Le mouvement après Florence

Quel autre monde est possible ?

JONATHAN NEALE, activiste et socialiste, a pris la parole devant une foule énorme lors d’un meeting organisé à Florence à l’occasion du Forum Social Européen de 2002. Jonathan Neale, qui a commencé à militer aux Etats-Unis contre la guerre du Vietnam, est l’auteur de nombreux livres, dont « La guerre américaine » sur les résistances pendant la guerre du Vietnam.
 

Dans toutes nos manifestations nous scandons “ Un autre monde est possible ”. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? Dans une des manifs anti-capitalistes à Londres l’année dernière plusieurs personnes sont arrivées avec une banderole qu’elles avaient fabriquée elles-mêmes sur laquelle on pouvait lire “ Renversons le capitalisme et remplaçons-le par quelque chose de plus sympa! ”

C’est ce que pensent des millions de gens dans le mouvement mondial à ce moment précis de l’histoire. Nous savons contre quoi nous nous battons, mais il y des débats et des questionnements sans fin pour savoir par quoi nous voulons le remplacer. Je vais vous donner un point de vue, le mien, sur ce à quoi ressemblerait l’ “ autre monde ”.

Pour commencer, il ne serait en rien comme les vieilles dictatures de l’Union Soviétique, de la Chine, du Vietnam ou de Cuba. Notre alternative n’est pas un Etat policier. Mais elle ne ressemblerait pas non plus aux démocraties parlementaires de l’Italie, de la Grande-Bretagne ou de l’Inde. Ce n’est pas que je suis contre le fait de voter. Le problème est en partie que nous ne pouvons voter que tous les cinq ans mais aussi que, quelque soient les personnes que nous élisons, elles ne font jamais ce qu’elles promettent de faire.

Mais le vrai problème est que, bien qu’on ait des parlements démocratiques, c’est la dictature au travail. Du moment où vous pointez jusqu’à celui où vous quittez votre travail, vous faites ce qu’on vous dit de faire. “Si vous ne l’aimez pas, Jonathan”, disent-ils, “vous pouvez toujours partir.”

Nous passons la plus grande partie de notre vie à nous préparer pour aller au travail, à y aller, à travailler, à rentrer à la maison, puis à s’écrouler pour récupérer. Donc la dictature au boulot signifie que notre expérience de la vie est fondamentalement anti-démocratique. Et les grandes entreprises et les employeurs dominent le monde politique de toute façon.

Tout cela commence bien avant qu’on ait l’âge de travailler. L’école et l’université sont aussi des dictatures, qui nous préparent et nous disciplinent pour le monde du travail. C’est pour cela que nous commencerions notre monde nouveau par la démocratie au travail. Nous élirions les responsables au travail parmi nos collègues, et nous les remplacerions chaque fois que nous le souhaiterions.

Les gens ordinaires sont capables de faire ce travail. Nous faisons en sorte déjà que les trains puissent arriver à l’heure, nous assurons l’opération des services hospitaliers, nous concevons les bâtiments. Les gens apprendraient comment faire, et nous aurions de toute façon moins besoin de managers si les gens faisaient leur travail sans contrainte. Mais tout cela ne serait pas suffisant. Il resterait le marché mondial.

J’ai travaillé pendant dix ans dans une clinique féministe pour l’IVG. Nous étions une coopérative. Nous partagions les tâches. Nous avions le même salaire. Mais nous étions en concurrence avec d’autres cliniques dans le contexte du marché, et à la fin nous avions une direction qui a viré tous les syndicalistes. La même chose est arrivée à des pays entiers qui ont essayé de s’organiser démocratiquement dans un monde dominé par le marché.

Alors les travailleurs dans chaque compagnie ou chaque département de l’administration seraient obligés de prendre le contrôle de tout. Nous pourrions alors élire des délégués dans chaque lieu de travail. Ceux-ci seraient des gens comme nous, des personnes de ménage, des charpentiers et des profs, pas des avocats et des politiciens parachutés depuis l’extérieur.

Les délégués de chaque lieu de travail pourraient se réunir dans chaque ville toutes les semaines pour prendre des décisions sur des questions économiques. Dans la plupart des villes le seul endroit où on pourrait se réunir de cette façon serait le stade de foot. Ils pourraient alors élire des délégués à une réunion nationale, et cette réunion nationale pourrait élire des délégués à des réunions internationales.

A la base de tout cela il y auraient des réunions dans chaque lieu de travail chaque semaine. Toutes les semaines nous pourrions remplacer nos délégués si nous le voulions. Bien sûr, il y a des gens qui ne travaillent pas. Les retraités pourraient élire des délégués dans des clubs du troisième âge, les enfants pourraient le faire à l’école.

Toutes ces réunions prendraient des décisions sur comment utiliser notre force de travail. Sous le capitalisme, chaque entreprise est en concurrence avec toutes les autres, et le critère, c’est le profit. Dans notre monde nouveau nous pourrions prendre des décisions selon nos besoins, pas sur la base du profit. Il y aurait sans cesse des débats dans ces réunions.

Certaines personnes voudrons consacrer une partie très importante du fruit de notre travail aux soins des personnes âgées. D’autres voudrons davantage de musiciens et d’artistes. Des gens voudront travailler seulement quatre jours par semaine, en abolissant carrément le lundi. D’autres voudront continuer à travailler très dur afin d’élever le niveau des pays pauvres à celui des pays riches. D’autres encore voudront qu’on fasse beaucoup d’efforts pour l’environnement.

Il y aura sans cesse des débats, et nous déciderons d’un commun accord quand ce sera possible, et par un vote quand ce sera nécessaire. Il y aura des compromis, des solutions mixtes. Quelques unes de nos décisions seront sans doute mauvaises. L’essentiel, c’est qu’elles seront vraiment démocratiques. Une des fiertés de notre mouvement – et c’est quelque chose de surprenant – est que nous semblons tous être d’accord sur l’importance capitale de la démocratie.

Je ne sais pas exactement quelles décisions sortiront de toutes ces réunions. Je pense que nous voudrons l’égalité, avec le même salaire pour tous. Je pense que nous voudrons partager le travail, pour que chaque personne passe une partie de chaque semaine ou de chaque année sur les tâches les plus intéressantes, et une autre partie sur les tâches ennuyeuses, dures, difficiles.

J’ai vécu et travaillé dans six pays sur quatre continents différents. De mes conversations avec des travailleurs dans tous ces pays, j’ai tiré une leçon fondamentale – je suis sûr qu’ils demanderont à être libérés de la peur.

Nous passons toute notre vie dominés par la peur – la peur d’être humiliés par le prof à l’école, la peur de paraître stupides, nous ne dormons pas la nuit parce que nous avons des soucis d’argent, la peur de ne pas pouvoir payer la facture du gaz, de ne pas trouver un hôpital décent pour nos parents âgés, de perdre notre travail et de devoir rentrer chez nous et de dire à notre mari ou à notre femme et à nos enfants que nous ne pourrons pas rapporter de l’argent à la maison, le sentiment d’avoir honte …

Perdre son travail arrive en général seulement une ou deux fois dans une vie, mais nous vivons tous les jours avec la peur de le perdre. Dans un autre monde, nous ferions en sorte que toutes ces peurs disparaissent, et que tout le monde vive dans un climat de sécurité.

Ce ne serait pas un monde parfait. Les gens continueront à mourir, ou à avoir le sentiment de manquer d’amour. Il y aurait toujours des problèmes. Mais ce serait un monde meilleur, et de loin. Avec le temps nous pourrions créer des gens nouveaux. Deux choses nous aideront. D’abord, ce n’est pas nous tels que nous le sommes actuellement qui créerons ce nouveau monde. Au cours des luttes victorieuses pour le gagner, nous deviendrions des gens complètement différents – pas seulement les gens ici dans cette salle, mais la majorité des gens dans le monde.

Pensez à la façon dont vous avez déjà changé simplement en venant à Florence, en assistant à ce Forum Social Européen, à la confiance et l’espoir que vous avez déjà acquis. Ensuite, pensez à cela multiplié mille fois ou plus dans des luttes beaucoup plus grandes. Vous avez maintenant une idée de comment nous pourrions nous-mêmes changer.

Mais nous créerions aussi une nouvelle génération, élevée dans un autre monde. Nous avons tous grandi sous le capitalisme. Nous portons les marques de beaucoup de souffrances, de tristesse, d’humiliation. Je fume, je suis trop gros. Mais chacun de nous porte cette souffrance dans notre corps, dans la façon dont nous nous portons, dont nous marchons.

Regardez n’importe quel bébé, regardez ses yeux qui boivent tout ce qu’ils voient, qui s’émerveillent et qui s’excitent. Pas tous les bébés – pas ceux qui n’ont pas assez à manger. Les autres. Puis regardez les adultes. Nous créerions un monde où cet émerveillement continuerait dans l’âge adulte. Et ces gens-là, élevés d’une autre façon, pourraient continuer et créer encore un autre monde.

Je ne sais pas si nous le ferions au sein de la famille ou pas. Ca se peut que tout le monde souhaiterait vivre dans une famille standard avec 2,4 enfants et une barrière blanche autour du jardin. Peut-être que la moitié de la population sera lesbienne et gay. Peut-être que tous les lesbiens et les gays voudront les 2,4 enfants et la barrière blanche. Je ne sais pas. Mais je sais que nous pourrons prendre ces décisions démocratiquement, et avoir le droit de choisir ce que nous voulons vraiment.

Ce ne sera pas facile de faire ce nouveau monde. Aujourd’hui nous sommes au début du mouvement anti-capitaliste. Nous avons un long et difficile chemin devant nous, et il y aura des hauts et des bas. Nous gagnerons des victoires que nous ne pouvons pas imaginer aujourd’hui, et nous vivrons des défaites très démoralisantes. Au cours de ces luttes, nous deviendrons plus nombreux, et nous changerons tous profondément.

Personne ne peut dire que cette victoire est certaine. Notre slogan est “Un autre monde est possible”, pas qu’il est certain. Mais je sais une chose. J’ai 54 ans, et je suis révolutionnaire depuis que je suis devenu adulte. Jusqu’à il y un an je ne pensais pas que je verrais un autre monde avant de mourir. Depuis la grande manifestation de Gênes l’année dernière, je sais que c’est possible.
 

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