QUELLE SOLIDARITE AVEC LE PEUPLE PALESTINIEN ?

Depuis des mois, la tragédie que vivent les Palestiniens suscite en France une émotion et une mobilisation telles qu’on n’en avait pas vues depuis des décennies. Les manifestations, les réunions publiques de solidarité avec les Palestiniens rassemblent toujours plus de monde. Populaires, jeunes, dynamiques, pour une large part issues de l’immigration, les manifestations des 23 mars et 6 avril ont mis dans la rue des dizaines de milliers de personnes. Celle du 6 avril en particulier a été la plus grande manifestation de solidarité avec les Palestiniens depuis les années 60.

Un mouvement bouillonnant

Ces manifestations sont la partie émergée d’un vaste et original mouvement de solidarité. Première caractéristique de ce mouvement de solidarité : son foisonnement. La seule liste des organismes et associations qui interviennent sur ce sujet remplirait deux pages de cette revue. Une vénérable institution comme l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) voisine avec les tout jeunes comités Palestine, souvent simples associations de fait ; les délégations des villes jumelées rejoignent en Palestine les missions civiles de protection ; l’appel des avocats pour une paix juste fait écho à celui des médecins ou des artistes. Ce foisonnement est le reflet d’une mobilisation de plus en plus large et massive. On pourrait multiplier les exemples : Saint-Nazaire compte 14 comités Palestine, tous apparus depuis un an. Dans le 20° arrondissement de Paris, 250 personnes participent depuis un an aux activités du comité local ; à Bordeaux ont eu lieu plusieurs meetings avec 600 à 800 personnes ; le 6 avril, 22 manifestations avaient lieu en même temps en France…

Deuxième caractéristique : le mouvement se construit à côté ou en parallèle des grands partis de gauche et d’extrême gauche. Ainsi, c’est une équipe de profs qui avaient lutté contre Allègre qui a monté le premier comité Palestine parisien, et c’est l’association Droits devant qui a organisé les missions civiles de protection. De même, les premières manifestations importantes ont été animées par l’Association des Palestiniens de France ou le MIB (Mouvement Immigration Banlieue). L’émergence de toutes ces initiatives incarne une volonté de résistance, une remontée d’un internationalisme que ne portent plus les grandes organisations de gauche. Faute d’être suffisamment occupé par les organisations d’extrême gauche, le vide à gauche de la gauche se remplit avec d’autres regroupements. On pourrait d’ailleurs rapprocher ce phénomène de celui des comités ATTAC… Militants, ex-militants politiques, syndicaux, associatifs, se retrouvent pour agir " hors cadre ", souvent sans l’aval de la direction de leur organisation, avec des gens non organisés.

Troisième caractéristique, liée à la seconde : le mouvement fonctionne sans direction politique unifiée. Christian Picquet, de la LCR, anime depuis des mois une coordination où siègent les partis, syndicats, grandes associations. Mais sa légitimité est très contestée par le MIB et beaucoup d’associations issues de l’immigration, les Palestiniens les plus radicaux, les associations confessionnelles, etc qui la trouvent trop timide et peu efficace. Ceux-ci constituent d’ailleurs un pôle à part qui a déjà montré sa capacité à mobiliser. Entre les deux, les comités Palestine, derniers nés du mouvement mais dont le développement explosif, l’énergie militante et la radicalité donnent à penser qu’ils pourraient former un troisième pôle, apte à faire le lien entre les deux autres.

Quelle solidarité ?

Nous avons donc aujourd’hui un grand mouvement de solidarité internationale mais complètement différent de ceux de ces dernières décennies. Alors que le mouvement de solidarité avec les Noirs d’Afrique du sud avait été construit ou du moins piloté par le PCF, les comités Vietnam par les maoïstes et les trotskistes, les comités Chiapas par les libertaires, cette fois, l’initiative, multiforme, est venue d’en bas.

Cette situation inédite s’explique de plusieurs manières : d’abord, l’association France Palestine solidarité (AFPS), vieille association qui aurait eu vocation à organiser la solidarité n’a pas su prendre la mesure de ce qui se passait. Des décennies passées dans les couloirs des institutions françaises et palestiniennes ont rendu sa direction incapable simplement d’organiser des cortèges dans les manifestations…Ensuite, les tergiversations des directions de la gauche et de l’extrême gauche face aux pressions idéologiques, leur crainte, pendant tout le début de la seconde Intifada, d’être taxées d’antisémitisme ou assimilées aux islamistes les ont paralysées. Alors qu’elles auraient pu prendre la tête du mouvement, elles n’ont cessé de freiner, n’ont pas sorti de matériel, refusé d’organiser des rassemblements dans les quartiers populaires. Mais la pression d’en bas était telle pour organiser la solidarité que les militants de terrain ont pris des initiatives ou participé à l’émergence de toutes sortes de regroupements. Militants qui se retrouvaient dans une situation schizophrénique : animateurs de comités qui cherchaient à mobiliser alors même que les directions refusaient de préparer des apparitions publiques.

Quelles tâches ?

Elles sont enthousiasmantes. Des dizaines de milliers de personnes veulent se battre. L’urgence est d’accueillir tous ces gens. Dans un comité, une association, une section de l’AFPS, peu importe. L’essentiel est d’avoir une ligne de téléphone, des affiches et tracts photocopiés, et surtout des réunions pour échanger sur la situation, s’informer, s’organiser.

L’unité est la question essentielle. Toute personne qui veut lutter pour que s’arrêtent les massacres des Palestiniens, qu’ils aient enfin un Etat souverain, que les colonies israéliennes soient démantelées, que les réfugiés aient droit au retour et qui refuse toute sorte de racisme ou d’antisémitisme doit pouvoir travailler avec nous. Juifs et musulmans, Français et immigrés, réformistes et révolutionnaires, nous construisons ensemble, sans exclusive, sans élitisme. Ce que le révolutionnaire appelle impérialisme, un musulman l’appellera injustice : apprenons à reconnaître derrière les apparentes incompatibilités, des objectifs communs, à travailler ensemble. Non par démagogie ou facilité mais parce que nous avons besoin de tout le monde et aussi parce que notre géographie politique ne connaît que les frontières de classe et non les frontières communautaires.

Quels objectifs se fixer ? Il est très émouvant de constater l’imagination que développent les militants pour aider la Palestine. Missions civiles, boycott de produits israéliens, dons du sang, parrainages d’enfants, jumelages, appels de personnalités, envoi de médicaments…tout ou presque est essayé. Cette multiplicité est évidemment une richesse et la marque d’un mouvement en pleine croissance.

Dans un tel contexte, deux erreurs sont à éviter. Il ne faut pas entrer dans une logique de concurrence, d’autant plus que ce sont souvent les mêmes personnes qui font toutes ces activités sous différentes casquettes. En outre, le mouvement commence à être si puissant qu’il est possible tout à la fois d’organiser des actions (Védrine est parfois réveillé aux aurores par des pétards et sifflets) tout en préparant une manif et en allant donner son sang. Face à ce bouillonnement, les tâches des révolutionnaires devraient surtout être de faire circuler l’information, de faire connaître les initiatives qui marchent en favorisant les mises en réseau, en construisant des coordinations et surtout de développer le débat politique. Autre erreur : chercher à unifier le mouvement par en haut en proclamant une nouvelle grande organisation de solidarité. Ces derniers mois, aucune des diverses coordinations autoproclamées n’a réussi à devenir la direction effective du mouvement même si elles ont pu être à l’origine de certains événements. Toutes sortes d’expérimentations politiques sont en cours et aucun regroupement n’a encore fait la preuve qu’il était capable de développer et faire gagner le mouvement. La structuration en réseau souple intégrant des organisations, des objectifs et des méthodes divers doit donc être maintenue. Par contre, nous devons favoriser toutes les initiatives convergentes, par exemple en faisant en sorte que le premier mai, partout en France, soit un premier mai de solidarité avec les Palestiniens.

Développer le débat

Pour les révolutionnaires, une tâche essentielle doit être de développer et organiser le débat politique qui commence dans le mouvement. Toute une série de questions sont discutées : quelle position par rapport aux attentats palestiniens, que peut-on attendre des Etats et de la gauche, l’antisionisme est-il un antisémitisme, quelle est la nature d’Israël, faut-il voter Chirac (qui serait pro-palestinien)… Impossible évidemment d’aborder ici toutes ces questions.

Notons simplement que ce qui se passe dans le mouvement de solidarité est un peu de même nature que ce qui se passe dans ATTAC par exemple. Les débats qui s’y développent sont éminemment politiques même si de nombreuses personnes prétendent agir en dehors des cadres " politiques " et les questions posées interrogent l’ordre impérial jusqu’à ses racines. De la clarification de ces débats, de la définition d’une stratégie efficace dépend non seulement l’avenir du mouvement de solidarité mais aussi, en partie la recomposition en cours, idéologique et organisationnelle, à gauche de la gauche, la possibilité de faire émerger rapidement en France une force politique nouvelle, un nouvel internationalisme.

Pour le dire plus nettement, prenons l’exemple de la question de l’ONU. Si l’arrêt du processus de paix, la deuxième Intifada, l’élection de Sharon, l’aggravation continue de la situation des Palestiniens conduisent certains militants à rechercher une solution " par en haut ", les révolutionnaires doivent rester fermes. Sur le fond, l’espoir que l’ONU, paralysée depuis 50 ans sur la question palestinienne, multipliant les résolutions non suivies d’effet, alignée aujourd’hui sur une politique extérieure américaine agressive, pourrait faire quelque chose est utopique. Imaginer que les grandes puissances qui constituent le conseil de sécurité pourraient par la force imposer un Etat palestinien et affaiblir un allié aussi sûr qu’Israël particulièrement dans la période d’après le 11 septembre nous semble une erreur. Erreur démobilisatrice, puisqu’il faudrait s’en remettre aux Etats pour traiter la question, erreur démoralisante puisqu’il n’y aura pas d’intervention dans le contexte actuel. Il faut donc fixer au mouvement des objectifs qui permettent de faire bouger les choses : peser sur l’Etat français pour qu’il cesse les ventes d’armes à Israël pourrait être un meilleur objectif. Même si nous ne sommes pas entendus, il faut prendre date et débattre de ce genre de questions. L’avenir du mouvement de solidarité et de la gauche de la gauche en dépend.

Au travail !

En 1994, le régime d’apartheid sud-africain a été brisé. Non par l’intervention de l’ONU, mais par un gigantesque mouvement mondial de solidarité avec la révolte des Noirs. Aujourd’hui, alors qu’une large frange de la jeunesse s’engage pour une autre mondialisation, que les résistances européennes à la guerre s’amplifient, la lutte des Palestiniens peut rencontrer un nouvel écho. D’ailleurs, l’accueil que reçoivent nos tracts, la réapparition de multiples comités et associations de soutien, des sondages récents, montrent qu’une large sympathie pour le peuple palestinien existe en France. A nous de contribuer à lui donner les moyens d’apparaître et de s’exprimer d’une manière crédible, visible, efficace.

Bertrand Lazard-Peillon (LCR, Solidarité Palestine 18°)
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