Porto Alegre et après






" Quelques jours après Davos 2000 [le World Economic Forum de Davos qui depuis 30 ans regroupe les élites du monde entier], deux responsables associatifs brésiliens et le président d'Attac France se retrouvent à Paris pour discuter de la création d'un contre-Forum économique mondial. Il ne s'agit pas uniquement, pour eux, de créer un lieu de plus pour critiquer la mondialisation libérale, mais surtout de proposer un rendez-vous d'échange d'expériences et de formulation de propositions alternatives émanant des sociétés, tant du Nord que du Sud. Il s'appellerait Forum social mondial (FSM) et se tiendrait l'année suivante, exactement aux mêmes dates que celui de Suisse." 1

Le FSM en était à sa seconde édition au mois de février 2002 à Porto Alegre, dans le l’Etat du Rio Grande Do Sul, au Brésil.

Cet événement a dépassé de loin ses objectifs initiaux, ne serait ce que numériquement et médiatiquement, il a explosé son concurrent libéral : 50 000 personnes, 4 900 organisations de 131 pays étaient représentées, soit trois fois plus que la première édition. Ils animent quelques 160 séminaires, 28 conférences et 700 débats.

L’événement est très médiatisé, le site officiel du FSM a connu un rythme de 550 000 accès par jour et celui d’Attac-France 15 000 accès à l’heure. Jamais dans l’histoire du monde un mouvement de solidarité international n’aura atteint une telle popularité, une telle diversité et une telle audience médiatique et politique : 2 000 journalistes ont fait le déplacement.

Les débats et manifestations se sont déployés 5 jours durant dans toute la ville. Sa visibilité n’est donc plus liée au bon vouloir des riches du monde à se mettre en scène dans les réunions où les milieux d’affaires côtoient les dirigeants politiques à Seattle, Gênes ou Barcelone. Le mouvement contre la mondialisation capitaliste a ainsi trouvé un point de ralliement et l’on annonce déjà des forums sociaux continentaux en Italie puis en France. De plus, les forums de discussions et ateliers de travail contrastent sérieusement avec la réputation violente des grandes manifestations anti-mondialisation. Ils donnent une orientation plus réfléchie et renforcent la crédibilité du mouvement sans en nier les aspects combatifs et la volonté de changer radicalement de société. Le Finantial Times soulignait fort justement  cet équilibre : "Les protestataires sont en train de gagner. Ils gagnent dans les rues. Ils vont dans les esprits. "
 
 

Le parti des travailleurs crée Porto Alegre.

La capitale de l’Etat Rio Grande do Sul est gouvernée par le puissant parti des travailleurs brésiliens, le plus grand parti de gauche d'Amérique latine. Il représente une large partie du mouvement populaire au Brésil. Le PT est né de la résistance à la dictature militaire. Il a été fondé en 1979 lors du Congrès des métallurgistes, mécaniciens et électriciens de l'Etat de São Paulo. C'est le premier parti de gauche à voir le jour dans la phase finissante du régime militaire. L’émergence du parti est à mettre en parallèle avec l’histoire de cette région. Véritable bastion de la lutte de libération nationale au XIX siècle, cet Etat du Rio Grande Do Sul a été le seul à s’opposer au coup d’Etat militaire de 1964 :

" Le PT rassemble tout ce que la gauche brésilienne compte, ou presque, de militants : des socialistes-chrétiens aux communistes en passant par les luxembourgistes, les trotskistes et les communistes conseillistes (…) Cette organisation et d’abord celle qu’exècre la droite, celle qui la menace. Avec 800 000 adhérents, dont 100 000 dans le seul Rio Grande do Sul, le parti des travailleurs est plus qu’une machine électorale. C’est un rassemblement qui fait corps avec le mouvement syndical et celui des travailleurs sans terre, organisation toujours présente dans les mobilisations contre les privatisations et les licenciements, d’autant plus légitime que son histoire se calque sur celle du mouvement populaire brésilien né dans la nuit militaire(…) Le PT n’aurait jamais vu le jour sans le soutien de l’Eglise progressiste, celle de la théologie de la libération, et le MST [Mouvement des Sans-Terres] n’aurait tout simplement pas existé ; il en est issu. Quant à la Centrale unique des travailleurs (CUT), aujourd’hui première confédération syndicale du pays, c’est avec la bénédiction de l’église progressiste qu’en 1984 des militants du PT l’ont créée. "2

Entre démocratie et gestion

Mais comme tout parti réformiste, le PT doit se poser la question du pouvoir et de la gestion de l’Etat. Il est tiraillé d’un côté par un discours et une pratique dirigés vers les travailleurs et de l’autre par les intérêts des capitalistes.

De par l’application de la dite ‘démocratie participative’ depuis 10 ans, il aura contribué à populariser à travers le monde une façon plus démocratique de gouverner : la mairie de Porto Alegre associe la population au vote de 10% du budget de la municipalité. Mais il n’en reste pas moins que des alliances avec le patronat se tissent et notamment une possible alliance électorale de Lula, le candidat du PT aux prochaines élections présidentielles, avec la droite brésilienne fait déjà mouche au sein du parti.

Il faudra donc s’attendre à une certaine polarisation au sein du PT entre d’une part une volonté de conserver l’Etat du Rio Grande Do Sul et pour cela de s’associer avec la bourgeoisie et d’autre part suivre les aspirations de justice des travailleurs brésiliens.

Porto Alegre devient capitale de la contestation

Il s’agit d’abord pour le PT de s’assurer une légitimité forte d’un soutien international et de liens avec les sociales démocraties européennes.

La participation de Lula au meeting de Lionel Jospin à Bordeaux en est l’illustration la plus forte. Il offre en même temps au Parti socialiste une belle caution de gauche qui lui permet de continuer sur sa lancée de récupération du mouvement.

De plus, l’unité formelle et la relative paralysie fonctionnelle due à une composition rassemblant des courants politiques variés confèrent au mouvement une plate-forme d’apparition stable où parlementaires, députés et bureaucraties peuvent apparaître sans trouver d’opposition trop gênante : " L’opposition de gauche au PT est extrêmement faible à Porto Alegre. Par son histoire et par sa capacité à rassembler, le Parti des travailleurs occupe tout l’espace politique. "3

L’Etat du Rio Grande Do Sul s’est aussi fait l’écho des revendications du mouvement contre la mondialisation capitaliste. La lutte des paysans sans-terre en est l’une des grandes illustrations : " Sur les 10 dernières années, plus de 1 000 hommes et femmes ont été assassinés au Brésil pour le seul motif d’avoir revendiqué un autre partage des terres dans un pays qui détient la médaille d’argent au concourt mondial de l’inégale répartition de terres : 1% des propriétaires détiennent 44% des terres tandis que 53% des agriculteurs se partagent 3% de la surface agricole. "4

Leur position anti-OGM, la décision de Lula d’interdire les champs transgéniques et le saccage d’un champ de la firme américaine Monsanto par les paysans sans-terre ont eu de nombreuses conséquences. Ils se sont aussi fait écho de la lutte de la confédération paysanne et de José Bové, figure emblématique qui lutte contre le productivisme agricole.

La question de l’annulation de dette des pays sous-développés est aussi l’une des revendications centrales du mouvement et un axe de campagne du PT. Elle donne un réel contenu à la présence du FSM sur le sol brésilien car ce pays est l’un des plus endettés du monde, avec 230 milliards de dollars, prés du double de la dette argentine.
 
 
 
 

Le nouveau rendez-vous des syndicats et des politiques "

Telle est l’expression du journal Le Monde du 27 et 28 janvier pour caractériser Porto Alegre dans un dossier de huit pages.

A Gênes déjà le mouvement s’était avéré être une force politique à part entière. Le second FSM confirme ce gain croissant de popularité et les responsables politiques et syndicaux vont devoir compter avec ce nouvel électorat de gauche. En atteste la présence pour la France de six ministres, deux conseillers de Matignon et un de l’Elysée, trois candidats à l’élection présidentielle (Noël Mamère, Olivier Besancenot et Jean-Pierre Chevènement), et enfin François Hollande et Marie-George Buffet, dirigeants du PS et du PC.

Un forum syndical s’est crée à l’initiative de la CES et de la CISL. La CGT et la CFDT y ont envoyé des représentants malgré la réticence de leur bureaucratie qui ne peuvent plus ignorer un mouvement qui rentre fortement en résonance avec les revendications de leurs adhérents. Pierre Rousset poursuit : " Aux Etats-Unis même, là où le ‘tassement’ et la division du mouvement ont été bien réels après le 11 septembre, la tenue du Forum économique mondial de Davos-New York a été l'occasion pour l'AFL-CIO et les autres composantes de reprendre (modestement) l'initiative sur le terrain des résistances socio-économiques au modèle libéral ".
 

Le mouvement contre la mondialisation capitaliste tend donc à s’implanter dans le mouvement ouvrier.

L’implication totale de la CUT (Centrale Unique des Travailleurs) dans la construction du second FSM démontre aussi que de tels schémas sont possibles ailleurs. Les manifestations de 500.000 personnes à Barcelone et soutenues par 80% des habitants sous le slogan ‘Contre l’Europe du capital et de la guerre’ et de trois millions à Rome contribuent à généraliser un sentiment de révolte à l’égard du système dans son ensemble, sentiment ravivé par une Europe de plus en plus gagnée par la droite ( Espagne, Portugal, Italie, Danemark, Autriche) et les sociales démocraties qui optent pour une politique libérale ( GB, Allemagne).

Dans quelle mesure ce mouvement se liera-t-il au mouvement ouvrier à l’avenir ? On peut aisément affirmer que face à la crise du système, un niveau de conscience politique général de la société ne peut faire qu’augmenter. Il incombe aux révolutionnaires de démontrer qu’il faut un changement radical de la société et donner une direction politique et socialiste au mouvement.

Nicolas Zahia
Cet article a été publié en mai 2002 dans Socialisme International N° 3
Je veux vous envoyer des commentaires sur cet article

Je veux recevoir votre bulletin électronique mensuel

                        poing rougeSocialisme International   anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
Site web de la LCR       Liens      Bibliothèque anticapitaliste Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique