La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain

Les prises de position unilatérales du gouvernement américain sont devenues de plus en plus centrales à la situation internationale depuis le début de l’administration Bush. Dès son élection, le président américain a dénoncé le protocole de Kyoto sur le réchauffement de la planète. Mais c’est bien sûr depuis le 11 septembre 2001 que cette tendance s’est accélérée.

 Le premier anniversaire des attentats à New York et Washington a été marqué par la publication d’un nouveau document stratégique national américain. Il commence ainsi : « Les États-Unis possèdent aujourd’hui une force et une influence sans précédent dans le monde » et s’achève sur l’affirmation suivante : « Nos forces seront suffisamment fortes pour dissuader nos adversaires potentiels d’essayer d’égaler ou dépasser la puissance des États-Unis. »

 Cet aveu brutal que les États-Unis cherchent (comme l’écrit le journaliste conservateur Anatol Lieven) « une domination unilatérale sur le monde à travers une supériorité militaire absolue » contredit l’idée très répandue que la mondialisation économique serait accompagnée de nouvelles formes de « gouvernance mondiale » qui rendraient caduque la concurrence séculaire entre grandes puissances.

 La théorie marxiste de l’impérialisme considère les conflits militaires et diplomatiques entre pays comme des composantes d’un processus plus général de concurrence capitaliste. Comme l’a expliqué Boukharine pendant la Première guerre mondiale, deux processus - celui de la concurrence géopolitique entre États et celui de la concurrence entre capitaux - qui, jusqu’au XIXe siècle étaient relativement autonomes, ont eu tendance à fusionner.
L’industrialisation croissante de la guerre ne permettait plus aux grandes puissances de dominer sans une solide base économique capitaliste. D’autre part la concentration et l’internationalisation des capitaux avaient tendance à transformer la concurrence économique en combats géopolitiques. Chaque grand capital demandait le soutien de son État.

 C’est cette théorie qui explique le mieux la volonté guerrière de Bush. Certes, les États ne déclenchent pas des guerres pour des raisons uniquement économiques. La guerre en Afghanistan avait avant tout des motivations politiques : l’affirmation de l’hégémonie mondiale des États-Unis, même si l’accès aux réserves énergétiques de la région était un facteur secondaire. Durant toute l’histoire de l’impérialisme, les grandes puissances ont agi pour des motivations complexes alliant intérêts économiques et géopolitiques.

Après la guerre froide.

 La force actuelle des États-Unis résulte, bien sûr, de la fin de la guerre froide s’achevant sur la défaite sans combat de l’URSS. Les USA ont émergés comme leader militaire mondial incontesté. Leurs accès à de nouvelles régions de la planète se sont élargis.

 Mais ils font néanmoins face à deux groupes d’adversaires potentiels. À l'intérieur du bloc occidental, le Japon et l’Allemagne, soumis politiquement aux États-Unis, deviennent pourtant des concurrents économiques sérieux. Libérés des contraintes de l’unité antisoviétique, ils pourraient commencer à contester l’hégémonie américaine. L’intervention autonome de l’Allemagne en Yougoslavie contre la politique US (qui aurait voulu sauvegarder l’unité de la Yougoslavie) en fournit un exemple.

 Le second groupe est extérieur au bloc occidental. La Russie reste une grande puissance, disposant de milliers de têtes nucléaires. La Chine constitue une menace encore plus sérieuse. La croissance économique rapide qu’elle a connue depuis sa conversion au stalinisme de marché dans les années 1980 lui a fourni les ressources pour dominer dans une des régions les plus instables du monde. L’analyste américain John Mearsheimer écrit :

« Une autre façon de montrer la puissance potentielle de la Chine est de la comparer aux États-Unis. Le PNB des États-Unis est de 7 900  milliards de dollars. Si le PNB par tête de la Chine rattrapait celui de la Corée du Sud, le PNB du pays atteindrait près de 10 660  milliards de dollars. Si le PNB par tête de la Chine atteignait la moitié de celui du Japon, son PNB national serait de 2,5 fois plus élevé que celui des États-Unis… »

 D’autres au sein de l’administration Bush sont plus sceptiques sur le potentiel chinois de contestation de l’hégémonie américaine. Mais en tout cas l’expansionnisme US se renforce et tente d’étendre sa domination à toutes les régions du monde.

 Le succès géopolitique principal de l’administration de Clinton a été de préserver l’hégémonie américaine en Europe et en Asie. La conjoncture économique a beaucoup facilité sa tâche. Pendant la majeure partie des années 1990, l’économie US a connu un boom qui s’accélérait, alors que l’économie allemande stagnait et que celle du Japon traversait la récession la plus grave qu’a connue un grand pays capitaliste depuis les années 1930.

 Ce regain de puissance économique américain fut accompagné par les interventions militaires de Clinton. Les bombardements de la Serbie par l’OTAN en 1995 et en 1999 soulignèrent la dépendance de l’Union européenne à la direction politique et militaire des USA, même pour gérer les crises dans sa propre arrière cour.

 L’extension de l’OTAN vers l’Est, réalisée pendant la guerre des Balkans en 1999, avait trois fonctions. Elle consolidait la position dominante des États-Unis, légitimait la pénétration de l’Asie centrale par l’OTAN et lançait une nouvelle tactique d’encerclement de la Russie, redoutée de nouveau par les Américains, car finalement peu susceptible de se transformer en démocratie libérale prospère, source de débouchés marchands majeurs.

 L’administration Clinton poursuivait ses objectifs de domination tout en construisant des alliances avec d’autres puissances. Brzezinski, ancien conseiller stratégique de Jimmy Carter, expliqua très bien les motivations de l’administration américaine. Dans son livre, Le grand échiquier, il expliqua que les États-Unis suivaient une politique de « diviser pour mieux régner » :

« À court terme, il est de l’intérêt de l’Amérique de consolider et de perpétuer le pluralisme géographique actuel en Eurasie. Cela permet de manœuvrer et de manipuler afin d’empêcher qu’une alliance hostile aux États-Unis ne surgisse… À moyen terme [dans une vingtaine d’années] il faudrait graduellement remplacer ceci par une tentative de faire émerger des partenaires plus importants… qui, poussés par une direction américaine, sauraient éventuellement former un système plus coopératif de sécurité dans la région eurasienne. »

 Ainsi promouvoir l’extension de l’OTAN et de l’Union européenne faisait partie d’une stratégie pour conserver l’hégémonie américaine en Eurasie. Comme l’a écrit un conservateur américain :

« Les Américains préfèrent agir avec le soutien et l’approbation d’autres pays si c’est possible. Mais ils ont la force d’agir seul si besoin est. »

 Les États-Unis ont ainsi démarré la guerre des Balkans en 1999 sans en référer au conseil de sécurité des Nations unies.
Avant cela, Clinton avait lancé une campagne de bombardement contre l’Irak en 1998 avec le seul soutien de l’Angleterre et du Koweït.

 C’est l’arrogance de l’État américain à l’étranger qui a fait écrire à Samuel Huntington, loyal serviteur de l’État américain:

« Les États-Unis se retrouvent de plus en plus seuls dans le monde. Les USA dénoncent régulièrement différents ‘États voyous’ mais dans les yeux de bien des pays, l’Amérique devient la superpuissance voyou ».
 

La doctrine Bush : « la contre-attaque préventive ».

 La superpuissance voyou s’est désormais déchaînée. Les attentats du 11 septembre ont permis à Bush d’aller bien plus loin dans la stratégie d’intervention unilatérale américaine. Son mépris s’est clairement révélé par son attitude envers l’OTAN. Celle-ci a déclaré le 12 septembre 2001 - pour la première fois de son histoire - que les attentats contre les États-Unis constituaient « une attaque contre tous les États membres ». Pourtant Bush n’a même l’a pas utilisée dans sa guerre contre Afghanistan. Le nouveau document stratégique américain consacre seulement trois paragraphes à l’alliance atlantique !

 Le tournant unilatéraliste reflète en premier lieu le grave coup symbolique encaissé par les États-Unis le 11 septembre. Il était primordial que les États-Unis organisent leur propre vengeance sans faire appel à des « pompiers internationaux ». Après la chute de Kaboul en novembre 2001, il est clair que l’administration Bush utilise la « guerre contre le terrorisme » pour justifier une stratégie géopolitique bien plus agressive, pour éliminer certaines menaces et pour intimider le monde entier.

 La première étape fut l’extension substantielle des objectifs de guerre annoncée par Bush dans son discours « sur l’état de l’union » en janvier 2002. En plus de s’attaquer aux réseaux terroristes, déclara t il, « notre deuxième objectif est d’empêcher les régimes qui soutiennent le terrorisme de menacer l’Amérique ou ses amis… par des armes de destruction massive ». Il nomma L’Irak, L’Iran et la Corée du Nord « l’axe du mal ». Le sous-secrétaire d’État, John Bolton, rajouta La Libye, la Syrie et Cuba, définis comme « des États qui soutiennent le terrorisme et qui fabriquent ou pourraient fabriquer des armes de destruction massive ».

 En juin 2002, Bush annonça sa doctrine. Elle a été décrite par le Financial Times anglais comme « une doctrine entièrement nouvelle d’action préventive » :

« La dissuasion… ne veut rien dire contre des réseaux obscurs de terroristes qui n’ont ni des nations ni des citoyens à défendre… Et nous ne pouvons pas défendre l’Amérique simplement par l’espoir. Nous ne pouvons pas croire à la parole de tyrans, qui signent solennellement des traités de non-prolifération et puis ne les honorent pas. Si nous attendons que les menaces se matérialisent entièrement, nous aurons attendu trop longtemps. Nous devons porter la guerre à l’ennemi, perturber ses préparations et nous affronter aux pires menaces avant qu’elles ne surgissent… Le seul chemin vers la sécurité est le chemin de l’action. »

 Le premier test de cette doctrine sera l’Irak. Depuis 1991, la politique américaine au Moyen-Orient a été d’isoler à la fois l’Irak et l’Iran. Les sanctions économiques et les bombardements devaient empêcher le régime de Saddam Hussein de se renforcer. À la fin des années 1990, cette politique rencontra des problèmes diplomatiques. La Russie et la France s’intéressaient de plus en plus à un renforcement de leurs liens avec l’Irak. Pour maintenir son isolement, les États-Unis et l’Angleterre furent de plus en plus souvent contraints de lancer des initiatives unilatérales, comme des campagnes intenses de bombardements.

Bush et la droite républicaine

 Mais d’où vient la doctrine Bush ? Pour mieux comprendre, il faut étudier de plus de près son administration. Du point de vue idéologique, Bush Junior est très proche de Ronald Reagan. Ce dernier a surnommé l’Union soviétique « l’empire du mal » et avait autorisé la CIA à soutenir des mouvements de guérillas de droite contre les régimes en place au Nicaragua, en Angola ou en Afghanistan.

 Cheney, Rumsfeld et Wolfowitz, personnages aujourd’hui centraux de l’administration Bush Junior, étaient marginalisés dans celle de Bush Senior. Alors minorité, la droite dure est devenue majorité. Cette droite est caractérisée par la croyance que la suprématie américaine peut bientôt être remise en cause par l’émergence de nouveaux adversaires de premier plan. C’est ce qui pousse Bush à vouloir empêcher l’émergence de tels adversaires. Un conseiller spécial de Bush, Zalmay Khalilzad, écrit : « Il est primordial que l’Amérique soit prête à utiliser la force si nécessaire pour empêcher indéfiniment la montée d’un concurrent global. »

 Cette préoccupation est couplée à une grande confiance dans la capacité des États-Unis de gagner, une confiance enracinée à la fois dans la « victoire » américaine que fut la chute de l’Union soviétique et dans les succès de la stratégie américaine en Irak en 1990 et en Afghanistan en 2001. Après avoir renversé les Talibans, la bande de Bush croit que tout est possible.

 Ces croyances sous-tendent l’impatience qui caractérise l’administration Bush et sa volonté d’éviter les procédures perçues comme longues et bureaucratiques. Leur mépris pour les Nations unies en constitue un exemple frappant. John Bolton représente bien cette attitude :

« Les Nations unies n’existent pas. Il y a une communauté internationale qui peut être dirigée par la seule puissance qui reste, et c’est l’Amérique, quand cela nous arrange et quand nous pouvons les convaincre de suivre. »

Impérialisme et libéralisme

 En raison de sa vision du monde, l’administration Bush croit qu’une rare occasion s’est présentée depuis le 11 septembre : elle pourra utiliser la supériorité militaire américaine pour améliorer la position à long terme du capitalisme US. Les États-Unis cherchent bien plus que la défaite des réseaux de Ben Laden. Dans le document officiel sur la sécurité nationale, on peut lire : « Nous sommes conscients du possible renouvellement d’anciennes formes de concurrence entre grandes puissances. Plusieurs grandes puissances potentielles sont en transformation interne - notamment la Russie, l’Inde et la Chine. »

 Le même document lance un avertissement sérieux à la Chine :

« Les dirigeants chinois n’ont pas encore pris les prochaines décisions fondamentales concernant la nature de l’État. En cherchant à développer une capacité militaire avancée… la Chine emprunte une voie dépassée qui, finalement, ne ferait qu’entraver sa poursuite de grandeur nationale… »

 Au fond, seuls les États-Unis auraient le droit de développer « une capacité militaire avancée ». La commission républicaine sur la défense insiste : « Nous ne devons pas avoir honte de la supériorité nucléaire américaine ; au contraire, elle sera un élément clé pour préserver la direction américaine d’un monde plus complexe et plus chaotique. »

 Après de telles déclarations, il n'est guère surprenant que la Russie et la Chine craignent que le retrait du traité sur les défenses antimissile et la mise en place du système de « la guerre des étoiles » soit conçu pour permettre les États-Unis de pouvoir frapper les premiers avec leurs armes nucléaires. Se référant aux systèmes antimissiles, Wolfowitz a déclaré qu’« enfin, les États-Unis peuvent développer des défenses contre les missiles sans être contraints par un traité vieux de 30 ans signé avec un pays qui n’existe plus. »

 Ailleurs, la « guerre contre le terrorisme » a permis aux États-Unis de mettre en place une série de bases militaires en Asie Centrale - une nouvelle région pour eux, et d’envoyer à nouveau ses troupes aux Philippines, d’où elles avaient été retirées au cours des années 1990.

 Le maintien de la domination mondiale américaine ne constitue pas le seul objectif de la grande stratégie de l’administration Bush. Elle cherche également à imposer le modèle anglo-américain de capitalisme libéral au monde entier.  Dans son introduction au document Stratégie nationale de sécurité, Bush affirme : « Les grandes luttes du vingtième siècle entre la liberté et le totalitarisme ont fini par une victoire décisive pour les forces de la liberté, et par un unique modèle durable pour la réussite d’une nation : la liberté, la démocratie, et le libre marché. » C’est en effet un type tout particulier d’internationalisme qui laisse la liberté aux peuples de choisir « l’unique modèle durable » - le capitalisme libéral.
 

(Ce texte est une synthèse et une adaptation de la première partie d’un article d’Alex Callinicos parut en anglais dans le numéro 97 d’International Socialism, trimestriel du SWP britannique. Des informations sur cette publication se trouvent en ligne au http://www.swp.org.uk/ISJ/ISJ.HTM)
 

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