La gauche révolutionnaire en France
Une percée durable ?
 

La percée électorale de la gauche révolutionnaire et de listes contestataires de gauche (citoyennes et motivé-e-s) au cours des présentes élections est certainement le facteur le plus marquant de la nouvelle situation politique en France. Onze ans après l’effondrement de l’URSS, que libéraux et réformistes annonçaient de concert comme la mort de tout projet socialiste, émergent des forces politiques révolutionnaires à une échelle inconnue dans ce pays depuis la fin des années soixante et le début des années soixante-dix.

A l’heure où cet article est écrit, les sondages pour les présidentielles attribuent entre 9 et 13 % des intentions de vote aux trois candidats issus du trotskisme (Arlette Laguiller, Olivier Besancenot, Daniel Gluckstein), qu’ils s’en réclament ouvertement, tels les deux premiers, ou pas, comme le troisième.

Assiste-t-on seulement à une flambée de vote contestataire ou s’agit-il au contraire de l’émergence d’un phénomène politique durable ? Hassan Berber montre que les racines de ce phénomène sont profondes. Il identifie les forces et les faiblesses de cette percée et formule des propositions pour avancer.

Radicalisations politiques

Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans les centaines de meetings organisés par Lutte ouvrière, la LCR et le Parti des travailleurs un peu partout en France. La taille de ces réunions dépasse largement les plus grands succès qui avaient été enregistrés, 1995, lorsqu’Arlette Laguiller obtenait 5,30 % des votes aux présidentielles.

Ainsi, ces candidats ont-ils pu tenir trois grands meetings au Zénith de Paris ou à la Porte de Versailles, qui ont rassemblé au total plus de 12 000 personnes.

Au-delà de ces succès, la radicalisation politique s’exprime également au niveau électoral par l’émergence de centaines de listes " citoyennes " ou " motivé-e-s " depuis les municipales de 2001. Ils ont parfois atteint 16 à 20 % des voix au cours des municipales. Les législatives de 2002 confirmeront certainement cette tendance.

Le troisième signe de radicalisation politique, même s’il est plus difficile à identifier et à mesurer, a été la croissance au cours des dernières années d’une aile gauche dans le Parti socialiste. Entre la Gauche socialiste et le courant représenté par Henri Emmanuelli, cette aile du PS rassemble désormais les suffrages de plus du quart des adhérents. Les liens entre cette gauche et les organisations tant syndicales qu’associatives sont nombreux. Elle est désormais aussi représentée par des députés français et européens, des dizaines de conseillers municipaux et régionaux.

Même dans le PCF, dont l’audience électorale est en constant recul, des courants et des scissions politiques apparaissent. Ils sont désormais d’une autre nature que celles que ce parti a connu au cours des années 1980 et 1990. Les militants et dirigeants communistes qui le quittaient dans les années 1980 se reconvertissaient presque systématiquement à l’idéologie libérale ou, dans les meilleurs des cas, dans la social-démocratie.

Aujourd’hui, alors que le Parti communiste va se faire distancer par une candidate de la gauche révolutionnaire aux élections présidentielles, les ruptures politique avec la direction du PCF se multiplient et nous voyons des milieux de gauche émerger dans ce parti.

Enfin, dans le champ extraparlementaire, l’émergence d’Attac depuis fin 1998 et sa croissance rapide (désormais 30 000 adhérents, dont quelques milliers de militants actifs) incarne une autre forme de radicalisation politique qui se cherche.

Ainsi, alors que les années 1980 et 1990 étaient marquées par le glissement vers la droite de l’ensemble du spectre politique, les quelques années passées connaissent une tendance inverse. Le centre de gravité de la vie politique se déplace vers la gauche.

Combativité et conscience de classe

Ces évolutions trouvent leurs racines profondes d’abord dans le renouveau de la combativité ouvrière, une certaine re-syndicalisation accompagnée d’une radicalisation dans de nouveaux secteurs de la classe ouvrière moderne et dans l’émergence d’un mouvement anticapitaliste tant en France qu’à l’échelle internationale.

La remontée de la combativité ouvrière, au-delà du symbole de la grande grève de l’hiver 1995, s’est confirmée au cours des trois dernières années par une remontée très nette du nombre de journées de grève.

La moyenne des journées non travaillées dans les années 1970 se situait autour de 3-4 millions par an, dans les années 1980 autour de 2 millions. Au début des années 1990, elle avait chuté à son point le plus bas depuis la seconde guerre mondiale, avec 700 000 journées en 1992. Après la grande grève de 1995, il fallut quelques années avant que la combativité des salariés se confirme pleinement tant dans le public que dans le privé. L’année 2000, la dernière pour laquelle nous disposons de statistiques officielles, a connu 2,5 millions de journées de grève. La combativité s’est fortement accrue tant dans le public (doublement entre 1999 et 2000 du nombre de journées de grève) que dans le privé.

C’est sur ce fond de remontée de la combativité ouvrière que l’on peut mieux comprendre la détermination extraordinaire des salariés du Mc Do de Strasbourg-Saint-Denis à Paris qui, au terme de 115 jours de lutte, ont emporté une victoire totale sur leur direction. Ils l’ont obligée à réintégrer tous les délégués licenciés. Finalement, le patron de ce magasin a été contraint de quitter l’établissement.

La resyndicalisation concerne pour le moment principalement les entreprises de taille moyenne. Elle est en partie liée aux grèves et conflits du travail portant sur les modalités de la réduction du temps de travail, mais pas uniquement. Les conflits sociaux se sont multipliés d’abord dans les grandes entreprises. Ils encouragent dans leur sillon des centaines de milliers de salariés à résister.

Même le profil politique des syndicats a changé. Les liens quasi-organiques entre la CGT et le PCF ont été rompus, en raison du déclin de ce parti. Les options politiques des syndicalistes se libèrent. On a pu voir des militants CGT chahuter Robert Hue, candidat du PCF aux présidentielles. La participation de fédérations entières de la CGT et de la CFDT à la création d’Attac comme à son animation constitue un autre signe de cette défiance politique et de cette évolution vers la gauche de syndicalistes. On en perçoit aussi des signes par un certain retour à une tradition anarcho-syndicaliste de milliers de militants CGT au sein des fédérations professionnelles, voire dans les directions de fédérations.

Enfin, l’émergence d’un mouvement anticapitaliste constitue un élément décisif de l’accélération de la prise de conscience politique dans le mouvement ouvrier et dans la jeunesse. En moins de trois ans, ce mouvement a mobilisé des millions de personnes à travers le monde. Les manifestations contre les institutions internationales financières ou commerciales du capitalisme international, ou contre ses institutions régionales comme l’Union européenne , sont désormais systématiques et entraînent à chaque fois des foules plus nombreuses. Nous l’avons vu avec les 250 000 manifestants à Gênes en juillet 2001, avec les 300 000 manifestants de Barcelone en mars 2002 contre " L’Europe du capital et de la guerre ".

Ces résistances s’opposent aux offensives d’un système déstabilisé économiquement et politiquement, et dont les réponses violentes se multiplient.

Crise bourgeoise, affaiblissement réformiste

A elles seules, les faillites de la multinationale américaine ENRON, les pertes gigantesques de France Télécom et la chute libre des actions de Vivendi symbolisent les secousses considérables que la récession inflige aux grandes entreprises capitalistes de taille mondiale.

Des soulèvements en Amérique Latine (Argentine, Venezuela, Equateur) aux affrontements armés et aux guerres qui se profilent ( du massacre du peuple palestinien par l’armée israélienne au bombardement de l’Afghanistan, en attendant l’invasion de l’Irak que les USA préparent ), les signes d’une instabilité majeur, d’une impasse croissante du système capitaliste se multiplient.

La bourgeoisie française en subit les conséquences directement et indirectement. La phase de croissance économique des années 1997-2001 laisse place à une croissance molle. Les récessions américaine et japonaise (après une décennie de stagnation de ce pays), l’accentuation de la concurrence entre grands blocs économiques (voir l’offensive protectionniste américaine sur l’acier) déstabilisent le capitalisme français. Ses performances ne sont pas bien meilleures que celles de ses concurrents européens.

L’instabilité économique jointe à la montée de la combativité et de la conscience ouvrière mettent le personnel politique de la bourgeoisie en situation de désarroi, " d’insécurité ". Après l’explosion de l’UDF, la crise du RPR (départ de Charles Pasqua), les ailes dures représentées par De Villiers, Pasqua et leurs acolytes ont quasiment été reléguées aux marges de la vie politique.

Le parti dominant de la bourgeoisie, le RPR, ne dispose plus d’espace à gauche qui lui permette d’utiliser un profil populiste comme Chirac le fit en 1995 avec sa campagne sur la " fracture sociale ".

C’est ce qui explique l’engagement du Medef, organisation du patronat, sur le terrain directement politique à défaut du terrain directement électoral. Le " parti du patronat " a tenté de combler les faiblesses évidentes des partis de la bourgeoisie.

Même la remontée électorale de Le Pen, qui parvient à récupérer l’essentiel de ses réserves de voix après une sévère scission en 1998, est plus fragile que par le passé. Il ne dispose pas des mêmes forces ni de la même capacité de mobilisation qu’au cours des années 1988-1995. A cette époque, le Front national était capable de tenir des meetings de masse, d’organiser, le 1er mai ou en d’autres occasions, des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes. Il pouvait saisir au vol et exploiter rapidement les crises politiques et les opportunités qu’elles offraient à l’extrême droite. Rien de tout cela à l’occasion des élections présidentielles et législatives. La campagne présidentielle de Le Pen a été principalement médiatique, ses meetings petits et clairsemés. La division de l’extrême droite en deux partis concurrents (FN et MNR), malgré la nouvelle prééminence de Le Pen, constitue un dernier facteur de faiblesse de l’extrême droite.

Comme en 1995, la polarisation politique aux extrêmes se confirme mais avec une intensité supérieure. A la différence de 1995 pourtant, le balancier pousse vers la gauche et le personnel politique bourgeois est sur la défensive. A l’époque, la gauche ne semblait pas un concurrent électoral sérieux. Rien de tel aujourd’hui.

Mais la gauche réformiste est aussi momentanément affaiblie et relativement paralysée. La crise quasi-terminale du parti communiste et la gestion social-libérale menée par le parti socialiste au cours de ces cinq dernières années ont poussé de plus en plus de jeunes et de travailleurs à une rupture parfois violente, parfois partielle avec la social-démocratie.

La Gauche plurielle a été la traduction dans le champs des alliances de l’affaiblissement relatif de la social-démocratie et du PCF au profit de courants verts et autres. Elle a succédé à l’Union de la gauche. Aujourd’hui, avec l’apparition d’un " pôle révolutionnaire pluriel " alors que le PCF continue de reculer, avec la compromission des Verts dans la gestion gouvernementale social-libérale, c’est l’avenir même d’une gauche plurielle qui est incertain.

Comment avancer ?

L’espace politique qui s’offre aux révolutionnaires est momentanément très large. La période actuelle leur est très favorable, et plus durablement qu’au cours de la décennie 1990. C’est ce qui explique le succès de Lutte Ouvrière, la montée rapide de la popularité d’un candidat auparavant totalement inconnu comme Olivier Besancenot (LCR).

Il ne faut néanmoins pas se voiler la face sur les faiblesses des organisations révolutionnaires.

Lutte ouvrière et Arlette Laguiller incarnent la plus importante. Il est excellent de défendre l’idée du communisme et de répéter qu’il existe un camp des travailleurs face aux bourgeois. Il est excellent de dénoncer les méfaits et le cynisme du personnel politique bourgeois.

Mais Lutte ouvrière n’utilise pas la tribune qu’offrent les campagnes électorales pour populariser les grèves et les luttes des salariés et des opprimés. Sa propagande électorale, même si elle parle sans cesse du camps des travailleurs, ne situe pas en son cœur les luttes de ces travailleurs et n’offre pas de tribune révolutionnaire dans laquelle tous les opprimés puissent se retrouver.

Pire, Lutte ouvrière ne comprend pas l’importance des luttes anticapitalistes (qu’on les appelle contre la mondialisation néolibérale ou autrement) et les dénonce comme petites-bourgeoises. Elle ne sait pas faire le lien entre les luttes économiques et les luttes politiques, entre les luttes de classes et celles des mouvements. Elle ne relie pas les luttes syndicales à celles des mouvements contre l’oppression, celle des homosexuels ou pour le droit au logement, contre le racisme ou pour la régularisation des sans-papiers, etc.

L’obsession électoraliste de Lutte ouvrière conduit parfois sa candidate à s’adapter à des idées proprement conservatrices ou moralistes. Ainsi, elle dénonce une prétendue " irresponsabilité " de la lutte pour la dépénalisation des drogues. Faut-il alors préconiser la répression plutôt que la prévention et l’aide aux toxicomanes ?

Enfin, le sectarisme de Lutte ouvrière l’a conduit à refuser une candidature unitaire avec la LCR pour les élections présidentielles.

Le candidat de la LCR, Besancenot, a les défauts de ses avantages. Il est pour l’unité des révolutionnaires et des courants de radicalisation pour créer un grand parti de classe. Il est pleinement investi dans le mouvement anticapitaliste. Il prône le renforcement de tous les mouvements des opprimés contre leur oppression. En ces domaines sa clarté est presque cristalline.

Son défaut essentiel est de ne pas savoir articuler ces luttes à celle de la classe ouvrière dans son ensemble et surtout de s’adapter souvent à l’esprit qui règne dans les nouveaux mouvements.

Toute radicalisation populaire, en particulier chez les jeunes sans grande expérience syndicale ou politique, se traduit chez les révoltés un mélange de ferveur pour l’action et d’impatience face à la longue tâche de gagner la majorité des travailleurs à leur cause. A certains moments il est nécessaire de s’opposer aux idées fausses qui circulent dans ces milieux pour parvenir à les lier au mouvement ouvrier et à une perspective révolutionnaire. Cela exige clarté dans les idées, fermeté des principes et une perspective révolutionnaire ouvertement affichée.

Par exemple, lorsque des militants syndicaux s’opposent aux bureaucraties syndicales confédérées, ils peuvent être attirés par la scission et la création de petits syndicats, plus radicaux mais isolés de la masse des syndiqués. C’est le cas des syndicats Sud. Les révolutionnaires doivent s’opposer à ces scissions syndicales, même lorsqu’elles sont voulues et provoquées par les bureaucraties syndicales. Les scissions syndicales affaiblissent les salariés. Pour le syndicalisme, école de la lutte collective, un principe nous guide : une seule classe, un seul syndicat. Et c’est justement en ce domaine que la LCR pèche le plus.

Le radicalisme impatient (le " gauchisme " ) de jeunes travailleurs, étudiants et opprimés conduit, après quelques succès initiaux, à leur isolement. La phase suivante est souvent leur retour, sous une nouvelle forme, aux vieilles idées réformistes, courantes dans le mouvement ouvrier.

L’extrême gauche française est marquée par des défauts importants. Mais s’offre à elle et à des centaines de milliers de travailleurs, de jeunes, d’opprimés, des perspectives inconnues depuis des décennies. Il faudra surmonter les sectarismes de la période antérieure, marquée par la faiblesse des luttes, pour créer de nouvelles formes organisationnelles unitaires qui offrent une perspective à ces dizaines et centaines de milliers de personnes qui cherchent, confusément, une alternative révolutionnaire. Il faut aujourd’hui militer pour la construction d’un nouveau parti socialiste révolutionnaire qui sache allier la lutte des travailleurs à celle de tous les opprimés.

Hassan Berber

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