Questions-réponses : gauche-droite y-a-t-il encore des différences ?

Déçus par la gauche, sans illusion dans la droite, beaucoup d’électeurs ont du mal à distinguer la droite et la gauche, renvoyant dos à dos Jospin et Chirac comme les deux faces d’une même politique. Au-delà des discours des dirigeants, Claude Meunier tente ici de répondre à cette question essentielle : En quoi la droite et la gauche continuent-elle à s’opposer ?

- Le Parti Socialiste était au pouvoir de 1997 à 2002 avec une majorité confortable et un Président de droite discrédité. Comment se fait-il que, dans les sondages, les intentions de vote au premier tour soient si basses et que la majorité même des électeurs qui lui sont restés fidèles fasse preuve de si peu d’enthousiasme à son égard ?

En effet, le Parti Socialiste au pouvoir, avec comme force d’appoint les Verts et le PC, n’a pas rompu fondamentalement avec la politique poursuivie avant lui par Chirac et Juppé. En matière de privatisations, il est même allé plus loin.

Il est vrai que le PS, poussé parfois par ses alliés, a fait quelques réformes comme la loi sur les 35 heures, la CMU (couverture maladie universelle), le Pacs ou encore les emplois-jeunes. Certaines de ses réformes ont été combattues par le patronat. Mais de façon générale, les Socialistes ont poursuivi la même politique de libéralisation qu’aurait fait la droite si Chirac n’avait pas raté sa dissolution en 1997.

Le chômage a baissé, mais le problème n’a pas été réglé pour autant. Sous les effets de la conjoncture internationale, le nombre de chômeurs a même recommencé à augmenter. Le patronat continue sa campagne de restructuration et de flexibilisation, et ce n’est pas les quelques modifications de la loi que le PS a récemment fait voter qui pourront le stopper.

Sans la mobilisation des salariés, des retraités et des chômeurs (sans parler des sans papiers et des mal-logés), il est raisonnable de penser que le bilan aurait été pire. Tout cela illustre le double caractère des réformes dans le système actuel, les dirigeants réformistes doivent tenir compte des revendications des travailleurs et dans le même temps ménager les intérêts des classes dominantes.

En politique étrangère, la France sous Jospin a été un fidèle partenaire des Etats-Unis, malgré quelques timides critiques de la part de Hubert Védrine, le chef de la diplomatie française socialiste.

Le gouvernement socialiste a également continué à participer de façon tout à fait loyale aux différentes instances internationales comme le FMI et l’OMC et bien sûr l’Union européenne, sans qu’on perçoive la moindre inflexion de la politique de ces dernières.

Ce qui a été encourageant depuis cinq ans, ce n’est pas le bilan de Jospin, c’est que, même s’il n’y a pas eu de grands mouvements ‘tous ensemble’ comme en décembre 1995, la combativité des travailleurs est restée relativement élevée, aidée par les mobilisations des sans papiers et des chômeurs. Une nouvelle gauche de militants opposés à la mondialisation néolibérale a aussi émergé, agissant indépendamment des partis traditionnels et faisant preuve d’une grande créativité.

- Beaucoup d’électeurs et même de militants pensent qu’il n’y a plus de différence entre la ‘gauche’ et la ‘droite’ ? Partagez-vous ce point de vue ?

D’un point de vue historique, le clivage " droite-gauche " reflète l’antagonisme entre la classe dirigeante et les classes opprimées sous le capitalisme. Cet antagonisme existe toujours, et il s’est même accru avec le développement d’un capitalisme plus agressif, plus ‘libéral’, avec ce qu’on appelle la ‘mondialisation’.

Les partis de droite défendent, plus ou moins ouvertement, les intérêts du patronat, et en particulier du grand patronat.

La droite conservatrice a combattu le suffrage universel et la démocratie parlementaire tout au long du XIXème siècle. Mais depuis, les politiciens de droite ont réussi à construire une base électorale non seulement parmi les classes moyennes, mais aussi dans les milieux populaires. Sans ce soutien populaire, d’ailleurs, ils n’auraient jamais pu former un gouvernement (et les élections auraient probablement été abolies !).

Pour ce faire, ils utilisent les moyens considérables dont ils disposent, comme la presse, les médias, le clientélisme, la propagande sécuritaire et raciste. Dans un système démocratique ou l’argent est roi (ce que les marxistes appellent une " démocratie bourgeoise "), les partis qui défendent le statu quo vont dans le sens de " l’idéologie dominante " alors que les partis qui veulent changer le système doivent toujours ramer contre le courant.

Les dirigeants de droite se recrutent essentiellement chez les cadres du secteur privé, les commerçants et les membres des professions libérales. Mais quelles que soient leurs origines sociales, ils entretiennent des relations extrêmement fortes avec ceux qui dirigent les grandes entreprises, l’administration, les forces de l’ordre, les universités, les médias etc.

Nous pouvons affirmer qu’ils font partie de la classe dirigeante. Pour parler d’une " classe dirigeante " nous n’avons pas besoin de croire en un quelconque " complot ". Elle est tout simplement formée de gens qui, par leurs origines, leur éducation et leurs intérêts matériels, se reconnaissent et se comportent de la même façon. Les partis de droite et le patronat ont des liens organiques, historiques et familiaux.

Ce n’est pas une exagération de dire que les dirigeants de la droite – quelles que soient les rivalités personnelles et les différences de stratégie politique qui peuvent les déchirer – constituent en quelque sorte le " comité central " du parti du patronat. Ils sont l’aile politique du Medef (même si parfois ils sont tellement nuls que celui-ci leur vole la vedette !).

Les politiciens de gauche, s’ils ne contestent pas fondamentalement le règne du capital, n’ont pas les mêmes rapports avec la classe dirigeante. Et surtout, ils ont gardé des liens avec le mouvement syndical, les associations et les militants de base du mouvement ouvrier. Ils n’agissent donc pas exactement de la même façon que les Chirac, Bayrou, Balladur et autres Juppé.

La gauche s’est développée tout au long de l’histoire du capitalisme à travers à la fois les luttes quotidiennes et les grandes crises révolutionnaires de 1789 à 1968.

Tous les mouvements sociaux de grande ampleur (la dernière en date étant les grèves de fin 1995 dans le secteur public) ont eu des effets sur le terrain politique. La gauche n’avance pas de façon linéaire. Les défaites et les demi-échecs mènent dans un premier temps à un recul sur le plan politique (comme après les événements de mai 1968). Mais rapidement de nouvelles générations de militants émergent.

Les principaux bénéficiaires de ce processus sont généralement les partis réformistes, malgré le fait qu’ils soient souvent responsables des défaites que subissent les travailleurs. Il est beaucoup plus facile pour ceux-ci, en effet, de rejoindre ou de soutenir des partis qui ne remettent en cause que partiellement les fondements du système que de s’engager dans une logique révolutionnaire.

Les dirigeants des partis de gauche se recrutent notamment parmi les cadres et employés du secteur public (en particulier chez les enseignants), mais aussi parmi les intellectuels et les individus appartenant aux classes privilégiées qui se sont révoltés contre l’injustice et la barbarie du système. Les syndicats et le Parti Communiste ont permis par le passé à de nombreux ouvriers également d’exercer des fonctions importantes au sein de la gauche.

Les dirigeants de gauche font certes partie d’une caste de politiciens professionnels, et ils ont parfois suivi le même parcours (on pense notamment à ceux qui ont fait l’ENA ou d’autres grandes écoles) que ceux de la droite. Mais si certains ont une fortune personnelle considérable, la majorité ne jouit pas des mêmes privilèges, ni des mêmes rapports avec le patronat, que ceux du RPR ou de l’UDF.

Mais la différence la plus importante n’est ni l’origine sociale, ni le niveau de vie, mais le fait que les politiciens de gauche comptent pour se faire élire sur un appareil politique qui est à la fois étroitement lié à la bureaucratie syndicale (FO et la CFDT dans le cas du PS, la CGT dans le cas du PC) et dépend de l’enthousiasme et du dévouement de plusieurs milliers de militants qui sont eux-mêmes très impliqués dans les syndicats et les mouvements associatifs.

Cependant, la gauche traditionnelle (et en particulier le PS) a très peu de prise sur les mouvements sociaux ‘nouveaux’ comme le mouvement des chômeurs, Droit au Logement, Act-Up, le mouvement des sans papiers ou celui des travailleurs qui se mobilisent contre la précarité.

Malgré cela, le PS et le PC restent, selon une formule traditionnelle, des " partis ouvriers ", c’est-à-dire que leur base est composée majoritairement de travailleurs salariés. Dans le même temps, la politique de ces partis est  bourgeoise , car ils ne remettent pas en cause le système et gèrent les affaires courantes au gouvernement dans le sens des intérêts des classes dirigeantes. C’est pour cette raison que le patronat, même s’il s’accommode facilement avec un gouvernement socialiste (y compris avec des ministres communistes) quand il le faut, a toujours une nette préférence pour un gouvernement de droite. Il n’a pas peur des dirigeants socialistes eux-mêmes, mais il ne leur fait pas entièrement confiance pour contenir les revendications de leur base sociale.

- Mais la politique des partis de gauche au pouvoir (avec ou sans la participation du PC et des Verts) n’est pas franchement différente de celle de la droite. Pourquoi devrions-nous nous occuper de ce qu’ils disent ou ce qu’ils font ?

C’est vrai, les partis de gauche, malgré leurs origines historiques, ne font pas beaucoup de choses pour modifier le rapport de forces en faveur des travailleurs, ni même pour améliorer la vie quotidienne, sans parler de l’abolition de l’exploitation capitaliste ! Mais il ne s’agit pas d’une simple trahison des dirigeants qu’il suffirait de dénoncer. Si c’était le cas, il serait simple de remplacer un dirigeant par un autre, plus à gauche ou plus honnête, pour mener une politique  vraiment à gauche. Ou bien de proclamer la création d’un nouveau parti révolutionnaire et d’attendre que les masses le rejoignent.

L’existence d’une gauche réformiste ou social-démocrate représente l’aspiration au changement de la majorité des salariés et d’une partie des classes moyennes.

Comme le capitalisme s’est révélé à de maintes reprises incapable d’assurer des conditions de vie décentes pour une fraction importante de la population, une partie de celle-ci commence à remettre en cause les fondements idéologiques du système. La construction de syndicats, de coopératives ouvrières, de bourses du travail, de mutuelles ont permis à l’époque du développement du capitalisme à des millions de travailleurs de s’affranchir partiellement des idées dominantes.

Cette conscience politique a pris naturellement la forme d’un socialisme réformiste. L’essence du réformisme est le dogme que le système doit et peut être changé uniquement à travers l’action parlementaire en agissant essentiellement dans le cadre de l’Etat-Nation. Dans le meilleur des cas, l’action extraparlementaire peut servir de force d’appoint pour modifier le rapport des forces au parlement. Mais elle ne doit jamais déborder ces limites, ni échapper au contrôle des dirigeants réformistes eux-mêmes.

Le réformisme a évolué depuis l’époque de Jaurès ou de Blum. Le socialisme classique prônait des réformes du système qui conduiraient sans doute, mais cette question n’était jamais vraiment à l’ordre du jour, à un changement qualitatif de société – à l’instauration du socialisme. Le socialisme incarné aujourd’hui par le Parti Socialiste offre comme toute perspective le meilleur accompagnement possible des ajustements économiques imposés par le système économique (devenu dans leur idéologie non pas " capitaliste " mais " libéral ").

- Mais quelle est l’origine du réformisme ?

Face à un patronat qui mène l’offensive sur tous les fronts, les travailleurs préfèrent des réformes, même modestes, plutôt que de ne rien obtenir du tout. Ils savent que celles-ci seront insuffisantes, mais tout ce qui permet de vivre un peu mieux, même dans un système pourri, est bon à prendre.

C’est pourquoi les révolutionnaires ne sont pas contre les réformes. Au contraire, ils sont souvent ceux qui mènent la lutte pour des réformes (ou pour la défense des " avantages acquis " - c’est-à-dire, des réformes arrachées par les luttes des générations précédentes). En fait, ils doivent se battre pour des réformes beaucoup mieux que les réformistes !

Nous savons qu’il est très difficile pour la majorité des exploités d’imaginer un type de société complètement différente de celle qu’ils connaissent. S’ils subissent les effets de la concurrence capitaliste, ils doivent eux-mêmes se battre pour la survie et ne peuvent pas toujours le faire collectivement.

Dans ces conditions, la masse des travailleurs ne peut pas rompre totalement avec les idées et les traditions de la classe dominante. Ils sont influencés par le nationalisme, le sexisme, voire le racisme. Dans chaque individu peuvent coexister ou se succéder beaucoup d’idées contradictoires – solidarité de classe et égoïsme, rationalisme et croyance religieuse, soif d’égalité et préjugés sexistes ou racistes, espoir d’un monde meilleur et résignation devant l’ordre établi, foi en l’avenir et nostalgie d’un passé idyllique.

Les partis réformistes sont le reflet de cette conscience politique contradictoire. Ainsi, dans les rangs du PS on trouve des militants pacifistes et des partisans de la " guerre sans limites ", des pro-palestiniens et des sionistes, des chrétiens fervents et des militants de la laïcité, des défenseurs des services publics et des libéraux, une aile droite et une aile gauche.

Si les organisations du mouvement ouvrier ont créé une espèce de contre-culture à l’intérieur du système capitaliste, elles ne l’ont pas fait uniformément. L’influence du PS et du PC est très variable, selon le degré d’industrialisation d’une région, le type et la taille des entreprises, le taux de syndicalisation, l’existence ou pas d’associations culturelles, sportives, caritatives liées au mouvement ouvrier, les origines nationales de la population, l’influence des églises, etc…

Le mouvement ouvrier subit lui-même l’influence du système. Des dirigeants ouvriers peuvent être achetés ou, le plus souvent, se comportent de façon bureaucratique du fait qu’ils occupent un rôle intermédiaire entre les salariés de base et le patronat. Une division du travail s’opère à l’intérieur du mouvement ouvrier et des partis réformistes, entre dirigeants, élus, cadres intermédiaires, adhérents et simples électeurs. Et également entre dirigeants politiques et syndicaux. La formation politique est négligée, et les rapports entre les dirigeants et les élus, d’un côté, et la base du parti reproduit les relations sociales qui existent dans la société tout entière.

Le réformisme, malgré l’expérience de plusieurs gouvernements de gauche, ne disparaîtra pas simplement parce que nous le dénonçons. Nous devons au contraire expliquer patiemment pourquoi les partis réformistes ne peuvent pas satisfaire les exigences les plus simples des travailleurs – du travail et un logement décent, un salaire compatible avec une vie normale, un environnement et une alimentation sûrs, l’égalité des chances …

En attendant, nous sommes toujours solidaires avec les travailleurs qui pensent que le système peut et doit être changé, même s’ils pensent que le meilleur moyen d’y arriver est de voter pour des dirigeants comme Jospin et Hue. Nous les rencontrerons également lors des grèves et des grandes manifestations, ce qui nous permettra de continuer le débat et essayer de les convaincre de la nécessité d’un changement révolutionnaire de société.

- Et le PS ou la droite au pouvoir, la politique n’est elle pas la même ?

Pas exactement. D’abord nous ne devons pas sous-estimer (et on l’oublie vite) ce que c’est de vivre sous un gouvernement de droite, surtout quand il est au pouvoir depuis de longues années. Les années 1958 à 1981 étaient une période de réaction, dominée par une véritable mafia gaulliste. Personne ne devrait avoir envie de revenir à une époque où la télévision était sous le contrôle d’un parti unique, où on appliquait la peine de mort, où la police tirait sur des manifestants impunément, où des opposants aux dictateurs étrangers disparaissaient sur le sol français, où l’avortement était illégal, où les homosexuels étaient opprimés et réprimés.

Sur le plan des libertés et de l’existence d’une société plus ouverte, plus tolérante, les abus et les reculs sont beaucoup plus faciles sous un gouvernement de droite que sous un gouvernement de gauche.

Deuxièmement, en matière de politique économique et sociale, même à une époque où tout le monde accepte les contraintes de l’économie de marché, la droite et la gauche ne sont pas identiques. Bien sûr, le PS contient des libéraux pure souche comme Strauss-Kahn et Fabius, qui nous enfoncent encore plus dans une politique de libéralisation et de privatisation. Mais le PS contient aussi d’autres courants, et il doit tenir compte à la fois des exigences de ses partenaires  communistes et Verts et des inquiétudes des dirigeants syndicaux. Il est donc plus facile pour le mouvement social de l’influencer à un moment donné (même si la direction générale de sa politique reste inchangée).

L’ambiguïté de la politique du PS est évidente dans presque tous les domaines. Ainsi, le gouvernement Jospin a permis, sous la pression des sans papiers eux-mêmes et de l’opinion publique, à de nombreux immigrés d’obtenir des titres de séjour. Mais il a réprimé le mouvement violemment pour démontrer que celui-ci ne pouvait pas espérer obtenir la satisfaction de sa revendication centrale, la régularisation de tous.

La loi sur les 35 heures a été une avancée pour de nombreux salariés – notamment pour ceux qui bénéficiaient déjà des meilleures conditions, grâce à leur rôle central dans l’économie et l’existence de syndicats forts – mais elle a permis au patronat d’exercer une pression forte sur les salariés d’autres secteurs pour augmenter la productivité et la flexibilité du travail.

La création des emplois-jeunes a été positive pour beaucoup de jeunes, souvent issus des banlieues défavorisées, qui ont pu acquérir une expérience professionnelle et sortir d’une situation désespérante. Mais elle est loin d’avoir réglé le problème du chômage chez les jeunes. Si tous ces emplois n’ont pas été qualifiants, tous n’ont pas abouti à l’intégration définitive des jeunes. Comme pour les sans-papiers et les salariés soumis à la flexibilité, seule la lutte réussira à arracher de véritables avancées.

Il y a eu des créations d’emplois à la SNCF, dans l’éducation et dans les services publics, grâce à la mobilisation des salariés. Mais leur financement reste largement en dessous du niveau nécessaire pour assurer un service de qualité à l’ensemble de la population et de bonnes conditions de travail pour les salariés. Les entreprises publiques comme la SNCF, EDF et la Poste, et à terme même les services publics comme les écoles et les hôpitaux, sont toujours menacés de privatisation.

La gauche reste majoritairement favorable au maintien du système des retraites par répartition, et hostile aux tentatives d’introduire un système par capitalisation (fonds de pension). Mais le ministre de l’économie Fabius a fait voter une loi sur l’épargne salariale qui crée des fonds dans les entreprises avec des garanties inexistantes dans le cas des fonds de pension. En attendant, il existe une forte pression pour l’allongement de la durée de cotisation et donc de l’âge de départ à la retraite.

Les différences entre la gauche et la droite sont réelles. Mais elles ne sont pas de nature à nous faire oublier tous les compromis, toutes les promesses non tenues, tous les revirements, voire les trahisons.

L’intérêt essentiel d’avoir un gouvernement de gauche, ce n’est pas ce qu’ils ont fait, c’est que, au pouvoir, les dirigeants du PS et du PC ne peuvent pas nous dire, "Vous voyez ce que fait la droite, tout ira mieux quand ce sera notre tour !" Ils ont démontré de nombreuses fois que, dans l’opposition, ils sont capables de se refaire une santé politique et de faire oublier le bilan des expériences passées.

- Comment votre analyse du réformisme se traduit-elle sur le plan électoral en 2002 ?

L’élection présidentielle de 2002 est particulièrement révélatrice de la banqueroute des deux grandes familles politiques. De plus en plus d’électeurs disent ne pas voir de différence majeure entre les deux camps, si ce n’est dans le style du candidat à l’image des idées de ses conseillers en communication.

Une partie de l’électorat s’est tourné vers J-P Chevènement, dont l’un des thèmes principaux a été l’idée que "la notion de droite et de gauche n’a plus de sens" et qu’il fallait faire confiance à des "gens de bonne foi" et en premier lieu à l’homme providentiel lui-même. La majorité de ces électeurs viennent probablement de la droite, mais pas tous.

L’écho qu’a eu la campagne d’Arlette Laguiller, sur des thèmes comme l’interdiction des licenciements, a amené de nombreux commentateurs à la conclusion qu’une autre partie, non-négligeable, de l’électorat regrette l’absence d’un véritable choix. L’un d’entre eux a noté que la France est un des seuls pays développés où le vote "anticapitaliste" est si important (c’est vrai qu’il incluait le vote Hue dans son calcul).

Dans les quartiers les plus défavorisés, au sein des bastions traditionnels de la gauche, l’abstentionnisme est devenu une forme de contestation de l’establishment politique toutes tendances confondues. Mais il vise plus particulièrement les partis traditionnels de la gauche à qui plusieurs générations d’électeurs ouvriers ont fait confiance.

Ces électeurs sont moins influencés qu’auparavant par l’argument du "vote utile" avancé par le PS et le PCF, dans la mesure où le vote pour les candidats réformistes se révèle de moins en moins utile pour les habitants des cités et les travailleurs menacés de licenciements. A tel point que le vote contestataire pour des candidats révolutionnaires (notamment pour ceux de Lutte Ouvrière) ou (lors des élections locales) pour des listes comme les " Motivé – e –s " et autres listes citoyennes, dépasse de plus en plus fréquemment celui, prétendument plus utile, du Parti Communiste.

En effet, il est difficile pour le PS et le PCF de mobiliser un électorat populaire, qui a été durement frappé par la crise économique et les restructurations, sur des slogans creux du type "changer la vie". Et encore moins quand la gauche essaye de capter le sentiment d’insécurité (sentiment souvent teinté de xénophobie) et gomme de plus en plus tout ce qui la distingue des partis de droite.

L’abstention, qui n’est pas nécessairement une forme de contestation, souligne le fossé entre les électeurs et les hommes politiques. C’est dans ces quartiers que l’extrême droite a eu ces meilleurs résultats. De ce point de vue, la tentation pour des candidats révolutionnaires de mettre gauche et droite dans le même sac peut se révéler dangereux. Exploiter le sentiment " ils sont tous pourris" est risqué, car ce rejet de la "classe politique" dans son ensemble est plus facilement récupéré par une extrême-droite cynique qui exploite la résignation et le désespoir que par des militants de gauche.

La grande majorité des travailleurs qui s’intéressent à la politique possèdent une conscience politique réformiste. Ces travailleurs voteront pour le candidat "le moins mauvais", celui qui, pour se faire élire, doit s’appuyer sur l’aspiration au changement, le sentiment de révolte contre la stratégie du patronat incarnée par le candidat de droite. Une victoire pour le candidat du RPR serait vécue par la très grande majorité des militants syndicaux et activistes comme une défaite pour leurs idées.

Claude Meunier

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