Contre l’Europe du capital

Les retraites

La prochaine grande bataille

Notre système de retraite est désormais de plus en plus menacé, avec l’arrivée du gouvernement Raffarin. Celui-ci a décidé d’en faire une de ces principales réformes dès la rentrée prochaine.

Sous le gouvernement Jospin différents rapports sur les retraites ont été publiés (dont le tristement célèbre rapport Charpin) qui ont fait des constats alarmistes sur l’avenir de notre système de retraite, et ont cherché ainsi à rendre inévitables les futures réformes exigées par le patronat. D’autres rapports pourraient encore sortir avec la droite au pouvoir qui iraient globalement dans le même sens. Ces rapports ont alimenté un débat sur les retraites qui a pu paraître très technique et difficilement saisissable. Mais le débat sur le fonctionnement du système des retraites n'est pas qu'un débat entre experts : Il touche à la question de la répartition de la richesse nationale et de la justice sociale.

Le système actuel de retraite a été institué au lendemain de la guerre, avec la création de la sécurité sociale, en octobre 1945. Le financement des retraites repose sur les cotisations salariales et patronales. Chaque salarié cotise au régime général sous forme d'un prélèvement automatique sur son salaire. L'ensemble des actifs va donc alimenter une masse monétaire gérée par la sécurité sociale. Les salariés retraités touchent une allocation pour leur retraite qui dépend du nombre d'années qu'ils ont travaillé et de l'âge de leur départ en retraite. Chaque salarié ne touche donc pas une pension qu'il aurait épargnée toute sa vie active : ce sont les cotisations des actifs qui payent les retraites des anciens. C'est cela le système actuel de la répartition.

Depuis 1983, un salarié peut partir à la retraite et bénéficier d'un taux maximum à partir de 60 ans. Mais cela à une condition : qu'il ait cotisé un nombre suffisant de trimestres. Ce nombre était de 150 trimestres depuis 1971, soit près de 37.5 ans de cotisation, aussi bien pour les salariés du public que du privé. Et le montant de la retraite était calculé sur la base du salaire moyen des dix meilleures années.

Les attaques de la droite ont remis en cause les acquis de ce système de retraite par répartition. Suite tout d'abord aux mesures de Balladur visant le régime général en 1993, le nombre de trimestres de cotisations nécessaires à l'obtention du taux plein à 60 ans passe de 37.5 à 40 ans pour les salariés du privé.

De plus, le montant de la retraite n'est plus calculé sur les 10 meilleures années mais sur les 25 meilleures années. Ce qui a pour conséquence d'abaisser le montant de la retraite pour les salariés qui cotisent essentiellement au régime général de la retraite. Enfin, les pensions évoluent désormais en fonction de l'indice des prix et non plus de celui des salaires. Ce qui a pour effet de limiter la progression des pensions de retraite.

Ainsi, le pouvoir d’achat des retraités tend à baisser légèrement dans la période actuelle. D’après le rapport " les chiffres de la retraite " de mars 2002, publié par l’Observatoire des Retraites, entre 1995 et 1999 le pouvoir d’achat net des pensions de retraite à baisser de 0.5% pour les salariés non-cadre du privé, et de 0.2% pour les fonctionnaires. En 1997, 3 retraités sur 10 percevaient une retraite inférieure au montant du minimum vieillesse, soit moins de 3400 francs.

Pour couronner le tout, le gouvernement Juppé a essayé en 1995 d'étendre les mesures imposées aux salariés du privé à ceux du public. Contrairement à 1993, il s'est heurté à une mobilisation de masse de la part des salariés, lors des mois de novembre et décembre 1995. Deux millions de manifestants, des centaines de milliers de grévistes. Cette mobilisation sans précédent contre le plan Juppé a obligé le gouvernement a cédé, et est en grande partie responsable de sa défaite lors des législatives anticipées de 1997.

Jospin et les retraites

Le gouvernement Jospin a cherché à son tour à augmenter l’âge du départ à la retraite et à constituer un système de capitalisation, sous la forme d’un plan d’épargne salarial. Pour que ces mesures antisociales puissent s'imposer, il a fallu évidemment au préalable les présenter comme étant nécessaires pour "sauver" le système actuel de la répartition. Le sauver de quoi ? Réponse du rapport Charpin sur l’avenir des retraites en 1998 : du choc démographique produit par le vieillissement de la population.

En effet, les Français vivent de plus en plus longtemps. La proportion des retraités va donc augmenter dans la société par rapport aux actifs.

Selon le rapport Charpin, la frange des moins de 20 ans et la population active diminueront chacune de 1 million d’ici à 2040. Le nombre des plus de 60 ans est de 12 millions aujourd’hui, et devrait augmenter de 10 millions sur la même période, leur proportion progressant dans la population totale de 20% à 33%. Le rapport des retraités aux actifs passera donc de 4 pour 10 à 7 pour 10.

Cela a des conséquences sur le financement des retraites : les dépenses des retraites vont, dit-on, augmenter de 12.1% du PIB en 1998 à 15.8% en 2040. Les salaires évoluent pour leur part au rythme de la productivité du travail, celle-ci étant supposée croître en moyenne de 1.7% par an, le travail produira, en théorie, deux fois plus de richesses en 2040. Mais sur cette période, " en projection, les charges de retraite triplent quasiment à l'horizon 2040 ", explique le rapport Charpin. Un tel écart ne pourra qu'entraîner un déficit impossible à gérer. Ainsi, " seul un déplacement de l'âge de fin d'activité " permettra de maintenir le rapport actuel de 4 retraités pour 10 actifs, et de régler ainsi la question du financement. C’est ainsi que le rapport préconise l'allongement à 42 ans et demi le nombre d'années de cotisation pour toucher une retraite à taux plein, ce qui revient à l'augmenter de 5 ans pour les salariés du public et 2 ans et demi pour ceux du privé.

Tout ce scénario, parfaitement huilé, devrait normalement nous laisser sans voix. Evidemment, pour asseoir toute cette démonstration, le rapport Charpin tout comme les autres rapports d’experts commandés depuis, ont besoin de se fonder sur un certain nombre d'hypothèses : un taux de croissance de la productivité qui serait de 1.25% sur la période jusqu’en 2040, et un taux de chômage d’équilibre voisin de 9%.

Mais ces estimations ne sont pas du tout fiables. Comme le rappelle Michel Husson dans Les retraites au péril de la finance, dans Tout sur Attac édition 2002 : " quelque mois après le rapport Charpin en paraissait un autre sur le plein emploi qui désignait comme objectif raisonnable un taux de chômage de 5% dès 2010. (…) Il n’est donc pas surprenant que le conseil d’orientation des retraites récemment installé a reçu pour première mission de reprendre la copie du rapport Charpin, dont la durée de vie aura été bien courte ".

On voit surtout à travers ces estimations d’experts dans quelle société ils veulent nous faire vivre : Une société gangrenée continuellement par le chômage, où le taux de croissance serait en continuelle baisse par rapport à celui des années 1950-1970.

Comme le dit très bien un document du conseil scientifique d’Attac, La finance contre les retraites, du 3 avril 1999, " l'erreur principale de la commission Charpin n’est pas de l’ordre du calcul. Elle découle d’une vision technocratique et sans imagination, où l'avenir est le simple décalque de la réalité actuelle. C'est ce qui permet de comprendre la bourde du taux de chômage dit d' " équilibre " de 9 %, censé prévaloir pour les 40 prochaines années. En projetant comme une évidence la situation actuelle, en renonçant par avance à un retour au plein emploi, les " experts " ont révélé le souhait inconscient d’un maintien du taux de chômage à son niveau actuel. S’il baissait trop, l’inflation ne pourrait à leurs yeux être contenue, et menacerait alors les rendements financiers réels ".

Les hypothèses des rapports Charpin et consort définissent en réalité bien plus un programme politique qu'un futur scénario économique.

La grande offensive contre nos retraites se prépare

Ce programme politique on le voit aujourd’hui se dessiner au niveau de l’Union Européenne. Si nos dirigeants ne sont pas encore parvenus à imposer leurs mesures en France, cela ne les a pas empêché, lors du sommet européen de Barcelone en mars dernier, de faire progresser de cinq ans l'âge de départ à la retraite d'ici 2010, celui-ci étant aujourd'hui en moyenne de 58 ans dans l'Union. Une anecdote est à relever : le communiqué initial qui indiquait que l'âge de départ à la retraite devait être porté à 65 ans a été modifié à la dernière minute, la délégation française (Chirac-Jospin) s'étant aperçue que cela risquait de mal passer en pleine campagne électorale…

Nous savons à présent que le nouveau gouvernement Raffarin va chercher à passer à l’acte dans les mois qui viennent. Mais il sait que les résistances seront très fortes. Déjà, en janvier 2001, lorsque les menaces étaient les plus pressantes lors de la discussion au Parlement du projet de loi d’épargne salariale de Fabius, qui ne se distinguait pas fondamentalement de la mise en place d’une épargne-retraite, une manifestation de plus de 300.000 personnes avait permis de montrer le front social qui pouvait se constituer autour de la défense des retraites, et avait contraint Jospin à ne pas aller aussi loin qu’il le souhaitait dans ses réformes.

Raffarin tentera une nouvelle offensive, là où les gouvernements Juppé et Jospin ont échoué. Si sur le fond rien ne sera changé quant à l’objectif de la réforme (augmenter le nombre d’annuités de cotisation obligatoire pour pouvoir toucher une retraite à taux plein), la méthode risque quant à elle d’être bien différente de celle de Juppé, dans la lignée de celle de Jospin : Chercher à faire participer les directions syndicales à cette réforme, et à la négocier avec elles.

Nous devons être très vigilants sur ces prochaines manœuvres, et cela exige d’être très solides sur les principes sur lesquels nous nous appuyons : ce que nous devons contester, bien plus que les hypothèses des rapports d’experts, c'est la manière même de poser le problème. Tout d'abord, dans toute société, ce sont les richesses produites par les actifs qui permettent aux non-actifs (les retraités, mais aussi les jeunes) de vivre. L'évolution prévisible sur les années à venir du rapport entre les actifs et les inactifs n'est pas celle du rapport actifs/retraités. Les richesses produites par notre société ne cessent d'augmenter d'année en année, à un rythme bien plus élevé que la progression de la charge des retraites. Ainsi, la capacité de financer tout prélèvement repose sur le produit intérieur brut (PIB). Celui-ci devrait augmenter de 9.600 milliards d’ici à 2040, ce qui représente plus de cinq fois l'augmentation de la charge des retraites, estimé à 1837.6 milliards de francs selon le commissariat au plan.

Le financement des retraites ne pose aucun problème à condition que la richesse nationale soit bien redistribuée. Ce n'est pas pour rien que le rapport Charpin affirme que c'est seul le rapport actifs/retraités qui " dans une optique de viabilité financière, est déterminant ". Ce rapport permet ainsi de ne pas se poser le problème de la répartition équitable des richesses et garde comme seule priorité la rentabilité économique.

Car tout le problème est effectivement dans la répartition de la valeur produite entre le travail et le capital. Dirigeants et experts cherchent la solution au financement des retraites en augmentant le nombre d'années de cotisation. Il demande donc aux travailleurs de contribuer encore plus à ce financement.

Mais jamais ils ne remettent en cause le principe sur lequel repose l'assiette de prélèvement des cotisations retraite. La contradiction est là : on demande au facteur travail de contribuer dans une même proportion au financement des retraites, alors que la part du travail dans le revenu national ne cesse de se réduire en faveur du capital. Ainsi, en 15 ans, le travail a perdu 10 points (69% de la valeur ajoutée en 1982, contre 60% en 1997) au profit du capital dans le revenu national. Le transfert de valeur se fait donc des salaires vers les profits.

Faire payer les riches

C'est là que réside tout l'enjeu : faire contribuer les riches et les profits capitalistes au financement des retraites et se battre pour que les salaires augmentent et que le chômage diminue pour augmenter le nombre de cotisants. C'est pourquoi la défense des retraites entraîne la défense des salaires.

S'il y a crise des retraites, cette crise reflète la crise du rapport salarial dans son ensemble. Il témoigne de la montée de la précarité et du blocage salarial.

Pas étonnant qu'en augmentant les contrats à durée déterminée, en mettant toujours plus de gens au chômage, en développant les départs en préretraite, en nivelant le niveau des salaires vers le bas, on en arrive aujourd'hui à une société en crise, où la précarité est reine, et qui ne parvient plus, dans les conditions actuelles, à financer son système de sécurité sociale fondée sur le salariat des années 1950-1970.

Le problème du financement des retraites ne peut être analysé en l'isolant du reste de la société. Il faut chercher comment agir par rapport à la crise sociale plutôt que de faire du rafistolage contre les intérêts des travailleurs.

Car aujourd'hui on en arrive à des situations absurdes où on demande aux travailleurs de partir plus tard à la retraite alors que l'on cherche à réduire le temps de travail et que le nombre de salariés à qui on impose la pré-retraite ne cesse d'augmenter. Cette contradiction n'est pas la seule. Le système actuel développe de plus en plus d'incohérences et de gâchis. Tels que le gaspillage des richesses, de la force de travail, des nouveaux moyens techniques.

Toutes ces incohérences proviennent en réalité des contradictions fondamentales du système capitaliste : ce système a besoin pour fonctionner de toujours plus de travailleurs pour consommer, produire et cotiser, alors qu'il met hors jeu par le chômage une part importante des travailleurs. C'est pour cela qu'il apparaît comme une nécessité pour lui de vouloir augmenter le nombre d'années de cotisation pour pallier à la diminution du nombre de cotisants. Cette "mesure" est ainsi faite pour conjurer ses tendances contradictoires.

La principale de ces tendances est que les progrès techniques très importants enregistrés depuis un demi-siècle, et tous les gains de productivité qui en découlent, ont amené le facteur travail à entrer moins en compte dans la production, face à la montée inexorable de la mécanisation. Plutôt que de permettre à chacun de travailler moins, du fait de la part moins importante du facteur travail, le système a au contraire forcé un nombre toujours plus important de salariés au chômage tandis que ceux qui conservent leur travail sont toujours amener à travailler plus vite et à faire plus d'heures supplémentaires, et bientôt à partir à la retraite plus tardivement.

Cette tendance des deux dernières décennies témoigne du conflit qui existe toujours dans le capitalisme entre les intérêts à court terme des entreprises et ceux à moyen et long terme du système tout entier qui, pour se reproduire, à besoin de développer toujours plus les forces productives, dont fait parti le salariat. On voit ainsi très bien comment le rapport salarial entre en contradiction avec le développement des forces productives. Les " tendances mortifères du capital " sont toujours présentes. La hausse des années de cotisation pour la retraite et l'introduction des fonds de pension ne sont que des moyens pour tenter de contrecarrer ces tendances.

Une urgence sociale : la baisse du temps de travail

Plutôt que de chercher par des mesures ponctuelles à allonger la durée de la vie active, il faut justement trouver la manière de l'abréger. Aujourd'hui, pour inverser cette tendance, il importe justement que pour augmenter la masse des actifs, et donc des cotisants, il faille baisser massivement le temps de travail pour que chacun puisse occuper un emploi. Il ne s'agit pas seulement d'une "mesure" sociale comme une autre. Mais de la seule manière de faire fonctionner notre société normalement, dans l'intérêt de tous. C'est cette réduction du temps de travail qui reste la seule voie possible pour un rééquilibrage entre population occupée et inoccupée.

Mais ces mesures ne pourront passer que par la mobilisation de tous. La lutte magnifique de 1995 a fait reculer Juppé. Aujourd'hui, il faudra être méfiant vis à vis des directions syndicales qui cherchent, par un développement de la cogestion, à nous faire accepter et nous résigner aux mesures que nous prépare pour la rentrée le gouvernement de Raffarin.

Alexandre Achrafié

 

La logique de la capitalisation

Les gouvernements européens veulent non seulement l'allongement de l'âge du départ en retraite, mais surtout l'introduction de fonds de pension. Ils vont ainsi discuter lors du sommet de Séville les 21 et 22 juin de mettre en place des fonds de pension et de retraite transnationaux, avec l’objectif toujours porté par les institutions européennes de constituer " un véritable marché unique des fonds de pension " (rapport Kuckelkorn du parlement européen du 29 février 2000). L'introduction de ce système de capitalisation permettra aux salariés qui en auront les moyens d'épargner pour une retraite complémentaire.

Pour cette mesure, l’argument démographique se double de celui du rendement : la capitalisation offrirait, grâce au dynamisme boursier, une manière moins coûteuse de se constituer une retraite.

Les deux systèmes de capitalisation et de répartition ne peuvent pas cohabiter ensemble. La logique du système de capitalisation est de développer une économie financière spéculative, car les épargnes constituées seront utilisées, comme les "edge funds" américains, dans l'économie financière. Vu les rendements à court terme que recherchent les fonds de pension, bien supérieurs aux investissements dans l'économie réelle, leur logique sera de se développer toujours plus, jusqu'à cannibaliser le système de la répartition, bien moins rentable d'un point de vue financier.

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