur intérêt commun. En effet, même si dans certains cas, ils agissent contre les intérêts de l'autre, ils ne peuvent pas s'affranchir complètement.

 L'Etat tire ses revenus d'une partie de l'accumulation capitaliste, donc il doit s'assurer que celle-ci n'est pas trop entravée dans son territoire : auquel cas les capitalistes fuiraient et l'Etat se retrouverait dépourvu de ses revenus et le système serait remis en cause. A l'inverse, aucun capitaliste ne peut être sûr de faire le poids face à la concurrence des autres capitalistes au niveau mondial, il a donc besoin d'un soutien pour le défendre ; ce refuge c'est l'Etat. Ce lien inextricable entre Etat et Capital prend corps dans un personnel qui joue le rôle de trait d'union, et qui les relie concrètement voire physiquement : la bureaucratie d'Etat.

La bureaucratie d'Etat : agent de l'accumulation du capital
 Aujourd'hui, cette bureaucratie a un rôle déterminant dans nos économies, tant elle gère des quantités énormes de capitaux. En effet, le taux de prélèvements obligatoires oscille selon les pays entre 35 et 45% du PIB, c'est-à-dire qu'elle décide de l'attribution du tiers au moins des revenus. Les investissements publics représentent souvent plus de la moitié de l'investissement total. C'est dire si cette bureaucratie joue un rôle fondamental et qu'il est impératif de déterminer sa nature de classe.

 Dans le capitalisme, la classe dirigeante de la bureaucratie d'Etat a pour rôle d'organiser les conditions du développement de l'accumulation : si elle échoue, elle perd la source de ses revenus et sa légitimité, elle sera donc remise en cause. Pour conserver ses revenus et ses privilèges, elle doit se mettre au service de l'accumulation. En effet, elle se rémunère sur les individus, en prenant une part de la valeur ajoutée (la part de la valeur de la production qui n'est pas payée aux salariés). Elle a donc un intérêt commun avec les autres sections du capital contre les travailleurs et les capitaux étrangers. Elle est donc une partie de la classe capitaliste sans pour autant posséder de capital.

 Ceci se rattache à la remarque de Marx qui percevait qu'en se développant, la classe capitaliste se partageait les tâches : de même qu'il existe des managers dans les grands groupes qui ne possèdent pas forcément de capitaux, mais dont le travail consiste à chercher comment augmenter l'accumulation du capital de leur entreprise, de même, il existe des "capitalistes politiques" ou "capitalistes d'Etat".

Du capitalisme d'Etat au capitalisme trans-étatique

 Au-delà de ces caractéristiques, le degré de fusion entre Etat et Capital a évolué – et évolue toujours- avec les mutations du capitalisme.

 A la fin du XIXè siècle, la structure du capitalisme voit une concentration du capital industriel et financier très forte se ramifiant autour de leur Etat. Le rôle de l'Etat est alors de leur trouver des débouchés à l'extérieur du territoire à un moment où un tout petit nombre d'empires coloniaux se partagent le monde. Les blocs de capitaux nationaux luttent alors pour le repartage du monde. Ils se livrent une guerre économique mais aussi militaire. Ils ont donc besoin  de dégager une part de l'accumulation pour la consacrer à l'armement : c'est le principe de l'impérialisme, dont le point d'orgue est la première guerre mondiale.

 A cette phase succède dans les années trente le capitalisme d'Etat. Le capitalisme est alors en crise et n'a pu s'en sortir qu'en s'en remettant à l'Etat ; le niveau de fusion entre Etat et Capital culmine dans tous les pays industriels, des USA à l'URSS, même si cela atteint des niveaux différents. Dans les pays occidentaux, l'Etat devient propriétaire de secteurs importants pour l'économie. L'investissement public devient déterminant pour faire tourner les usines, c'est la politique dite des grands travaux. Ceci prend la forme du Stalinisme et la tentative de planification en URSS ou du New Deal aux USA.

 Comme tous les économistes classiques, Keynes, qui a inspiré le New Deal, est un ennemi des travailleurs : il cherchait les moyens d'une accumulation la plus rapide possible dans la période donnée et a conclu de s'en remettre à l'Etat comme bouée de sauvetage. Le capitalisme d'Etat a permis aux capitalismes nationaux l'accumulation dans leur territoire, autour de leur Etat malgré la crise profonde du système. Ce besoin d'accumulation interne a entraîné une baisse des échanges marchands et financiers internationaux.

La fin de cette phase se situe pendant la période de très forte croissance économique des Trente glorieuses, au moment où les échanges internationaux progressent très rapidement. On observe d'une part le retour aux échanges marchands et d'autre part une globalisation des échanges financiers à très grande vitesse, dépassant largement les niveaux des périodes antérieures. Mais la caractéristique inédite de cette nouvelle phase du capitalisme, c'est l'internationalisation à grande échelle de la production.

 C'est ce phénomène qui a fait dire aux économistes classiques, que le capitalisme se passait désormais des Etats.
 Chris Harman démontre au contraire que les multinationales ne s'appuient plus sur un seul Etat mais sur plusieurs. Les fusions visent souvent à s'approprier, en plus des nouveaux marchés et des ressources nécessaires, le réseau d'influences nationales d'une entreprise étrangère sur la communauté financière et le gouvernement. Dans cette période les entreprises continuent de demander l'intervention de l'Etat, comme le plan de sauvetage des compagnies aériennes après le 11 septembre. Mais le soutien qu'elles demandent dépassent le cadre de l'Etat auquel elles sont attachées historiquement. Ainsi ce sont des constructeurs automobiles américains qui ont demandé à l'Union européenne de limiter l'importation de voitures japonaises ; et c'est Toyota, qui fait pression sur les différents Etats européens pour obtenir des subventions pour l'installation d'une chaîne de montage sur leur territoire.

 De plus, les Etats ont créé des organismes internationaux qui prolongent leur action au niveau mondial. Ils établissent les règles du commerce dans le cadre de l'OMC, fixent les orientations économiques au sein du G8 et du FMI : l'Etat ne s'efface pas face à l'internationalisation du capital, c'est le cadre institutionnel qui se déplace au niveau mondial.

 Dans le capitalisme trans-étatique, le capital cherche à dépasser le cadre de son Etat mais dépend de plus en plus de son autorité et de son influence ce qui entraîne de fortes contradictions entre les différentes sections de classes capitalistes nationales. Cette phase du capitalisme continue de porter en elle les luttes des Etats pour assurer l'accumulation des capitaux qui leur sont attachés, mais les influences étant plus complexes, les risques de chaos paraissent plus grands.

Romain Chencinski

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