Livres

Fascisme

L’illusion populiste

Pierre-André Taguieff, L'illusion populiste, Berg International, 2002, Paris, 182 pages, 12 euros.
 

Les dernières élections présidentielles ont fortement ébranlé le paysage politique français. Au second tour, Le Pen a rassemblé 5 525 966 voix dont 82% ont récidivé leur vote de 1995. Le FN a ainsi élargi et solidifié sa base électorale. La gauche, désarmée, s’est littéralement décomposée face à la montée du FN et l’arrivée de la droite au pouvoir.
Face à cette dangereuse percée, Pierre-André Taguieff, auteur de Sur la nouvelle droite en 1994 et Face au Front national en 1998, nous met en garde et propose de revenir sur la notion de populisme pour en décortiquer les différentes significations.

Depuis le début des années 80, les thèses de Taguieff, et notamment l’idée que le Front national n’est pas fasciste mais « national populiste », ont fortement influencé une grande partie de la gauche.

Une notion floue : qu’est-ce que le populisme ?

Taguieff s’insurge contre les médias qui utilisent à tort et à travers le mot « populisme » pour caractériser toutes sortes de discours politique, le vidant ainsi de tout contenu théorique. L’objet de cette étude est donc de redéfinir la notion de populisme. Est populiste celui qui fait usage de l’appel au peuple : « Le noyau dur du « populisme », l’appel au peuple, illustrerait donc une forme ordinaire de démagogie : faire appel à l’affecto-imaginaire en l’homme, plutôt qu’aux facultés intellectuelles de l’animal doué du logos. » Le peuple est ainsi conçu comme une entité unique niant les clivages sociaux et de classes : « […] tous les discours idéologico-politiques de type ou d’aspect populiste […] font référence au « peuple », par-delà les classes sociales, sur fond d’une opposition entre « peuple » et pouvoir politique, comme si la dimension populiste impliquait une opposition formelle au statu quo.»

Le populisme est ainsi caractérisé par une « ambiguïté constitutive » : s’il se sert de la rancœur des masses contre les pouvoirs établis en utilisant une propagande manipulatrice et démagogique, c’est en vue d’établir un régime autoritaire. Dans quelles circonstances le populisme apparaît-il ? « La condition d’émergence d’une mobilisation populiste est une crise de légitimité ou de légitimation, une crise de la légitimité politique affectant l’ensemble du système de représentation. » Le leader populiste se place au-dessus de l’État et des pouvoirs établis (les institutions, le parlement, etc.) tout en adoptant une rhétorique anti-élitiste, voir anticapitaliste. A travers sa figure charismatique il tend à incarner le pouvoir suprême grâce auquel il guide la société et la nation (le nationalisme et le populisme vont souvent de pair) vers l’émancipation. Selon Taguieff - Thatcher, Peron, Le Pen, Berlusconi, Haider, De Gaulle, Pim Fortuyn, Reagan représentent différentes formes de populisme.

Mais le populisme n’en reste pas moins une notion très vague pour définir un parti politique. L’auteur déplore que le mot « populisme » soit devenu un fourre-tout médiatique à partir des années quatre-vingt dix. Mais pourquoi s’en étonner puisque son étude tend elle-même à conclure que le terme « populisme » est aussi un fourre-tout théorique ? Il explique ainsi que le « populisme » ne s’incarne ni dans un type de régime politique (une démocratie ou une dictature peut présenter une dimension ou une orientation populiste, avoir un style populiste), ni dans des contenus idéologiques déterminés (le « populisme » ne saurait être considéré comme une grande idéologie parmi d’autres : il peut s’ajouter à n’importe laquelle d’entre ces dernières  les colorer, les nuancer ou les durcir, leur conférer une cible ou une orientation).

Ainsi, le populisme n’est pas une idéologie mais un « style politique ».
 

Le FN : fasciste ou national-populiste ?

Mais la plus grande insuffisance de son ouvrage est de qualifier le FN de « national-populiste » tout en niant sa nature fasciste. L’auteur distingue deux catégories de populisme : le populisme « protestataire » et le populisme « identitaire » ou « national-populisme », les deux pouvant se chevaucher dans la pratique. Le premier vise à faire réagir la population face à des élites jugées coupables d’une situation politique critique (Jorg Haïder, Berlusconi). Le deuxième met l’accent sur l’idée de nation et d’unité, l’objet de son discours est d’homogénéiser le peuple en s’appuyant sur une identité supposée commune. C’est justement à cette tradition que se réfère Le Pen en France.

Cependant, cette définition pose toute une série de problèmes, car Taguieff entend marquer une frontière entre le populisme et le fascisme ; la poussée populiste européenne ne saurait s’apparenter à du fascisme. Ainsi, Le Pen est un « national-populiste autoritaire ». Ces deux termes (national et populiste) sont très insuffisants pour donner une idée de ce qu’est réellement le parti de Le Pen. Le populisme est un style politique et non une idéologie possédant un programme politique. Par contre, le nationalisme est une idéologie mais dont le contenu dépendra du contexte économique et social de la société dans laquelle il émergera : le nationalisme égyptien des années cinquante ressemble peu à celui de l’Allemagne des années trente…

Qualifier le FN de « national-populiste » est insuffisant pour en comprendre la nature et désarme ceux qui veulent le combattre efficacement. De plus, la désignation « populiste » ne dérange absolument pas le FN et ne ternit pas du tout son image, bien au contraire, comme l’admet Taguieff et comme le remarque Philippe Lançon, l’extrême droite a su « retourné l’infamante étiquette pour s’en faire une médaille. »(Le Monde du vendredi 23 août 2002)

Ainsi, en 1988, Jean Pierre Stirbois écrivait : « Eh ! bien, moi, je reprends avec fierté cette expression de « national-populisme » […], c’est un drapeau précisément en lequel je me reconnais. »…

En revanche, le FN rejette publiquement l’appellation fasciste et l’héritage vichyste qui renvoient à une expérience trop douloureuse et bien trop gênante à assumer. Ainsi, dans son discours du 1er mai 2002, Le Pen s’exclamait : « Il y a bien aujourd’hui, en France deux camps, celui de l’occupation et le nôtre, celui de la libération. »

L’auteur minimise le danger que représente les actuels fascistes. Ainsi, à aucun moment l’auteur nous invite à s’opposer à eux. Ceci l’amène à dénigrer les antifascistes et à mépriser les gens qui veulent se battre : « Le  retour des vieux démons se résorbe dans un carnaval des ringards du  fascisme […] , dénoncés par des antifascistes d’outre-tombe, en version anar ou caviar. »

Il prône la distinction entre le populisme et le fascisme alors qu’il dit lui-même que les populismes « peuvent rentrer en composition avec n’importe quel contenu idéologique, se jumeler avec n’importe quelle orientation politique ».

Pourtant, les fascistes de l’entre-deux- guerres s’adonnaient avec une agilité déconcertante à jouer sur les frustrations des masses pour conquérir le pouvoir. Le mensonge et la démagogie étaient abondamment utilisés, et de manière plus que caricaturale. Ainsi, en 1933, Hitler écrivait : « En tant que parti ouvrier, le national-socialisme reconnaît sans restriction le droit de grève »1.

Le FN est un parti fasciste qui s’appuie sur les mêmes forces que le parti de Hitler dans les années trente : il séduit les classes moyennes et les laissés-pour-compte de la société.2 Avec un discours démagogique, il se régale des subventions de l’État et des aides financières de la haute bourgeoisie : ainsi, lors d’un banquet présidé par Le Pen en 1992, était présents, entre autres, Jacques Henriquet, directeur pour l’international de Renault Véhicules Industriels, Alain Mosconi, patron de Fiat Auto-France, Yves Laridan, le directeur de la communication de Fauchon, et Jean-Louis Giral, ex-président de la Fédération nationale des travaux publics et numéro deux du CNPF [ex-MEDEF]3 ; il se donne un air respectable pour obtenir des places au Parlement et gagner la curiosité des médias. Son objectif à long terme - il en est loin aujourd’hui - est de soumettre les travailleurs en détruisant toutes leurs organisations - partis, syndicats, associations -, en supprimant l’ensemble de leurs acquis sociaux et en instaurant une dictature totalitaire du capital avec l’aide de l’armée et des milices fascistes. Pourquoi est-il nécessaire de qualifier le FN de fasciste ? Cela clarifie les enjeux. Et à y regarder de plus près, son programme ressemble beaucoup à celui du Parti National Fasciste italien de 1921.4

On peut regretter de la part de Taguieff une certaine approche moraliste et abstraite, comme le remarque Philippe Lançon : « Taguieff dénonce les intellectuels médiatiques, mais il en est un. Il appartient à cette élite qui ne cesse d’affirmer : L’élite, c’est les autres ; l’avant-garde (ou l’arrière-garde), c’est moi. » Ceci l'amène à nourrir du dédain contre ceux qui se battent vraiment contre les oppressions : « Dans la soirée du 5 mai, à la Bastille, une simple citoyenne de 37 ans brandissait sa pancarte portant un message codé en novlangue jeuniste et (à sa manière) populiste : On a viré l’facho, faut dégager l’escroc ! » Ainsi lorsqu’il qualifie José Bové de « Robin des Bois devenu démagogue médiatique ». Il va même jusqu’à qualifier le sous-commandant Marcos de « cyber-populiste » alors que Marcos risque sa vie tous les jours pour rendre la parole et la liberté au peuple indien du Mexique. Cette dénonciation des mouvements sociaux amène aussi Taguieff à défendre des États oppresseurs - Taguieff soutient activement la politique menée par Israël contre les Palestiniens - contre la société qui cherche les moyens d’organiser sa résistance. En fait, Taguieff est un conservateur qui se masque derrière une image radicale et qui renvoie dos à dos le « nationalisme réactionnaire » et « l’internationalisme prolétarien ».

L’illusion populiste se révèle un ouvrage très complexe et peu accessible à celui qui veut comprendre ce qui s’est passé le 21 avril dernier. Il possède néanmoins l’intérêt de mettre en valeur toute l’ambiguïté du mot « populisme ». Mais si l’auteur met autant d’énergie à vouloir donner, en vain, un véritable contenu idéologique à cette notion, ce n’est que pour tenter l’insurmontable, c’est-à-dire qualifier autrement que par « menace fasciste » les malheureux événements du printemps 2002.

Nicolas Zahia

1 Hitler cité dans Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, Paris, Syllepse/Le Phénix, 1999.
2 Sur ce sujet, l’ouvrage d’Anne Tristant, Au Front, éditions Gallimard, 1987, fournit une brillante enquête sur vie des militants du FN, elle dirigea la plus grosse section locale du parti.
3 Blandine Hennion, Le Front national, l’argent et l’establishment, éditions La Découverte, 1993.
4 Pour une étude comparative très fouillée des deux programmes, aller sur le site http://www.thbz.org/lepen/.
 

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