Dossier : Quel parti nous faut-il ? 
L’expérience historique
Le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan

- Contre vents et marées

A la fin des années trente, Marceau Pivert fonde le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP), dans une situation où la polarisation politique du pays est encore bien plus extrême qu'aujourd'hui, la misère de masse coexistant avec un mouvement fasciste important. Le PSOP, créé au lendemain de l’échec du Front populaire, s’inscrit dans un contexte de reflux des luttes et bénéficie d’un espace politique réduit entre la SFIO alors principale force de la gauche et le PCF écrasé par le poids du stalinisme. Trotski, en exil au Mexique, pense que c'est une mauvaise tactique à ce moment-là de fonder un parti large à gauche de la gauche. Une fois le parti fondé, Trotski convaincra ses partisans français – qui ne sont que quelques centaines – de s'y joindre, pour renforcer une aile révolutionnaire en son sein.

La lutte paie

Issu du syndicalisme enseignant, Marceau Pivert adhère à la SFIO – l'ancêtre du parti socialiste – en 1924. Il rejoint alors une des tendances de gauche de la SFIO, La Bataille socialiste. Celle-ci s’oppose aux « participationnistes » favorables à la participation de la SFIO au cartel des gauches (union électorale
 
SFIO-radicaux). Pour Pivert « la lutte paie ». Il estime que des victoires sont possibles « par l’action de classe des organisations ouvrières et non par la méthode de collaboration » et prend l’exemple de la journée de huit heures « qui n’a pas été donnée au prolétariat parce qu’il collaborait au pouvoir, mais bien parce qu’on avait peur de lui ».

L’autre question très importante qui se pose est celle des relations à entretenir avec le PCF. La Bataille socialiste perçoit la tactique du front unique du PCF comme une manœuvre de sa direction stalinienne, mais affirme aussi la nécessité de l’unité ouvrière « agissante » contre les « ennemis de classe ». Ainsi Pivert cherche régulièrement à travailler avec des militants communistes de base, notamment sur la question de l’antifascisme. En 1925, Marceau Pivert se désiste en faveur du candidat communiste lors d’une élection.

La lutte antifasciste

A partir de 1930, la crise frappe durement la France. Elle implique deux questions politiques fondamentales, celle du fascisme puis celle de la guerre qui se profile en Europe. Face à la crise dont il perçoit très vite l’ampleur, Pivert comme son camarade Zyromski comprennent qu’elle entraîne une « croissance des antagonismes de classes » et envisage comme réponse à la crise de surproduction une planification répondant aux besoins sociaux de la population : « Construire des casernes ? Non. Construire des écoles, des hôpitaux, des maisons ouvrières ! Construire des lignes stratégiques ? Non ! Créer des services d’autocars pour les communes déshéritées, « motoriser » les services publics, postes, transports d’élèves. Multiplier les moyens de communication, les moderniser. »
Dans ces conditions politiques difficiles, la question de la participation au pouvoir se pose avec encore plus d’acuité y compris au sein de la Bataille socialiste. Déjà en avril 1933, au congrès extraordinaire de la SFIO, la Bataille socialiste se divise sur la question de la participation au gouvernement. Pivert attaque Zyromski qui estime que la participation ne dépend que d’un programme. Des divisions apparaissent aussi sur la question de la paix. Zyromski se prononce certes contre le vote des budgets de guerre des gouvernements bourgeois, pour le désarmement dans l'abstrait ? « général, simultané et contrôlé » ? mais non contre toute défense nationale en régime capitaliste. Pivert signe une motion proposant que les députés socialistes soient mandatés « pour que la France prenne l’initiative d’effectuer le désarmement matériel ».
D’autres divergences apparaissent sur l’unité d’action. Pivert proteste en mars 1933 contre l’interdiction faite aux militants socialistes de participer à un « front commun contre le fascisme » et se prononce pour « l’unité révolutionnaire du prolétariat » grâce à un « front unique loyal ». Cette question prend encore plus d’importance après les événements du 6 février 1934, quand les fascistes tentent de renverser le gouvernement. Dans la soirée du 6 février Pivert et Zyromski conduisent une délégation auprès du PC proposant une manifestation commune le 8 février. La réponse vient le lendemain dans un article de l’Humanité qui accuse la SFIO « de préparer l’union nationale réactionnaire et fasciste » et appelle à manifester le 9. Malgré le succès de la manifestation commune du 12 février, le PCF montre son sectarisme en s'attaquant directement à Pivert : « Son rôle consiste à retenir les ouvriers socialistes désabusés par la politique de leur parti dans les rangs de la SFIO en leur faisant croire qu’on peut détruire les bases du fascisme et faire la révolution sans rompre avec les réformistes. »

C’est à l’occasion de la riposte aux manifestations fascistes du 6 février 1934 que Pivert noue ses premiers contacts avec les trotskistes de la Ligue communiste internationaliste. Des comités comprenant des communistes sont formés dans plusieurs arrondissements et en banlieue. Saint-Denis voit la création d’un Comité de vigilance antifasciste avec un programme en 5 points : lutte contre les organisations fascistes, constitution d’une autodéfense de masse, création d’un comité d’action dans chaque entreprise, convocation d’une conférence locale des organisations ouvrières et des comités d’usine, droit de critique des organisations participantes. Trotski est alors très intéressé par ce courant :

La tendance représentée par Marceau Pivert incline fortement à gauche. Constituée par une large base ouvrière et par la plupart des jeunes de la Bataille, elle est beaucoup plus sensible aux réactions de la classe ouvrière. Elle fait dans le 15è (c’est dans le 15è arrondissement que milite Pivert) le premier comité d’alliance avec la Ligue, elle avoue franchement la faillite de la IIème Internationale, elle combat la politique allemande et autrichienne, elle est absolument contre toute défense nationale en régime capitaliste, elle combat la politique syndicale de Jouhaux, elle préconise, au moins en paroles, l’action directe. 

Quelques semaines après avoir rencontré Pivert en mars 1935, Trotski écrit : 

Personne ne peut aujourd’hui nier qu’en France, le milieu favorable à la formation de cette avant-garde est constitué par la gauche socialiste. C’est d’elle que proviennent désormais les mots d’ordres révolutionnaires. Il n’y a qu’à lire les articles de Marceau Pivert, le dirigeant de cette gauche. Sur la question de la guerre et celle de la milice ; il combat aussi bien le point de vue des sociaux-démocrates que ceux des staliniens, et soutient nos mots d’ordre. 

La Gauche révolutionnaire

Cependant c’est la question de la guerre qui va entraîner la rupture entre Zyromski et Pivert. A Zyromski qui renvoie à l’après-guerre les tâches de la révolution, Pivert réplique : « Ceux qui désespèrent, ceux qui attendent la révolution pour « après la guerre » nous entraînent à un nouveau 1914. Non, pas de défense en régime capitaliste. Contre la guerre, révolution partout ! » Cela conduit celui-ci à créer en septembre 1935 une nouvelle tendance au sein de la SFIO : la Gauche révolutionnaire. Celle-ci est créée un mois après que Trotski a demandé à ses partisans de quitter la SFIO qu’ils avaient intégré un an auparavant : « Nous devons nous dire à nous-mêmes : la période de l’adaptation au régime de la SFIO est en train d’approcher de sa fin naturelle. Nous devons nous orienter dans la pratique vers le parti révolutionnaire dans les délais les plus brefs. » Quant à Pivert, il n’envisage pas de quitter la SFIO affirmant « jusqu’à preuve du contraire, oui, je crois à la démocratie intérieure du parti socialiste ».
Sur la question d’entrer dans la SFIO, Pivert répond à Trotski en expliquant soit « Trotski et ses amis considéraient que la IIè Internationale est un cadavre dont il n’a plus rien à tirer » et dans ce cas « nous ne nous prêterons pas à cela », soit ils estimaient que « les masses ouvrières, groupées au sein de l’IOS [IIème Internationale] sont capables d’évoluer » pour participer « à la constitution d’une avant-garde révolutionnaire ». Dans cette hypothèse, Pivert pense que la dénomination « bolchevique-léniniste » est mal adaptée : 
Oh ! je sais dit Pivert, il y a le vrai bolchevisme, le bolchevisme des origines, et il y a sa caricature, mais celui qui compte, c’est celui dont les ouvriers ont acquis une connaissance expérimentale qu’on leur fera difficilement oublier. Ce n’est pas s’adapter à la psychologie des cliques opportunistes mais à la psychologie des ouvriers socialistes que l’on veut gagner à une politique révolutionnaire. » Pivert ajoute que l’étiquette compte moins qu’« un contenu réel, sur lequel d’ailleurs un nombre croissant d’ouvriers socialistes se trouve en accord avec les bolchevik-léninistes : milices ouvrières, défaitisme révolutionnaire, grève générale insurrectionnelle, conquête de pouvoir et dictature de classe du prolétariat. 

Cependant, les trotskistes français estiment prématurée leur sortie de la SFIO et la plupart intègrent la Gauche révolutionnaire, avant d'être exclus de la SFIO en novembre 1935. Quelques mois plus tard, Pivert ajouta : 

« Nous n’avons jamais compris cette sorte de résignation désespérée des minorités BL [bolchevik-léniniste] et JSR [Jeunesses socialistes révolutionnaires] qui n’ont pas cru suffisamment à leur capacité de transformation et qui ont fourni aux bureaucrates réformistes les armes de leur exclusion. Vouloir conquérir les masses et ne pas être capable de conquérir le parti, n’est-ce pas une gageure ? » 

Il est donc difficile de nouer des contacts avec des militants d’autres partis puisque le PC continue ses attaques contre Pivert accusé d’être « le porte-parole des trotskistes ».

La révolte de juin 36

La Gauche révolutionnaire doit aussi se positionner vis-à-vis du Front populaire. Or, son programme
tient compte du Parti radical que Pivert perçoit comme l’agent que le grand capital utilise pour
pervertir les aspirations démocratiques de la petite bourgeoisie. Le militant syndical et anticolonialiste,
Daniel Guérin – auteur de Fascisme et grand capital – alors proche de Pivert, caractérise le Front populaire de « mésalliance sur le plan parlementaire et électoraliste du radicalisme bourgeois et du stalinisme, sous le signe de la défense nationale, mésalliance à laquelle la SFIO ne s’était que trop aisément prêtée ». La Gauche révolutionnaire propage alors la notion de « front populaire de combat » pour montrer qu’un gouvernement – même de gauche – n’avancera que sous la pression des masses populaires. Cependant, ce sont les enseignements tirés des grandes grèves qui accompagnent la victoire électorale du Front Populaire, et surtout des reculs successifs des deux gouvernements Blum, qui vont progressivement amener la rupture de Pivert avec la SFIO.

Le 27 mai 1936, Pivert publie dans Le Populaire une tribune libre intitulée « Tout est possible ! » dans laquelle il appelle à la création de « comités populaires » et à une « offensive anticapitaliste la plus vigoureuse ». Confiant encore dans la SFIO, il conclut « avec un tel parti, tout est possible ! ». Inquiet de cet appel à mobilisation, le PC répond le surlendemain dans l’Humanité par un article titré « Tout n’est pas possible ! » : « Non, non, il ne s’agit aucunement d’un changement radical, à brève échéance, de la situation économique et politique, comme l’écrit le camarade Pivert ». Et l’Humanité de conclure : « Non,non, Marceau Pivert, il n’est pas question pour le gouvernement de demain d’opérations chirurgicales ». Pivert, comme les autres militants de la Gauche révolutionnaire, s’investit dans la plus grande vague de grèves qu’a connu la France. Pourtant Pivert se montre assez attentiste, soutenant le gouvernement dont l’action est perçue comme une première étape. Il estime même les accords Matignon comme le maximum de ce qu’il était possible d’obtenir. Il ne comprend pas encore que le prolétariat est en train de donner raison à son célèbre « Tout est possible ! » Pivert accepte même un poste de chargé de mission à la présidence du Conseil. Daniel Guérin est le seul dirigeant de la Gauche révolutionnaire à s’y opposer. Par contre, la position de Pivert soutenant d’abord la non-intervention en Espagne soulève davantage de protestations. Convaincu, Pivert signera, en 1937, avec Guérin un article dans le Populaire qu’il conclut sur la nécessité de : « faire cesser la sinistre comédie de la non-intervention ». D’une manière générale, Pivert critique de plus en plus radicalement la politique du gouvernement et la direction de la SFIO. Notamment à partir de septembre 1936, lorsque le gouvernement réprime un ensemble de grèves. Finalement en mars 1937, Pivert abandonne son poste de chargé de mission : « Non, je ne serai pas un complice silencieux et prudent. Non, je n’accepte pas de capituler devant le capitalisme et les banques. Non, je ne consens ni à la paix sociale, ni à l’union sacrée. »

La rupture avec la SFIO

Un mois plus tard, la direction de la SFIO pose un ultimatum : la dissolution de la Gauche révolutionnaire ou l’exclusion. Pivert cède mais commence à se poser la question d’une éventuelle scission : « Que faisons-nous dans ce parti dont l’action et les complaisances à l’égard du capital financier et du militarisme n’ont plus rien de commun avec les principes et la charte constitutive que nous nous sommes engagés à respecter ? ». Pourtant Pivert ne désespère pas encore de pouvoir transformer la SFIO de l’intérieur : il rassemble 17% des voix au conseil national et fait la conquête de la fédération de la Seine. Malgré tout, la rupture est inévitable et la direction de la SFIO décide en mars 1938 d’exclure 12 représentants de la Gauche révolutionnaire dont Pivert puis en avril de dissoudre la fédération de la Seine où la Gauche révolutionnaire est majoritaire. Guérin se réjouit à la perspective d’une rupture définitive avec la SFIO :

Nous voulons de toutes nos forces qu’au congrès de Royan [de la SFIO] notre parti redevienne ce qu’il n’aurait dû cesser d’être, un parti de lutte de classe et de révolution. Mais s’il ne le faisait pas, ce serait moins la volonté artificielle de tel ou tel militant, que la loi même de l’Histoire qui ferait naître dans ce pays un parti de lutte de classe et de révolution. 

Pivert lui reste plus hésitant : « Pour nous, le parti révolutionnaire est tout construit, c’est le parti socialiste. » En juin 1938, un congrès de la SFIO vote définitivement la dissolution de la fédération de la Seine. Le 8 juin à l’issue du congrès, un manifeste annonce la création du PSOP (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan).Le nouveau parti parvient à entraîner une grande partie des militants de la Gauche révolutionnaire. Sur 30 000 adhérents SFIO votant pour elle, 7 à 8 000 rejoignent le PSOP. Sa composition sociale est assez populaire. Parmi les délégués de sa conférence constitutive, 24% sont enseignants, 24% ouvriers, 32% employés et 18% d’autres professions.

Le PSOP

La période qui a progressivement entraîné Pivert à rompre avec la SFIO et à créer le PSOP pose déjà toutes les questions essentielles que doit affronter le nouveau parti : participation au gouvernement, antifascisme et question de la paix en lien avec une nécessaire unité d’action, relations difficiles avec le PC dont la direction stalinienne se montre constamment hostile.
Malgré le relatif succès de la scission, le problème est de savoir où et comment trouver des militants. Même si Guérin se montre confiant :
Sans doute notre mouvement sera-t-il, au moins pour commencer, numériquement faible, mais il est riche en potentialités dont nous soupçonnons à peine l’ampleur. Une profonde vague de mécontentement monte, en effet, des rangs de la classe ouvrière. Bien que cruellement dupées et déçues, les masses demeurent révolutionnaires. C’est à nous de briser les obstacles purement formels qui nous séparent encore d’elles, de trouver la voie qui nous conduira vers elles. 

En fait, l’espace politique apparaît réduit. D’une part, 1937 marque le reflux du mouvement de lutte qui avait accompagné les débuts du Front populaire. La grève générale lancée le 30 novembre 1938 pour protester contre les décrets du gouvernement Daladier rétablissant la semaine de 48 heures est un échec alors que le journal du PSOP Juin 36 titrait « Vive la grève générale ! » espérant qu’elle mène « à un nouveau juin 36 ». Guérin analyse ainsi l’échec de cette grève : « Nous étions déjà entrés, nous, le PSOP et avec lui la classe ouvrière, le socialisme pris dans son sens le plus large, dans une impasse tragique au fond de laquelle nous guettait la guerre » et « les organisations se vidèrent aussi vite qu’en juin 36 elles s’étaient gonflées ». D’autre part, les relations avec le PCF sont de plus en plus tendues. Les militants du PSOP sont appelés dans l’Humanité les « agents de la réaction fasciste » et les « agents des pires ennemis de la classe ouvrière ». Le PSOP est accusé en août 1938 d’être « au service de Hitler et de Franco ». Dans les mois suivants, les staliniens attaquent les réunions du PSOP. Pivert et d’autres militants sont roués de coups. Dans ces conditions, Pivert envisage surtout de recruter rapidement les militants restés au sein de la SFIO. Des réunions des amicales socialistes sont pour cela organisées.

Cependant les effectifs du PSOP décroissent – 5 à 6 000 à la fin 1938 – et les perspectives d’une recomposition de la gauche au-delà du PSOP sont faibles. Seuls des liens avec les trotskistes sont envisageables. Trotski écrit à Guérin : « La scission du PSOP s’est faite sur la gauche. La composition du PSOP est largement prolétarienne. Ces deux faits sont pour le parti le gage très précieux d’une possible évolution révolutionnaire. » Cependant, Pivert refuse la fusion avec le POI, section française de la IVè internationale que proposait Trotski pour « la formation immédiate d’une avant-garde révolutionnaire en France ». Pivert, d’accord sur l’analyse de la période, constate des divergences sur les méthodes d’organisation : 

Nous désirons vous parler franchement, camarade Trotski au sujet des méthodes sectaires que nous avons constatées autour de nous. Je songe aux méthodes qui tendent par une colonisation opérée de l’extérieur, à dicter au mouvement ouvrier des attitudes, des tactiques et des réactions qui ne surgissent pas des profondeurs de son intelligence collective. C’est dans une large mesure pour cette raison que la section française de la IVème Internationale s’est montrée absolument incapable non pas même d’atteindre les masses, mais de former des cadres éprouvés et sérieux[…] A la conception d’un parti-chef, sorte d’état-major centralisé qui prépare dans le secret des conspirations l’action dite révolutionnaire, nous préférons la conception d’un parti largement ouvert sur le mouvement réel des masses et ménageant à l’avant-garde révolutionnaire toutes les possibilités de contact direct avec les couches les plus larges du prolétariat ouvrier et paysan. 

La direction du PSOP n’admet que l’adhésion individuelle et interdit l’existence de bulletins de tendance. Malgré tout, les trotskistes entrent au PSOP et le secrétariat de la IVème Internationale insiste sur « la nécessité d’aborder cette fraction honnête et dévouée de la classe ouvrière dans un esprit de collaboration loyale, avec le souci de construire côte à côte avec ses militants le parti révolutionnaire ».

Vers l’éclatement

Selon Guérin, il existe dès l’origine une divergence entre ceux qui n’avaient quitté la SFIO qu’à regret et ceux qui, comme lui, étaient décidé à la rupture. Guérin semble bien reprocher à Pivert de ne pas avoir créé un parti révolutionnaire mais plutôt un parti centriste, au risque d’être plus isolé. Il déclare que Pivert : 
allait entretenir ces vacillations dans le PSOP en s’y alignant sur les éléments les plus tièdes, sur ceux qui ne nous avaient suivisqu’à contrecœur. C’était lui, enfin, qui allait contribuer à faire du parti nouveau-né une organisation velléitaire, en y combattant sourdement, non pas son aile droite flottante, mais son aile gauche résolue. 
La force d’un parti centriste peut être de rassembler de nombreux militants, car il accepte en son sein la défense d’idées différentes voire contradictoires. Mais la diversité idéologique d’un parti se situant à mi-chemin entre les partis réformistes et les partis clairement révolutionnaires est également sa principale faiblesse, car il se retrouve paralysé lorsque des questions cruciales doivent être tranchées. Si la majorité des militants n’est pas polarisée par une aile gauche clairement révolutionnaire, les débats sur les questions essentielles – comme celle du pacifisme dans le cas du PSOP – peuvent aboutir à son éclatement.

En mai 1939 certains dirigeants du PSOP cherchent à obtenir l’exclusion des trotskistes accusés d’activités fractionnelles. Guérin proteste contre des méthodes qui rappellent celles utilisées par la direction de la SFIO à l’encontre de la gauche révolutionnaire. Pivert ayant pourtant dénoncé certains des trotskistes exclus est plus conciliant lorsqu’il écrit à Trotsky, estimant que le trotskisme a sa place dans le PSOP s’il :

veut bien se dépouiller des prétentions à l’hégémonie, s’il peut admettre que l’état actuel du mouvement ouvrier international exige un effort de collaboration confiante entre tous les éléments qui ont courageusement rompu avec le social-patriotisme et le national-communisme ; s’il abandonne les méthodes fractionnelles, le noyautage commandé de l’extérieur, les moyens de pression et de corruption ou de dénigrement. 

Cependant, la question qui devient de plus en plus essentielle est celle de la guerre. C’est celle qui conduit à l’éclatement du PSOP qui se divise entre pacifistes intégraux et pacifistes révolutionnaires. Après les accords de Munich, Lucien Hérard un responsable du PSOP écrit : « En définitive, nous avons la paix. Une paix fragile, éphémère, une paix bourgeoise et capitaliste, mais tout de même la paix ». Dans le numéro suivant de Juin 36, Michel Collinet lui répond : « Disons-le nettement, le compromis, s’il nous donne une trêve, accroît la force de Hitler en Europe centrale. Demain, une nouvelle forme de conflit jaillira ». En mars 1939, Guérin presse la direction de « liquider les illusions pacifistes, intégrer dans le PSOP toutes les minorités révolutionnaires, reposer la question d’une nouvelle internationale ».

Ces illusions ne seront jamais liquidées, le débat jamais tranché et le début de la guerre en septembre 1939 provoque l’éclatement du PSOP alors qu'au même moment, il doit affonter la répression gouvernementale. Difficultés aggravées par le départ de Pivert pour les États-Unis en août 1939 afin de rencontrer des camarades américains pour nouer des contacts contre la guerre. Pivert devra prolonger son séjour en raison du début de la guerre. Guérin conclut ainsi les divergences sur la guerre au sein du PSOP : « Ainsi se dessinait un divorce entre deux formes de luttes radicalement opposées, divorces qui, une fois la guerre déclarée, allait faire éclater le PSOP ; les uns s’enlisant dans un pacifisme stérile et légaliste, les autres, une poignée, s’enfonçant dans la clandestinité révolutionnaire. »

Malgré sa force militante relativement importante, le PSOP peut apparaître comme un échec. Il existait à l’intérieur de la SFIO une tendance qui s’affirmait révolutionnaire. Le texte de la Bataille socialiste pour le congrès de 1927 affirme la nécessité d’une action révolutionnaire, sortant des cadres de la légalité bourgeoise et en avril 1934, Pivert demande s’il n’existe pas un problème « qui détermine à lui seul les conditions du succès ou de la défaite ? Le prolétariat ne doit-il pas se préparer minutieusement, méthodiquement, pour sa défense, comme pour son offensive révolutionnaire, à utiliser la violence ? ». Cependant, le PSOP n’a jamais pu élargir son champ politique.

Le PSOP a cependant permis le regroupement de militants souvent sincèrement révolutionnaires et antistaliniens.Daniel Guérin s’est servi des analyses du PSOP pour rédiger Front populaire révolution manquée qu’il conclut en rappelant qu’« en juin 1936, tout était possible ! » De plus, le PSOP a accueilli des militants qui, dans la période troublée postérieure aux accords de Munich, sont tout de même restés attachés aux principes internationalistes.

Même si les différences entre la situation de la France en 1938 et la situation actuelle sont évidentes, nous pouvons cependant tirer quelques enseignements de l’expérience du PSOP. Le PSOP s’est créé après les vastes mouvements sociaux du Front populaire, à un moment de reflux de la combativité ouvrière. Créé avec deux ans de retard, il n’a pu profiter des grandes grèves de 1936. Pivert écrivait à Trotski en janvier 1939 : « Une politique d’avant-garde n’est pas hélas, aussi pleinement rentable dans une période de retraite et de dépression du mouvement ouvrier que dans une période de marche en avant. » Il fut alors rattrapé par la question de la guerre qui se posait de façon de plus en plus pressante. Or la diversité idéologique du PSOP ne lui permit pas de répondre efficacement à ce problème. Cela n’aurait été possible qu’en transformant très rapidement le parti centriste qu’était le PSOP en parti clairement révolutionnaire. Néanmoins, la période des quinze mois séparant la création du PSOP de la déclaration de guerre constitua sans doute un délai trop court. C’est ce qu’exprime Guérin en commentant le rapport du secrétariat politique présenté au congrès du PSOP en avril 1939 : 

Ce rapport reflétait les incertitudes d’un parti qui en était encore à chercher sa voie. Le problème essentiel y était escamoté : il s’agissait en effet, de savoir ce que nous voulions : continuer la SFIO ou construire un parti révolutionnaire ? Voulions-nous nous aligner sur les naufragés de la social-démocratie, réfugiés chez nous pour y pleurer leurs illusions perdues, ou sur les ouvriers révolutionnaires que nous n’avions pas encore su conquérir ? Il fallait choisir. Et ce choix était pour notre jeune parti une question de vie ou de mort : si nous tardions à le faire, nous continuerions à perdre les premiers éléments (dépassé de plus en plus par le rythme des événements) sans gagner les seconds. 

Aujourd’hui, la situation est bien plus favorable à la construction d’un Parti révolutionnaire. Le stalinisme a disparu comme force dominante dans la classe ouvrière ; le fascisme représente une vraie menace tout en restant moins puissant qu’en 1938. Nous avons un peu plus de temps pour construire, pour se munir de la même détermination, pour unifier les forces anticapitalistes et élargir l’audience des idées révolutionnaires.

Bruno Beschon
A lire :

Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, Editions Maspéro, 318 pages.

Jacques Kergoat, Marceau Pivert, « socialiste de gauche », Edition de l’atelier, 348 pages.

 
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