Israël et la guerre sans limites







Guerre totale contre les Palestiniens

Le peuple palestinien vit une des périodes les plus sombres et terrifiantes de son histoire. Au vécu quotidien de l’occupation militaire, aux injustices, au déni du droit à circuler librement sur son territoire éprouvé à chaque barrage de l’armée israélienne, s’ajoute aujourd’hui une entreprise de répression sans précédent depuis des décennies.

Le gouvernement de Sharon a déclaré le 31 mars " la guerre totale " aux Palestiniens. Depuis cette date, l’armée israélienne (Tsahal) a lancé son offensive dans les territoires occupés en réoccupant plusieurs grandes villes et des camps palestiniens qui étaient devenus autonomes suite aux accords d’Oslo. Sharon a baptisé cette opération militaire " mur de protection ", donnant l’impression qu’il s’agit ici d’une réaction de défense d’Israël face " au terrorisme ", alors que l’objectif de cette opération est la réoccupation militaire de l’ensemble des villes palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza. Cette guerre totale d’Israël constitue la phase ultime d’un plan de destruction de l’Autorité Palestinienne et de toute forme d’expression politique nationale de la résistance palestinienne.

Cette guerre de Sharon n’a pas de limites, puisqu’elle cherche à détruire " le terrorisme ", entendu comme la résistance du peuple palestinien à l’occupation. Alexandre Mamarbachi analyse les objectifs réels de la guerre de Sharon, préparée en fait depuis des années, et comment ces objectifs s’inscrivent dans un contexte international favorable à Israël, " une offensive du " monde libre " contre le terrorisme international ".
 
 

Désormais les grandes villes palestiniennes n’ont plus rien " d’autonomes ". Elles sont à la merci des chars et des hélicoptères de Tsahal qui plongent les populations civiles dans la terreur.  Les militaires israéliens font du ratissage maison par maison, détruisent tout sur leur passage, trouent les murs des habitations pour passer dans les maisons voisines. Les habitants sont molestés, parfois gravement blessés, et certains d’entre eux sont exécutés froidement chez eux.

Les hommes de 16 à 45 ans sont raflés, menottés, les yeux bandés, systématiquement humiliés. Les soldats leurs ont tatouer des numéros sur les bras, et les ont parqués pendant des jours, en les interrogeant à tour de rôle, parfois au moyen de la torture.

Un certain nombre d’entre eux ont été sommairement exécuté.

L’horreur de la guerre coloniale

Ramallah a été déclarée " zone militaire fermée ", tout comme d’autres villes et camps palestiniens. Les journalistes et autres observateurs étrangers ont été chassés, afin qu’il n’y ait plus aucun témoin gênant qui puisse informer de ce qui s’y passe.

A Ramallah, le nombre de morts est tel que les personnels médicaux ont dû enterrer les cadavres dans les jardins des hôpitaux, transformés en fosses communes.

C’est dans les camps palestiniens que l’armée s’est livrée aux pires horreurs. Ces camps sont les bastions de la résistance palestinienne. Les camps de Jénine et de Tulkarem ont été pilonnés par les bombes israéliennes, puis envahis par les chars. L’armée s’est livrée à un massacre. Les rues sont jonchées de cadavres. C’est plusieurs centaines de Palestiniens qui ont été tués en quelques jours.

Racisme d’Etat

Tout le racisme de l’Etat d’Israël se révèle dans le comportement de ses soldats, qu’ils soient professionnels ou réservistes, dans les villes et les camps palestiniens occupés. Jamais les militaires israéliens ne pourraient se livrer à autant d’humiliations, de vexations envers les Palestiniens, sans s’appuyer sur un sentiment de supériorité du peuple d’Israël sur ses voisins arabes. Cette idéologie raciste est inhérente au sionisme et à l’existence d’un Etat juif qui a marqué dans ses institutions cette politique de " préférence nationale ".

Ainsi, lorsque les soldats israéliens ont arrêté le 6 avril dernier des centaines d’habitants de Ramallah pour les interroger, ils les ont emmenés dans un camp militaire à Betouna et les ont déposés dans une fosse sceptique asséchée. Les prisonniers ont dû rester là pendant plusieurs jours, entassés les uns sur les autres, à dormir dans le froid et sous la pluie. En guise de nourriture, cinq hommes se sont partagé à chaque repas un morceau de fromage, deux tranches de pain azyme, une tomate et un concombre…

Les toilettes octroyées pour les prisonniers sont bouchées et en mauvais état. Les Palestiniens ont alors demandé à un officier s’ils pouvaient avoir quelque chose pour creuser des rigoles d’écoulement. Ce dernier leur a finalement répondu : " Vous connaissez la différence entre moi et vous ? Je suis un être humain. Creusez-les avec vos mains ".

La guerre de Sharon : une guerre infinie ?

Pour justifier cette emprise militaire accrue sur les Palestiniens, Sharon explique que sa guerre est une nécessité pour l’Etat d’Israël, pour sa survie, afin de se débarrasser une fois pour toute du " terrorisme ". Ainsi Sharon déclarait le mercredi 10 avril, devant une délégation de juifs américains, que " cette bataille est une bataille pour la survie du peuple juif et de l’Etat d’Israël ".

Israël se présente dans ce conflit comme la victime, martyrisée par les attentats suicides des " extrémistes arabes et musulmans ", et comme la seule démocratie dans un monde arabe dominé par des régimes totalitaires. En qualifiant sa guerre de " guerre contre le terrorisme ", Israël veut produire une inversion dans la perception du conflit : Israël est en situation de légitime défense, c’est elle qui est attaquée et qui est en lutte pour sa survie.

La guerre " contre le terrorisme " de Sharon est par définition une guerre sans limites. Ce que Sharon présente comme des actes terroristes est en réalité tout acte de résistance à l’occupation militaire des territoires palestiniens. Ainsi, le dirigeant israélien a expliqué à plusieurs reprises que l’objectif des opérations militaires était d’en finir avec les groupes activistes palestiniens, qu’ils soient islamistes ou nationalistes, extrémistes ou modérés. Tout acte de résistance à l’occupation est devenu intolérable pour Sharon.

Le gouvernement israélien a pris le prétexte des derniers attentats suicides meurtriers pour lancer son offensive militaire. Mais il est le seul responsable de l’existence de ces attentats. La politique de la colonisation et de la répression de la résistance palestinienne cause terreur et désolation parmi les populations civiles, cette situation est propre à fabriquer des futurs candidats aux attentats suicides kamikazes. La guerre de Sharon n’a pas de fin, elle se nourrit elle-même du désespoir qu’elle sème. Si Sharon n’est pas stoppé par une révolte en Israël-Palestine ou provenant de l’extérieur, de la part des populations arabes voisines, alors la seule fin logique de cette guerre sera des massacres de masse et un exode de populations sans précédent.

Israël cherche à faire passer ces opérations militaires pour de simples opérations de police, où il s’agit d’arrêter des " hors la loi ", et non pas des activistes en lutte contre l’occupation de leur pays. Cette mise en scène de Sharon trouve de l’écho dans les médias occidentaux, où on nous présente les opérations militaires comme des " ripostes " aux attentats palestiniens, comme des réponses d’un Etat de droit à la violence qui sévit dans les " Territoires ", les " banlieues d’Israël ".

Il n’y a évidemment aucune symétrie entre la violence d’un désespéré palestinien qui se fait sauter avec une bombe en cherchant à tuer un maximum d’israéliens et la violence d’un soldat israélien qui, d’un char ou d’un F-16 massacre de sang froid, en choisissant ses cibles, obéissant aux ordres d’un Etat terroriste.

Une guerre déjà prévue depuis longtemps…

Cette " guerre sans limites " en Palestine n’est pas une nouvelle lubie de Sharon, ni une réponse récente aux derniers attentats survenus en Israël. Cela fait un bon moment que Sharon avait prévu des opérations militaires pour réoccuper et " nettoyer " les villes palestiniennes. Ainsi, dès 2000, Tsahal avait conçu un plan secret nommé " Terrain d’épines " qui visait à réoccuper tout ou partie des territoires palestiniens. Ce plan devait mobiliser, en plus de l’armée régulière, la réserve, la police nationale et plusieurs unités des forces spéciales de Tsahal. C’est ce qui se produit actuellement, avec la mobilisation de 20.000 réservistes qui viennent au renfort des troupes régulières.

La volonté est ici de montrer aux Palestiniens que toute résistance est vouée à l’échec, que l’asymétrie des forces est telle qu’ils feraient mieux d’accepter tous les diktats israéliens, à commencer par l’abandon de la résistance armée et donc l’acceptation de la paix de l’occupant. Ainsi, dès le 4 mars Sharon avait déclaré : " pour obtenir des négociations de paix avec les Palestiniens, il faut d’abord les frapper durement. Les Palestiniens doivent encore subir beaucoup de pertes, […] Les Palestiniens doivent recevoir des coups très durs et de tous côtés […] S’ils ne sentent pas qu’ils ont été vaincus, on ne pourra pas revenir à la négociation " (cité par Le Monde du mercredi 6 mars 2002).

En cherchant à mettre à genou le peuple palestinien, Sharon veut ainsi le forcer à accepter la situation qu’il vit au quotidien, c’est-à-dire la continuation de l’apartheid dans des territoires occupés transformés en réserve indienne moderne. Dans ces conditions, un Etat palestinien serait un Etat bantoustan, ce qu’Arafat avait déjà refusé au moment des négociations de Camp David en juillet 2000. Lors de ces négociations, Barak, le premier ministre israélien de l’époque, avait rejeté trois demandes minimales, déjà le fruit de nombreuses concessions palestiniennes : Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine, la souveraineté des Palestiniens sur l’ensemble de leur Etat et de leurs frontières, ainsi que la reconnaissance du droit au retour pour les réfugiés palestiniens à travers le monde.

Les véritables objectifs de Sharon

Sharon reprend le vocabulaire de Georges Bush lorsqu’il qualifie Arafat " d’ennemi de tout le monde libre ". Il espère ainsi convaincre que sa guerre contre Arafat est l’équivalent au Proche-Orient de la guerre de Bush contre Al Qaida et le " terrorisme international ". De façon générale, les dirigeants israéliens ont cherché à profiter du nouveau contexte international ouvert depuis les attentats du 11 septembre dernier. A plusieurs reprises ils ont salué les effets du 11 septembre comme étant l’occasion pour Israël de faire adopter au monde entier sa vision du conflit : la " civilisation " contre la " barbarie ", Israël étant du côté de " la civilisation " et devant faire face aux extrémistes arabes.

Le but de l’offensive militaire de Sharon n’est pas de mettre fin au terrorisme palestinien. Si c’était le cas, comment expliquer alors que l’armée ait détruit le service de recherche anti-terroriste palestinien à Ramallah, le mardi 2 avril. L’armée avait alors pilonné le quartier général de la Sécurité préventive du colonel Jibril Rajoub, l’un des meilleurs collaborateurs d’Israël en ce qui concerne la coopération policière et de sécurité avec le Mossad. Ce même colonel palestinien était également un très bon interlocuteur de la CIA américaine. L’armée a également détruit les prisons palestiniennes où étaient enfermés des militants radicaux du Hamas et du Djihad islamique, ainsi que le laboratoire du contre-terrorisme de Gaza et l’institut de statistique de Ramallah, par ailleurs financés par l’Union Européenne.

Sharon reproche à Arafat de ne pas se donner les moyens d’arrêter " les terroristes ", alors qu’il empêche l’Autorité Palestinienne d’utiliser ses propres moyens pour prévenir ces actes " terroristes ".

Il apparaît de plus en plus clairement que ce que veut Sharon n’est pas la mise hors circuit des groupes les plus adeptes des attentats kamikazes palestiniens. Les mouvements islamistes comme le Hamas sont très peu la cible des attaques israéliennes, en comparaison des frappes que subit le Fatah, le mouvement de Yasser Arafat.

Sharon s’emploie avant tout à détruire l’Autorité Palestinienne, cet embryon d’Etat Palestinien, et de se débarrasser d’Arafat, soit en lui proposant " un aller simple ", soit en le tuant. L’armée israélienne traque et élimine de préférence ceux qui étaient les plus ouverts au dialogue, ceux qui participaient par exemple aux réunions mixtes de sécurité. Elle détruit toutes les infrastructures et tous les symboles de ce qui était il y a quelques mois encore un espoir d’Etat.

La stratégie de Sharon consiste à se débarrasser du pôle des modérés Palestiniens et de saper leur légitimité comme dirigeants actuels du mouvement de libération national, en détruisant tout ce qu’ils ont contribué à construire avec le " processus de paix " d’Oslo. En enterrant définitivement Oslo, il favorise la montée en puissance des groupes les plus radicaux, dont les mouvements islamistes, qu’Israël ne manquera pas de présenter comme les nouveaux dirigeants du mouvement national palestinien, donnant ainsi à croire que l’ensemble du peuple palestinien n’est qu’une masse de terroristes fanatisés.

Aucune grande puissance occidentale ne veut intervenir pour protéger la population palestinienne. Les Etats-Unis continuent de soutenir l’Etat d’Israël et sa politique dite de " sécurité ", en lui reconnaissant le droit de se défendre face aux attentats. Les Etats-Unis ont beaucoup d’intérêts stratégiques au Proche-Orient et ont besoin d’Israël pour jouer le rôle d’Etat gendarme qui serve aussi de rempart à la progression de l’islam politique radical.

Toutefois la politique guerrière de Sharon risque d’embraser la région et de la faire rentrer dans une forte période d’instabilité. Des mouvements de masse se développent dans les pays arabes où des dizaines de milliers de manifestants dénoncent l’inaction de leur gouvernant (voir encadré) et s’affrontent aux forces de police. Un puissant mouvement de solidarité s’y développe qui permet la mise en place de formes autonomes de mobilisation des peuples propres à remettre en cause la légitimité des classes dirigeantes arabes alliées à l’impérialisme américain.

D’autre part, dans la perspective d’une guerre contre l’Irak, qui paraît toujours imminente, les Etats-Unis préféreraient intervenir sans avoir un second front à gérer en Palestine. Ils savent que les Etats arabes auront beaucoup moins de capacité à participer à leur coalition ou à ne pas réagir à leurs opérations militaires si leurs populations exercent une pression pour ne pas laisser " les frères Palestiniens et Irakiens " se faire massacrer.

Il est en tout cas certain que plus Bush et Sharon continueront dans leur logique de guerre sans limites à l’encontre des peuples de la région, plus la volonté de révolte contre cette domination coloniale et néo-coloniale fera de la résistance palestinienne un combat exemplaire pour tous les peuples qui aspirent à s’affranchir de cette domination.

Alexandre Achrafié
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