Guerre d’Algérie

Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie.

Les camarades des frères
 

Les camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie
Sylvain Pattieu
Editions Syllepse, Collection Utopie critique
Paris, 2002, 292 pages. 19,50 Euros

Ce livre traite de la résistance à la guerre d’Algérie. Il retrace l’histoire d’un milieu politique très réduit dans la société française de l’époque : celui des organisations trotskistes et des mouvements libertaires. Du début à la fin des années cinquante, le soutien de la lutte anti-impérialiste s’étend de ces cercles restreints à des milieux nettement plus larges, composés tant de réseaux que de la mouvance de la Nouvelle gauche.

L’ouvrage comporte quatre parties. La première dresse un tableau de la situation dans les années cinquante. La deuxième décrit les premiers pas de la participation à la résistance lancée par le FLN en 1954 qui le fait principalement des trotskistes et de milieux chrétiens. La troisième, intitulée « Le temps des dissidences », décrit de manière intéressante l’élargissement de la résistance en France à cette guerre en particulier dans les milieux qui ont constitué la Nouvelle gauche. Enfin, la quatrième partie tente un bilan politique. Elle analyse les forces et les faiblesses, voire les illusions sur le nouveau régime algérien, qui ont sous-tendu et justifié cette résistance.
Le livre ne prétend pas apporter de nouveaux éléments décisifs à l’histoire du refus de la guerre d’Algérie sur le territoire français.

Les principaux événements, le profil des forces politiques abordées étaient déjà connus des initiés à la question. Par contre, il permet de scruter cette histoire sous un angle différent, par le recours à de multiples témoignages des acteurs (trotskistes et anciens trotskistes, compagnons de route, libertaires de divers bords, militants ouvriers de longue date). Pour les trotskistes, par exemple, on comprend mieux à quel point c’est la ténacité de quelques dirigeants historiques, militants depuis la seconde guerre mondiale, voir depuis les années trente, qui a permit de prolonger l’action anti-impérialiste et d’atteindre de nouveaux milieux bien plus larges que ceux des trotskistes. Car, au cours des années cinquante, ils ne représentaient guère plus d’une centaine de membres organisés.
 

Divisions
Le mérite de l’auteur est de bien faire apparaître les divisions politiques, les inclinaisons particulières des différentes tendances qui ont apporté leur soutien à la cause de la libération du peuple algérien.

La grande scission de 1952 dans le mouvement trotskiste s’est effectuée sur la question du stalinisme et a eu des répercussions sur la question algérienne. Deux courants s’étaient dégagés. Pablo (pseudonyme pour un militant d’origine grecque) dirigeait le premier. Il affirmait que la lutte se situait désormais entre deux camps, Est et Ouest, et que la transition au socialisme devait s’étaler sur une longue période historique. La conséquence pratique est que son courant pratiqua l’entrisme sur le long terme dans le Parti communiste français. C’est d’elle que surgirent les premiers liens solides avec le FLN et l’organisation du soutien à l’organisation nationaliste algérienne.

Le second courant dirigé par Lambert-Bleitbreux-Lequenne (les deux derniers le quitteront autour des questions russe et algérienne). Ce courant avait vivement réagit à l’interprétation philo stalinienne de cette période historique, en partie à juste titre. Mais il se caractérisait aussi par un anti-stalinisme quasi-hystérique. Sur la question algérienne, il donna son appui principalement à l’organisation adverse et bientôt ennemie du FLN, le Mouvement national algérien (MNA), dirigé par Messali Hadj. La dénonciation du FLN, qu’il nomme « les tueurs du FLN », fut une constante du Parti communiste internationaliste (PCI) dirigé par Lambert. Ce courant ira jusqu’à prétendre que Messali Hadj représentait une figure authentiquement prolétarienne et qu’il construisait un parti de type léniniste.

Le mouvement libertaire lui aussi se divise en 1952-1953, entre la Fédération communiste libertaire (FCL), dirigée par George Fontenis, et la Fédération anarchiste (FA) menée principalement par Maurice Joyeux. Pour donner un ordre d’idée, la FCL comptait près de 300 membres, un milieu presque aussi restreint que celui des trotskistes. Les divisions organisationnelles se reflétèrent dans l’approche de la lutte contre la guerre coloniale en Algérie ici aussi. La FCL voyait en Messali Hadj « un des plus clairvoyants combattants révolutionnaires de notre époque » soutenait donc plutôt le MNA. Quant à la Fédération anarchiste, derrière une phraséologie très gauchiste, sa position relève quasiment de la neutralité : elle considère que c’est une guerre entre deux bourgeoisies. Il n’est pas question de prendre parti.
Polarisations par l’Algérie

La question algérienne avait été cruciale pour la polarisation politique en France. C’est elle qui donna naissance à des dissidences dans le milieu communiste. Ainsi, un des réseaux de soutien au FLN constitué, qu’on appelle désormais suivant le titre du fameux livre « Les porteurs de valises » le fut par Henri Curiel, militant communiste en rupture de ban. Le cas d’Alain Krivine est aussi très intéressant. C’était un pur produit de l’appareil stalinien parmi les jeunes. En tant que « meilleur vendeur » de journal l’Avant-garde, il avait été récompensé d’une participation à un congrès de jeunes en Union soviétique en 1957. L’initiative qu’il prend naïvement, au cours de ce congrès pour « la paix » d’organiser une rencontre entre jeunes algériens et français tourne mal. Les premiers critiquent avec virulence le PCF et ses camarades lui reprochent vivement d’avoir organisé cette rencontre. Cet épisode conduit rapidement le jeune militant à participer à des actions très pratiques et souvent périlleuses de solidarité avec le FLN.

Mais la polarisation la plus importante a lieu au sein de la social-démocratie. Guy Mollet, élu pour faire la paix en Algérie, fait totalement volte-face. Il soutiendra le parti de la guerre et de la « Bataille d’Alger ». Une scission a lieu dans le Parti socialiste. Un milieu se forme qui, au cours des années cinquante, par l’agrégation d’autres forces parmi lesquelles des militants chrétiens ouvriers, donnera naissance au Parti Socialiste Unifié (PSU) fort de près de 30 000 membres.
L’influence des anciens dirigeants trotskistes dans ce nouveau parti n’est pas mince. Ils auront transmis, renforcé et clarifié, la volonté de lutte anti-impérialiste dans des cercles beaucoup plus larges que ceux qui s’étaient mobilisé initialement.

Anti-impérialisme et illusions
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à un bilan politique sur trois questions : l’ampleur du soutien apporté par les trotskistes au FLN ; leur analyse du régime gaulliste ; enfin, leurs illusions sur le nouveau régime algérien.
L’auteur a raison d’établir un lien entre ces trois questions. Les espoirs que plaçaient les trotskistes dans le FLN et le nouveau régime qu’il allait construire expliquent en grande partie qu’ils se soient parfois transformés en véritables « porteurs de valises » du FLN. Ces tâches les menaient souvent loin de ce qu’aurait dû être l’action de militants communistes révolutionnaires dans la lutte anti-impérialiste. Ainsi, la construction au Maroc d’une usine d’arme au profit du FLN et son exploitation ont fait partie de ces actions de soutien. Le fait était connu. Mais l’historique et les détails factuels que Sylvain Pattieu livre laissent pantois. L’ensemble du projet fut géré par les trotskistes. Il y avait près de trois cents ouvriers en cinq unités opérationnelles dès 1959. Des ingénieurs et des dizaines de cadres politiques de valeur de la Quatrième Internationale étaient entièrement dévoués à cette tâche. Les travailleurs de l’usine étaient totalement isolés du reste de la population pour éviter l’ébruitement du secret.

Plus encore, en 1959, Michel Pablo engage la Quatrième internationale dans une véritable aventure. Il s’agit de profiter du changement de monnaie pour fabriquer des faux billets au profit du FLN. Michel Pablo est quasiment le seul militant trotskiste et un de leurs seuls dirigeants internationaux a être au courant de ce projet dont il a la responsabilité. Il n’y fait même qu’allusion en présence d’un autre dirigeant majeur de la Quatrième internationale, Ernest Mandel !

Ce genres d’actions de soutien éloignent considérablement les militants trotskistes français des tâches de recrutement, de formation, d’insertion dans les organisations ouvrières de masse que sont les syndicats entre autres. La clandestinité, fortement requise, les isole.

Les illusions dans le FLN, son potentiel révolutionnaire « socialiste », constituent en grande partie l’explication d’un engagement de ce type. Ces faux espoirs conduiront au phénomène des « pieds rouges », des militants de gauche et révolutionnaires marxistes français allant s’installer en Algérie pour aider le nouveau régime à « trouver sa voie socialiste ». L’expérience a été poussée assez loin puisque Pablo est devenu conseiller politique du président Ben Bella, des dizaines de cadres du mouvement trotskiste ont servi en tant qu’ingénieurs, journalistes et autres au sein du nouveau régime.

Le coup d’État de 1965, organisé par Boumedienne, mettra fin à ces illusions, souvent de façon brutale.

Hassan Berber

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