Lutte des classes en France
2000-2002

Une combativité qui monte

Nous abordons ici la troisième et dernière partie de l’article sur les luttes sociales en France depuis 1981. Plus particulièrement, nous revenons sur les années 2000, 2001 et les perspectives en cette année 2002, riche en changements politiques, qui vont se traduire sur le plan social. Les perspectives que nous avions ébauchées méritent des développements, à partir des derniers mouvements sociaux.

Nous pensons que le XXIe siècle peut permettre aux idées socialistes, au socialisme révolutionnaire, de redevenir l’alternative au système capitaliste. Les mouvements anti-globalisation, et les manifestations qui submergent les villes où siègent les gouvernements et grandes institutions, peuvent lui préparer la voie. Leur critique radicale du néolibéralisme peut mener à la critique radicale du système d’exploitation capitaliste, et non plus seulement à certains de ses aspects comme la place et le poids des marchés financiers.

Surtout, ces mobilisations préparent les luttes des masses salariées, qui, seules, donneront corps au socialisme. Loin d’être un siècle où les conflits et les notions de classes sociales s’estompent, le 21e sera marqué du sceau de la confrontation directe entre les classes dirigeantes et les classes exploitées. Cela est valable pour la situation internationale, et aussi pour notre pays, où nous sommes au début de ce processus.

Regain des luttes en 2000-2001

Nous disposons avec retard des statistiques des journées de grève pour l’année 2000, l’augmentation par rapport à 1999 est de 86 %, au total ce sont 2,5 millions de jours de grève, niveau le plus haut depuis 1995. Dans le secteur des entreprises, privées et publiques, la hausse est de 41 % (800 000 journées), dans la fonction publique les conflits doublent, avec plus de 1,6 millions de journées.

Deux remarques : les statistiques des conflits du travail ne bénéficient pas de moyens suffisants, les dirigeants ont fait le choix de privilégier les enquêtes sur les négociations ; surtout ces statistiques ne comprennent pas les fonctions publiques territoriales (agents des collectivités locales) et hospitalière. Ces deux réserves faites, les données sur les journées individuelles non travaillées nous renseignent utilement sur plusieurs aspects des luttes.

Les grands conflits de la fonction publique de l’année 2000 ont été abordés dans la deuxième partie de l’article, ceux des Finances, de l’Education nationale. Nous nous attachons donc ici aux grèves dans les entreprises publiques et privées.

Pour l’essentiel, ce sont des conflits localisés, c’est-à-dire limités à un établissement, mais ils sont plus nombreux, plus longs et plus suivis. Ils se concentrent toujours dans les grandes entreprises (plus de 500 salariés), avec près de la moitié des jours de grève. La conflictualité augmente aussi dans les entreprises moyennes (entre 100 et 499 salariés) mais dans une moindre mesure. Dans les petites entreprises (moins de 50 salariés) elle reste à un niveau très faible.

Les deux grands domaines revendicatifs sont les salaires (33 %) et la réduction du temps de travail (29 %), les revendications liées à l’emploi ne représentent plus que 14 %, soit une baisse de moitié par rapport à 1996, et de six points par rapport à 1999.

Les facteurs de cette situation sociale sont dus, pour une part, au contexte économique ; la croissance depuis 1997, bien que modérée, a créé des emplois. Cette croissance a surtout gonflé les résultats financiers des sociétés. La baisse du chômage a eu un effet sur les revendications, l’étau s’est desserré. Enfin, il y a l’effet 35h, qui comprend plusieurs aspects. La loi Aubry impose la négociation par établissement pour le passage aux 35h, cela favorise le patronat, le rapport de force lui est plus favorable. Mais dans le même temps, cette obligation de négociation collective permet l’entrée des syndicats dans des secteurs où ils étaient peu ou pas implantés.

En 1999, 35 % des accords sur les 35h dans l’industrie et 45 % des accords signés dans le tertiaire et la construction prévoient le gel des salaires. Ce sont une partie de ces accords qui sont remis en cause alors que les profits augmentent.

La majorité des grèves (68 % contre 62 % en 99) se soldent par la satisfaction partielle ou totale des revendications. Parmi les secteurs qui connaissent des conflits, il y a l’industrie agro-alimentaire (Saupiquet, Perrier-Vittel), la réparation automobile, la métallurgie (Dassault, Snecma). La construction, la santé ou encore le commerce (Intermarché, Ikea, Fnac) sont traversés par des mouvements de grève. Le secteur des transports publics occupe une grande place dans les conflits, il représente 28 % des jours de grève. Non seulement, les traminots des transports urbains ont poursuivi leur lutte pour la retraite à 55 ans, mais ce sont aussi les convoyeurs de fonds, le transport aérien, et les services des éboueurs dans une dizaine de villes (dont Marseille, Dijon, Nancy, Paris).

Le mouvement gréviste, sans égard pour les théoriciens de la " nouvelle économie ", gagne l’économie de l’Internet (Amazon.fr, Freesbee, Club-Internet), et il s’installe dans la grande distribution (Casino, Continent). Enfin, c’est le secteur des hôtels-cafés et restaurants, dont le patronat est particulièrement rétrograde et où les conditions de travail sont déplorables, qui connaît l’agitation sociale. Ainsi les salariés des Restaurants du Louvre, ceux de Planet Hollywood à Cannes, certains franchisés Mc Donald’s et Pizza Hut. Ces grèves portent sur les salaires et surtout contre la précarité.

Les luttes se multiplient, croissent, et par effet de contagion elles se développent dans des secteurs où les traditions syndicales et de combat sont inexistantes.

Pour l’année 2001, les statistiques ne sont pas disponibles. Cependant, il est possible d’affirmer qu’il y a une décrue relative des luttes, en particulier dans la fonction publique, car on ne retrouve pas d’équivalent aux grandes grèves de 2000. Malgré cette décrue, le niveau des conflits reste élevé.

Le début de l’année 2001 est marquée par des augmentations salariales, anticipées par les directions ou obtenues après un mouvement gréviste. C’est la période où les entreprises annoncent leurs bénéfices, et ceux de 2000 sont en nette croissance par rapport à l’année précédente.

Nous ne citerons que quelques exemples de luttes, ils confirment le mouvement de l’année précédente. Les services financiers connaissent une vague de grève, en particulier au Crédit Mutuel, au Crédit agricole et dans les caisses d’épargne. La combativité se maintient chez les employés du nettoyage, les revendications portent sur les salaires et les conditions de travail.

Le commerce et la distribution cessent d’être à l’écart : la question des salaires, de la dignité et des relations sociales agitent des entreprises comme Décathlon (en Alsace), les plates-formes techniques et les entrepôts de la grande distribution (Carrefour Belle Epine en région parisienne, ou encore H&M, Lidl), ou plus directement les magasins (grève dans une centaine de magasins Casino en février et mouvement chez Ed dans le Nord de Paris).

Mais à partir du printemps, l’actualité sociale s’assombrit avec le retour des plans sociaux. C’est d’abord l’annonce par la direction internationale de Marks & Spencer, le 29 mars, de la fermeture des 18 magasins en France, et d’une trentaine en Europe. Puis c’est le groupe Danone qui prévoit la fermeture de plusieurs usines de sa branche biscuits. Parmi les luttes connues il y a celle des salariés de Moulinex ou de la compagnie aérienne AOM-Air Liberté. On assiste à un retournement de la conjoncture économique, un ralentissement de la croissance mondiale, mais face à la vague de licenciements, il y a un retour des grèves pour la défense de l’emploi.

Les conflits sont portés non seulement par la volonté de défendre les emplois, mais aussi par une révolte contre ce que certains ont appelé des licenciements de " convenance boursière ".

Luttes contre les licenciements et luttes des précaires

La mobilisation des salariés des entreprises concernées atteint son point culminant le 9 juin, à Paris, lors de la manifestation nationale (cf 2e partie). Elle a été préparée par des luttes pendant plusieurs mois, que ce soit dans la région de Calais pour les employés de Lu, ou en Normandie, autour de Caen pour les Moulinex. Ces mouvements dits de pays vont se multiplier car nombre de plans sociaux touchent des entreprises de taille moyenne dans des villes elles-mêmes moyennes. Ces usines sont souvent le seul ou le principal employeur du bassin d’emploi.

Plus rares sont les mouvements interprofessionnels, mais ils commencent à se former dans plusieurs villes, rassemblant des salariés de différentes entreprises.

Dans les années quatre-vingt-dix, les salariés ont appris à " vivre " avec les plans sociaux, les patrons et les gouvernements invoquaient la crise économique et les " sacrifices nécessaires " pour voir le " bout du tunnel ". L’année 2001 confirme que les travailleurs n’acceptent plus le discours dominant, en particulier après plusieurs années de croissance et de hausse des profits.

Cette résistance aux licenciements s’accompagne presque systématiquement de l’occupation de l’entreprise par les salariés qui cherchent ainsi à garder le contrôle des stocks et des machines, comme monnaie d’échange. Ces conflits pour l’emploi sont portés par un fort sentiment d’injustice, mais ont été marqués par la fatalité, faute de pouvoir les empêcher, de nombreux salariés ont adopté ce slogan : faire payer le plus cher possible les licenciements.

On peut citer à titre d’exemple la déclaration du délégué de l’entreprise Job dans la région toulousaine, qui après 9 mois de grève et d’occupation du site, indique qu’ils sont parvenus à faire payer leur licenciement le plus cher possible.

Tout aussi important est le développement de luttes dures dans des secteurs où règnent la précarité et qui emploient majoritairement des jeunes. Durant les vingt dernières années, la précarité et le chômage ont été les armes les plus efficaces du patronat.

Mais des centres d’appel à la restauration rapide, les mouvements de jeunes salariés se sont multipliés, il y a eu des mobilisations des salariés des cinémas Gaumont à Paris, des employés de certaines salles Gymnasium, et des agents de sécurité Disneyland Paris.

Les deux grandes grèves emblématiques de la restauration rapide restent celle du Pizza Hut Opéra, du 6 janvier au 6 février 2001, puis le conflit du Mac Do Strasbourg-St-Denis, long de 3 mois, qui commence le 24 octobre. Elles font suite à la grève de quinze jours au Mc Do St-Germain-des-Prés durant l’hiver 2000.

En février 2001, se tient une assemblée sur le thème des jeunes face à la précarité avec la CGT, l’UNEF, Attac. Le collectif " Stop la précarité " organise le soutien aux grévistes de Mc Do Strasbourg-St-Denis. Sans cette solidarité, il est peu probable que les salariés aient pu tenir si longtemps.

Ponctuellement, les grévistes de Strasbourg-St-Denis ont été rejoints par les employés d’autres établissements, celui de l’Opéra, celui de la rue de Rivoli, ou encore le Mc Do des Champs-Elysées. Au début de l’année 2002, c’est cette prestigieuse avenue qui a été le théâtre d’une grève au magasin Fnac, à celui de Virgin. Les grévistes ont rebaptisé cette artère touristique de luxe en " avenue de la précarité ".

Les mouvements grévistes ont été victorieux. La victoire, même partielle, renforce la confiance de travailleurs qui ont mené une lutte déterminée. Cette confiance va à son tour renforcer la combativité. Cela signifie que demain, ils se sentiront plus fort pour mener de nouvelles actions.

C’est le cas des salariés de Strasbourg-St-Denis qui sont en grève à nouveau face au refus de la direction d’appliquer les décisions de justice sur la réintégration des salariés licenciés.

Le conflit des femmes de ménage d’Arcade est tout aussi révélateur de la nouvelle ambiance sociale, même s’il ne concerne qu’une vingtaine de personnes. Ses acteurs sont des femmes, illettrées pour certaines, d’origine immigrée, qui luttent depuis quatre-vingt jours, au moment où nous écrivons.

Des liens se sont tissés entre le collectif " stop la précarité " et les associations de lutte contre la précarité, avec Attac. Les critiques de cette organisation sur les ravages du néolibéralisme, sur la montée de la précarité, alliée aux démonstrations de force du mouvement anti-globalisation tant à Gênes en 2001 qu’à Barcelone cette année, sont en train de se rapprocher des luttes sociales de salariés. C’est sans doute ce que redoute le plus le patronat.

Il convient d’ajouter les campagnes menées par l’extrême gauche lors des élections, notamment sur le thème de la réquisition des entreprises qui licencient.

La conjonction d’une critique radicale et de la montée des grèves peut amener à de nouvelles radicalisations, en particulier dans les luttes pour l’emploi, la prochaine étape sera la contestation, la remise en cause de la propriété privée, d’une façon ou d’une autre.

Par ailleurs, malgré le retournement de la tendance économique, les luttes ne fléchissent pas, contrairement à ce qui s’était produit au début des années quatre-vingt-dix.

Michel Husson dans l’édition 2002 de L’Année sociale conclut ainsi son article :

" L’expérience de ces quatre dernières années aura contribué à dissiper un certain nombre d’illusions, de telle sorte que les salariés évincés(…) savent que la dégradation (…) de leur condition de salarié n’est pas une loi de l’économie naturelle, mais la source de l’enrichissement d’une couche sociale assez étroite. Cette lucidité (…) modifie les conditions idéologiques et politiques de la mobilisation sociale. La conflictualité risque de ne pas se retourner avec la conjoncture. "

Le mouvement syndical

Il y a une resyndicalisation limitée, sous l’effet notamment de la loi Aubry, qui concerne le secteur privé. De même on assiste à une croissance de l’influence syndicale, elle se mesure dans les élections aux comités d’entreprises, où les listes de non syndiqués sont en perte de vitesse depuis les années 90. Ainsi, la CGT passe de 20,4 % en 1997, à 21,5 en 99, la CFDT croît de 20,8 à 22,9 en 99, FO se maintient à 12 % (CGC à 6 %, CFTC à 5 %), tandis que les listes de non syndiqués reculent de 29,3 % en 97, à 25,8 en 99.

En ce qui concerne l’initiative des grèves, dans la majorité des cas c’est à l’appel du ou des syndicats. Par ordre d’importance ce sont d’abord les intersyndicales, puis la CGT, et plus loin derrière la CFDT et FO.

Le paysage syndical français est le reflet d’une histoire heurtée. Néanmoins la CFDT et la CGT sont les deux confédérations dominantes.

La CGT est en perte de vitesse, en terme d’adhérents et d’influence. Elle déclare 650 000 membres dont 140 000 retraités, lors des élections professionnelles elle perd des voix ou se maintient. Elle reste, au regard des résultats électoraux, la première organisation aux Prud’hommes avec 33 % et dans les organismes paritaires de la fonction publique territoriale et hospitalière.

La CFDT, qui vient de tenir son congrès à La Rochelle, progresse, elle revendique environ 800 000 adhérents, et lors des élections gagne du terrain. Elle se place en deuxième position tant aux Prud’hommes que dans les comités d’entreprise ou les instances paritaires de la fonction publique.

La confédération FO se situe en troisième position, elle connaît un recul de son audience. La ligne confédérale adoptée depuis 1995 a poussé une partie des fédérations et syndicats de la région parisienne à quitter l’organisation pour rejoindre l’UNSA. C’est aussi le cas de la FEN qui s’est dissoute pour devenir UNSA-Education.

Le pôle des syndicats contestataires, les SUD, s’est agrandi. Après SUD-PTT et SUD-France Telecom, sont apparus des Sud Education, Rail, etc… Du point de vue organisationnel, les SUD comme la FSU se sont rapprochés de l’Union syndicale-Groupe des dix, coalition de syndicats modérés. Un clivage apparaît entre les premiers syndicats SUD, celui des PTT qui s’est recentré, et les nouveaux, plus radicaux dans leurs pratiques et leurs revendications (SUD-Rail et SUD-Education).

Si la CFDT s’affiche sans vergogne aux côtés du patronat, la direction de la CGT a adopté une attitude plus partagée, entre un " syndicalisme d’actions revendicatives et un syndicalisme de propositions et de négociations ". Dans les deux cas, l’opposition à la ligne confédérale reste très minoritaire, aux environ de 25 % à la CFDT, entre 15 et 20 % à la CGT.

Mais cela ne reflète que partiellement l’état d’esprit de la base, des sections ou des syndicats et des différents niveaux de l’appareil syndical. A la politique conciliatrice de la direction confédérale, composée de négociateurs professionnels, travaillant sur des dossiers complexes, s’oppose ou répond l’activité de permanents, de délégués qui, dans leur syndicat, sur leur lieu de travail, sont guidés par le seul intérêt des salariés. Ils pensent que les travailleurs doivent rester maîtres de leur lutte.

Il n’y aura pas de retour massif des salariés vers les syndicats sans des luttes de masse, de même que la division syndicale ne pourra être dépassé sans une lame de fond sociale. Cependant, tous les ingrédients sont là, prêts pour une nouvelle explosion.
 
 

Stéphane Lanchon

Bibliographie :

L’Année sociale, Editions Syllepse, éditions 2001 et 2002
 

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