Interview : Quel parti nous faut-il ?

L’expérience internationale -
Brésil : Le Parti des Travailleurs

 « Les possibilités sont très importantes à condition que l’on arrive à polariser »
 

Le Parti des Travailleurs brésilien a été fondé en 1979, lors du Congrès des métallurgistes, mécaniciens et électriciens de l'Etat de Sao Paulo. C’est le plus grand parti de gauche d'Amérique latine. Il représente une large partie du mouvement populaire au Brésil. Le PT est né de la résistance à la dictature militaire. Avec 800 000 adhérents, dont 100 000 dans le seul Rio Grande do Sul, le Parti des Travailleurs est plus qu’une machine électorale, c’est un rassemblement qui fait corps avec le mouvement syndical et celui des travailleurs sans terre. Quant à la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), aujourd’hui première confédération syndicale du pays, c’est avec la bénédiction de l’église progressiste qu’en 1984 des militants du PT l’ont créée.

Aujourd’hui, les débats sont vifs au sein du PT. Luiz Inacio Lula da Silva dit « Lula », le candidat du PT aux élections présidentielles du 6 octobre 2002 est crédité de 42% des votes. L’ancien leader syndical des métallos de Sao Polo est bousculé par les pressions intérieures et extérieures (principalement des Etats-Unis et du Fond Monétaire International). Le PT se dirige ainsi vers une forte adaptation au système  :

« Bien qu'il ait endossé l'accord de transition dernièrement signé par le gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso avec le FMI, l'ancien leader syndical des métallos de Sao Paulo fait toujours figure d'épouvantail tant sur l'Avenida Paulista, le quartier des affaires de Sao Paulo, qu'à Wall Street […]Après avoir choisi comme candidat à la vice-présidence l'un des superpatrons  de l'industrie textile, le sénateur José Alencar, et s'être allié à un parti de droite, le Parti libéral, le chef historique du PT n'a pas hésité, afin de flatter le nationalisme vivace de l'armée, à faire l'éloge de l'économie planifiée durant la dictature militaire (1964-1985), ni à se déclarer contre l'adhésion au traité de non-prolifération des armes nucléaires. » (Le monde du 19 septembre 2002)

On peut imaginer l’ampleur des tensions au sein du PT, entre les partisans de la stratégie opportuniste de Lula et ceux qui militent pour une organisation de combat, comme Carlos Schmidt que nous avons interviewé.
 

Carlos est un militant fondateur du Parti des Travailleurs au Brésil et syndicaliste enseignant. Il fait partie de la Quatrième Internationale dans le courant Démocratie et Socialisme du PT. Il nous a livré ses réflexions sur la nature et les perspectives de son parti.

Socialisme International : Comment le Parti des Travailleurs s’est-il créé ?

Carlos Schmidt : On était encore dans une dictature militaire qui commençait à s’assouplir et qui permettait l’émergence d’autres partis que les deux autorisés à fonctionner dont l’un dans le gouvernement et l’autre dans l’opposition. A ce moment-là, le PT était la convergence de syndicalistes qui venaient surtout par le biais de la théologie de la libération, des militants d’extrême gauche, des organisations de lutte armée et aussi des intellectuels. Des gens qui avaient comme point commun une rupture avec le stalinisme et le populisme et qui voulaient construire un parti avec une indépendance de classe. Donc au départ, pour certains courants, le PT était perçu comme un front de plusieurs organisations et d’autres (dont nous) le concevaient comme un parti ayant une stratégie propre qu’on voulait (et que l’on veut toujours) transformer en un parti révolutionnaire.
 

Quelles étaient les méthodes et les tactiques des révolutionnaires là-dedans ?

Carlos : D’abord, il a fallu faire un grand effort contre le sectarisme. En même temps pour que les différences puissent s’exprimer, on a beaucoup avancé dans le sens des droits de tendance. Cela permet que la majorité se compose et se recompose en fonction des questions qui sont posées. Dans ce sens on a pu avoir jusqu’à maintenant un accord sur l’essentiel.

Mais c’est justement dans cette période d’élections présidentielles, où le PT peut gagner les élections, que les désaccords apparaissent. Ces désaccords sont à relativiser, il se passe la même chose dans le PRC en Italie. On peut faire des bouts de chemins avec des gens avec qui on n’est pas forcément d’accord. On peut construire un même parti ensemble et sur des thèmes qui auparavant n’étaient pas pris en compte, surtout l’idée d’indépendance des travailleurs brésiliens par exemple. Si jamais on devait rompre avec certains courants du PT en fonction des élections, il est certains que l’on sera nombreux à vouloir refonder le PT ou construire un autre parti qui aura un poids important dans les syndicats et dans la société en général. Et y compris dans les institutions politiques, avoir des maires et des députés.

Quel est le poids du PT ?

Carlos : Le PT est un parti de masse qui en général a une grande force dans les grandes villes et aussi dans les campagnes, le mouvement des sans terres intègre le PT, les petits paysans et agriculteurs qui ont repris les propositions de gauche Le système électoral brésilien n’est pas très juste mais nous avons autour de 15% à l’Assemblée nationale. Ce qui compte le plus à mon avis est le poids dans les grandes villes où on tient la mairie de Porto Alegre, de Sao Paolo, et d’autres villes très importantes. Le PT est le parti majoritaire dans les grandes villes au Brésil. La plus grande centrale syndicale est aussi proche du PT, les adhérents sont en grande partie membres du PT. Bien entendu, il y a un défi pour nous d’arriver à organiser la masse des travailleurs précaires.

Comment est-ce que tu conçois la construction d’un parti révolutionnaire ?

Carlos : Les choses sont très contradictoires. Le PT s’est beaucoup développé dans les institutions politiques. Mais c’est vrai qu’il a une vie organique très faible et cela en dépit de notre position de vouloir un parti de masse avec un degré d’engagement plus grand. Pour élire des délégués au congrès il suffit de cotiser, tu n’est pas obligé d’appartenir à une structure quelconque.

Ceci dit, il y a une partie des militants qui sont engagés dans les entreprises et dans les quartiers et qui font que le PT a une vie militante différente que celle des autres partis bourgeois. Le PT est un parti pour toute l’année et pas seulement pour les élections.

En ce qui concerne le journal, le PT a eu un journal mais il ne l’a plus. Chaque courant possède un journal : cela pose un problème très sérieux, le manque d’une presse. Il existe des cours de formation mais cela ne remplace pas un journal où les grandes lignes sont discutées par l’ensemble des militants. On peut avoir accès aux documents, mais pas dans un quotidien, malheureusement.

Le PT est loin d’être un parti révolutionnaire, c’est un parti qui pourrait peut-être le devenir. La majorité du PT tend à une adaptation au capitalisme en fonction du pragmatisme. Cela risque de déboucher sur une impasse. Ou bien la direction du PT est membre du gouvernement si Lula est élu président et elle capitule, là il n’y aura plus de place dans le PT pour les révolutionnaires. Ou bien elle commence à s’affronter à l’impérialisme.
 

Comment cela se passe au niveau de la diffusion des idées révolutionnaires ?

Carlos : Le PT a toujours maintenu l’idée d’une société socialiste. Dans la campagne électorale, cela n’est pas mis en avant. Il met surtout en avant un programme pour l’immédiat, ce qui est assez correct à mon avis. Mais pour pouvoir le réaliser, il faudra opérer certaines ruptures et s’affronter à l’impérialisme.

Quelles sont les revendications portées par le PT ?

Carlos : L’augmentation du salaire minimum, l’amélioration du service publique, la fin des privatisations, la réforme agraire, la redistribution des terres.

Si Lula est élu président, est-ce que la population pourra faire pression pour que le futur gouvernement puisse affronter la bourgeoisie ?

Carlos : Il ne faudra pas faire pression en soutien au gouvernement du PT mais sur le gouvernement pour qu’il tienne ces engagements. Ce que l’on essaye de dire au gens, c’est que Lula président, la partie n’est pas gagnée et qu’il faudra s’organiser pour faire pression, y compris sur Lula. On dit souvent : avec les autres la merde est assurée mais avec nous peut-être pas.

Quelle a été l’implication du PT dans le Forum Social Mondial de Porto Alegre ?

Carlos : Le Forum Social Mondial n’est pas à l’initiative du PT dans son ensemble mais du PT de l’Etat du Rio Grande Do Sul, qui est plus à gauche. Ce PT a voté contre l’alliance avec le Parti Libéral. A mon avis, la question de l’impérialisme est cruciale à ce moment-là. Si le PT passe, on peut faire aussi basculer l’Argentine, le Venezuela, le Paraguay et l’Uruguay. Les possibilités sont très importantes à condition que l’on arrive à polariser. Demander l’annulation de la dette pour un gouvernement bourgeois, c’est pour remplir les poches de la bourgeoisie locale, pour un gouvernement tourné vers les couches populaires, c’est différent, car la misère atteint au Brésil un seuil inimaginable.

Le 28/08/02
propos recueillis par Nicolas Zahia

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