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A quoi sert un journal révolutionnaire ?

Dans l’histoire du mouvement ouvrier, la presse révolutionnaire a toujours joué un rôle de première importance. Nous associons la plupart des grands révolutionnaires avec leurs écrits. Ceux-ci ont souvent été diffusés par la presse militante.

Vendu à la criée, passé de main en main, lu et commenté par de petits groupes de travailleurs ou d’étudiants parfois dans des conditions difficiles (censure, répression...), le journal a souvent été l’élément essentiel dans la formation de la conscience politique et la création de liens entre des militants et sympathisants dispersés.

Mais la presse n’a pas été qu’un moyen de populariser les idées révolutionnaires. Les idées signifient rien si elles ne conduisent pas à l’organisation et à l’action des masses. " Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde ; mais ce qui importe, c’est de le transformer " (Marx).

C’est pourquoi les plus grands révolutionnaires, comme Lénine en Russie, ont conçu le journal pas simplement comme l’organe d’un courant politique – un moyen de faire passer des idées – mais comme un organisateur qui se met au service du mouvement au sens le plus large.

Même pendant les années noires de l’exil, quand les révolutionnaires marxistes étaient presque coupés de tout contact avec les travailleurs en Russie, et de ce fait passaient l’essentiel de leur temps à discuter entre eux, et à se diviser, Lénine insistait sur la nécessité de sortir régulièrement un journal et de le faire passer en Russie, malgré toutes les difficultés pratiques et politiques. C’était le seul moyen de lier les petits groupes de travailleurs combatifs et étudiants radicalisés entre eux, et pour la direction du parti en exil, de former une opinion sur l’état des mouvements d’opposition au régime tsariste et l’évolution de la conscience ouvrière.

Un journal au service des travailleurs

Le journal des bolcheviques, Iskra (L’Etincelle) puis Pravda (La Vérité), publiait des dizaines d’échos des luttes ou des problèmes rencontrés par les travailleurs dans leur vie quotidienne dans chaque numéro. Ces articles furent en grande partie écrits par les intéressés eux-mêmes. Ce fut " leur " journal autant que celui du parti ou de ses dirigeants.

Nous pourrions citer d’autres exemples plus proches de nous. Le Parti Communiste Français a longtemps été associé principalement avec son journal, L’Humanité, et sa vente sur les marchés et devant les portes des usines a été l’activité publique la plus connue de ses militants. Le rôle qu’a joué la presse clandestine dans l’organisation de la Résistance au nazisme pendant la deuxième guerre mondiale n’a pas besoin d’être souligné. Les révolutionnaires internationalistes (trotskistes) ont pu pendant cette période se maintenir en existence en tant que courant politique en publiant des journaux et des revues malgré tous les dangers auxquels ils étaient confrontés.

Dans la décennie qui a suivi Mai 68, plusieurs journaux révolutionnaires (souvent d’inspiration maoïste comme La Gauche Prolétarienne et Révolution !) ont vu le jour. Ils étaient la voix de ceux qui voulaient continuer la lutte contre le système et ont contribué à populariser les luttes ouvrières, paysannes et antimilitaristes de l’époque.

Aujourd’hui les deux principales organisations d’extrême gauche, LO et la LCR, sont connues pour leurs hebdomadaires, respectivement Lutte Ouvrière et Rouge. Le premier contact qu’ont les gens avec ces organisations est souvent l’achat d’un journal ou une discussion avec un de leurs militants lors d’une vente publique.

Face à l’influence des médias, le spectacle des militants qui vendent – ou essaient de vendre ! – leurs journaux sur les marchés ou dans les manifs peut sembler dérisoire. Cette impression est malheureusement souvent renforcée quand, en ouvrant le journal, on découvre des articles qui semblent destinés plutôt à un petit cercle d’initiés qu’à un public plus vaste. Le contenu, le format et le langage utilisé sont souvent très éloignés de ce que les gens nouveaux à la politique ou même les militants de base attendent.

Populariser les luttes

Pourtant, même dans une situation où nos idées sont à contre-courant (ce qui est heureusement moins le cas aujourd’hui) la presse militante, malgré les défauts et le faible tirage des journaux existants, joue un rôle non-négligeable.

L’annonce d’une manifestation ou d’un meeting dans un journal (complétée de nos jours par l’utilisation de l’Internet) est une aide indispensable à la mobilisation.

Lors d’une grève, de la fermeture d’une usine ou d’un mouvement comme celui des sans-papiers, la publication d’un article, surtout s’il s’appuie sur des faits réels et sur des entretiens avec les participants, permet aux lecteurs dispersés dans tout le pays de connaître les revendications et les motifs de la lutte. Ce public va à son tour influencer d’autres personnes qui ne sont pas des lecteurs réguliers, et ainsi de suite.

C’est ce qui explique en partie le fait que, très souvent, les luttes bénéficient d’un soutien de l’opinion publique malgré la supériorité apparente des médias ‘bourgeois’ (c’est-à-dire contrôlés par des intérêts privés ou par l’Etat). L’opinion publique – la conscience des travailleurs, dirions-nous – n’est pas fabriquée uniquement par les grands médias.

C’est le rôle d’organisateur du mouvement qui donne son importance à la presse révolutionnaire, et qui la distingue de la presse bourgeoise avec laquelle les lecteurs ont des rapports essentiellement passifs et consommateurs.

La presse militante existante joue-t-elle pleinement ce rôle ?

Aujourd’hui, compte tenu des enjeux et de la demande d’idées, nous avons besoin d’un journal populaire anticapitaliste et antifasciste. Ce journal devrait être au centre de l’activité des militants révolutionnaires, et pas, comme c’est trop souvent le cas, une activité annexe.

Le journal devrait faire une large place aux débats qui traversent le mouvement. Mais il devrait aussi essayer de répondre à ces questions pour tracer une ligne d’action.

Cela ne peut pas être le cas de journaux comme Politis qui sont par ailleurs souvent fort intéressants, mais qui ne possèdent pas un élément indispensable – une organisation politique capable d’agir de façon centralisée et coordonnée.

Le journal révolutionnaire ne doit pas se contenter de commenter le monde, ni d’être un forum ouvert à toutes les tendances de gauche, sans jamais trancher sur le fond. Il doit être une arme dans la lutte de classes, et permettre à ses lecteurs de devenir de meilleurs combattants pour le socialisme.

Ceci ne veut pas dire se limiter aux actualités politiques et aux luttes en cours. Le journal doit également donner des analyses plus approfondies pour comprendre la nature de la période. Il doit tirer toutes les leçons des expériences passées en France et dans le monde en publiant des articles sur les grands moments de l’histoire du mouvement ouvrier, écrits de façon vivante et accessible pour le plus grand nombre de lecteurs.

Partir de l’expérience concrète des travailleurs

De la même façon, il faut traiter (en publiant si nécessaire des arguments divergents) toute une série de questions – de la culture au sport en passant par les problèmes du travail et de la vie de tous les jours. Il doit prendre comme point de départ l’expérience des travailleurs, et non les débats entre spécialistes. C’est pour cette raison qu’un journal militant doit avoir comme objectif de publier des lettres et des réactions de ses lecteurs dans chaque numéro.

Nous ne voulons pas ici faire une critique détaillée des journaux existants, qui bénéficient de peu de moyens et sont produits par des militants extrêmement dévoués. Leurs défauts sont en grande partie ceux des organisations qui les publient.

Ainsi, Lutte Ouvrière reflète le conservatisme organisationnel du parti du même nom, en se contentant de répéter le même message semaine après semaine sans même l’adapter à la situation concrète. Même les articles sur ce qui se passe dans les boîtes, qui sont très concrets, ne tirent aucune leçon pour les travailleurs, à part des généralités sur la lutte de classes. Ils ne donnent aucune information pratique qui pourrait servir à organiser la solidarité avec les travailleurs en lutte ou prendre contact avec eux (organisation de collectes de soutien ou de meetings, adresse du comité de grève ou des délégués syndicaux …). Ils ne relient pas les luttes entre elles – ce qui est une des tâches les plus élémentaires d’un journal ouvrier.

Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue Communiste Révolutionnaire, est plus ouvert sur l’extérieur. Il donne toute sa place aux luttes spécifiques contre l’oppression des femmes, écologistes, des immigrés, et à la solidarité internationale. Tout en donnant une tribune à ses mouvements, il garde une place centrale aux échos de luttes dans les entreprises, aux débats qui traversent les syndicats, et aux mouvements qui luttent pour une autre mondialisation. En revanche, les articles sont parfois peu accessibles pour un public plus large que le cercle restreint des militants. Ils ne sont pas présentés et rédigés de façon assez populaire. Le journal reste marqué par une culture politique élitiste, du fait que les articles sont souvent écrits par les mêmes permanents journalistes, et qu’il y a peu de place dans le journal pour des courriers de lecteurs.

Conséquence de la faiblesse générale de la presse révolutionnaire et d’une certaine passivité des organisations – depuis quelques années les ventes militantes se font plus rares, ou se font de façon routinière et sans grand enthousiasme. Cette tendance s’est heureusement inversée depuis le 21 avril. Nous avons aujourd’hui la possibilité de créer une presse révolutionnaire digne de ce nom. Sa production et sa vente doivent être au centre de nos activités.

En outre, la participation active des militants à la diffusion du journal a une fonction politique importante – celle de former les militants eux-mêmes (pour vendre un journal autour de soi on doit d’abord le lire !) et de permettre à l’organisation de tester ses idées dans la pratique. C’est dans les rapports entre les responsables de la rédaction du journal, les militants (transformés le plus souvent possible en vendeurs actifs et correspondants du journal) et les lecteurs que peut se forger cet outil indispensable à la croissance du mouvement anticapitaliste qu’est le journal révolutionnaire.

Claude Meunier

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