Les luttes de classes en France (2)

1995 : le Grand tournant

A de longues périodes de " paix sociale " succèdent de brusques explosions de colère. Ces mouvements apparemment chaotiques s'expliquent par le conservatisme de la psychologie humaine. Elle retarde toujours sur le développement économique et social. C’est dans la lutte que la conscience des hommes et des femmes se modifie, rattrape son retard et progresse à pas de géant. L’année 1995 illustre ce processus, comme nous le montre Stéphane LANCHON.

En 1994, le nombre de journées non travaillées pour grève est de 226 000 pour la fonction publique et de 520 000 dans les entreprises publiques et privées. Mais le second semestre est marqué par une reprise des conflits portant sur les salaires. En 1995, les chiffres seront respectivement de plus de 3,5 millions et de 2,1 millions.

Au cours de premier semestre de 1995, des grèves salariales éclatent dans l’automobile (Renault) et l’agro-alimentaire (Danone). Le second semestre est le théâtre d’un mouvement étudiant, puis surgissent des grèves en masse dans le secteur public. Ce sont les plus grandes grèves depuis 1968. Leurs caractéristiques en font un tournant dans le cours de la lutte des classes.

Chirac et la " fracture sociale "

Sur le plan politique, la campagne présidentielle est le prologue de cette explosion. Le premier tour de ces élections est dominé par le duel entre deux candidats du RPR, le Premier ministre Balladur et le leader du parti, Chirac.

Balladur incarne le libéralisme et la continuité. Chirac, en tacticien mais non en stratège, se lance dans la compétition avec pour thème central la lutte contre la " fracture sociale ". Renouant avec la tradition gaulliste, le président du RPR tient un discours populiste. Il occupe le terrain à gauche, déserté par le PS, qui ne s'est pas encore remis du désastre des législatives de 1993.

Au premier tour, le tiercé gagnant est Jospin, Chirac et Balladur. L’actuel président de la République distance de peu son collègue du RPR. Avec 21 % des voix, le leader socialiste opère un redressement de son parti. Le FN se maintient à environ 15 %. La seconde surprise est le score d’Arlette Laguiller (5 %), signe d'une radicalisation. Au second tour, Chirac l’emporte sans difficulté. Il attire la majorité relative du vote des femmes et des jeunes et mord sur l’électorat populaire.

Juppé : la facture sociale

La farce de la " fracture sociale " cesse rapidement avec la constitution du gouvernement de droite. Juppé est Premier ministre, flanqué de Madelin au ministère de l’Economie. Leur fibre sociale se réduit à un fil de soie. Dès l’été, la TVA est augmentée de deux points. A la rentrée, le 4 septembre, Juppé annonce le gel des traitements des fonctionnaires pour 1996.

En réponse, pour la première fois depuis 1977, les sept fédérations de la fonction publique appellent à une journée nationale d’action pour le 10 octobre. Ce jour-là, la préfecture de Paris annonce 22 000 manifestants, mais le gouvernement reconnaît que la moitié des cinq millions de salariés du secteur public ont débrayé. Dans l'ensemble du pays, on dénombre 350 000 manifestants.

Le 25 octobre, tandis que la direction de la SNCF présente un contrat de plan avec l'Etat prévoyant la fermeture de plusieurs milliers de kilomètres de voies ferrées, la grève est bien suivie dans l'entreprise. Le lendemain, Chirac révèle la priorité de son gouvernement pour les deux années à venir : la réduction des déficits publics. La cure d’austérité se précise et le président achève de dissoudre le " malentendu " de sa campagne électorale.

Les cinq confédérations de salariés, rejointes par la FSU, la FEN et l’UNSA, signent une déclaration commune sur l’avenir de la Sécurité sociale et appellent à une journée nationale d’action pour le 14 novembre.

Juppé déclare la guerre

A l’Assemblée nationale, le 15 novembre, la droite ovationne Juppé qui présente son " plan de réforme de la sécurité sociale " et forme son second gouvernement. Le lendemain, Libération titre : " Juppé l’audace : traitement de choc pour combler le déficit de la Sécurité sociale". La gauche se tait. Si durant les deux septennats, elle a appliqué une politique de rigueur, une politique de " petits coups ", la droite entend mener une offensive de grande envergure.

Le plan Juppé prévoit la création d’un nouveau prélèvement sur tous les revenus, le remboursement de la dette sociale (RDS), pour combler le " trou " de la Sécurité sociale. La maîtrise des dépenses de santé est à l’ordre du jour, ce qui revient à instaurer une gestion purement financière de l’assurance maladie. Enfin, le dernier volet du plan prévoit l’allongement, pour les fonctionnaires et les agents de l’Etat, de 37 ans et demi à 40 ans de la durée des cotisations retraite. Juppé veut infliger aux salariés de l’Etat la même défaite que ceux du privé avaient subi.

La tactique de la clique chiraquienne s’inspire de la politique de Thatcher (1979-1991), qui a entrepris d’affaiblir le mouvement syndical, pour imposer les privatisations, etc. L'attaque vise la fonction publique et les entreprises publiques. Selon les catégories, le taux de syndicalisation y atteint et dépasse parfois les 20 %. Il est plus élevé que la moyenne nationale (9 %). Plus déterminant encore, le centre de gravité de la combativité s’est déplacé vers le secteur public depuis 1985 (voir Socialisme n° 2), en particulier chez les cheminots et les agents de la RATP. Même si les mouvements précédents ont eu des résultats mitigés, la confiance n'y a pas été entamée.

Divisions syndicales, agitation étudiante

Une fracture s'opère dans le mouvement syndical, déjà dominé par des divisions à répétition. Nicole Notat, secrétaire générale de CFDT, approuve la politique de Juppé. Elle reçoit le soutien d’hommes politiques de gauche et d'intellectuels proches de l'aile social-chrétienne du PS.

Si la CFDT accentue son glissement vers la droite, Force ouvrière (FO) opère un virage à gauche, rompant partiellement avec son passé " conciliateur " et rejoint la CGT. La nouvelle ligne confédérale de FO s'explique par deux facteurs : c'est dans la fonction publique que le syndicat a ses plus grosses fédérations et le plan Juppé menace directement les positions de la bureaucratie syndicale, comme la présidence de l'assurance maladie. Le changement de cap est d'autant plus spectaculaire que Marc Blondel, son secrétaire général, a soutenu Chirac lors des présidentielles. Il lance une proposition de manifestation interprofessionnelle pour le 28 novembre, rejetée par la CFDT mais acceptée par la CGT.

Début octobre, un mouvement étudiant portant sur les conditions d’étude démarre à Rouen. Malgré la répression, les étudiants restent mobilisés et sont rejoints par les universités toulousaines. Puis l'agitation gagne d'autres régions. Le 7 novembre, Bayrou, ministre de l'Education, annonce un " plan d'urgence ". Le 21 novembre, les étudiants défilent en nombre à Paris. Le lendemain, le ministre annonce l'ouverture de négociations et un plan d'urgence. Au cours des semaines suivantes, c’est le reflux du mouvement. En de nombreuses villes, à Toulouse et Rouen notamment, le combat des étudiants, qui a fait reculer le ministre, inspire les grévistes du public.

Bureaucraties sous contrainte

Toutes les fédérations de la fonction publique et du secteur public ont appelé à une journée nationale d'action le 24 novembre, contre le plan Juppé et la remise en cause des retraites. Le leader de la CGT, Louis Viannet, déclare que l'importance de la mobilisation constitue un test crucial pour les syndicats. " Le crédit du syndicalisme est à ce prix. Si d'aventure il restait empêtré dans des considérations de boutique, il devra s'attendre à un jugement sévère des salariés ".

Au cours des grèves de 1986-1989, les syndicats étaient restés empêtrés dans des " considérations de boutique ". Ils s’étaient divisés et avaient affaibli les luttes. Cette période avait été caractérisée, entre autres, par la floraison de coordinations de grèves. Elles s’étaient formées aussi bien dans les secteurs sans tradition syndicale (étudiants, infirmières) que dans les bastions du syndicalisme (SNCF, La Poste).

Pour les bureaucraties syndicales, l'enjeu est de taille. Leur crédit s'est effondré parmi les travailleurs, tant dans les nouvelles couches de salariés que dans les catégories traditionnelles. Elles doivent prouver, pour rester les interlocuteurs privilégiés du patronat, qu'elles sont représentatives du monde salarial. Cette preuve, elles doivent l'apporter aux travailleurs par la recherche de l'unité d'action. La pression de la base se fait sentir pour une action unitaire.

Marée montante

Le 23 novembre, les premières assemblées générales dans les dépôts de la SNCF votent la grève de 24 heures reconductible. Le lendemain, la participation est moins forte que le 10 octobre, mais il y a deux exceptions, la RATP et la SNCF, où le taux de grévistes passe de 75 à 81 %. A Paris, la manifestation rassemble plus de 20 000 personnes. Aux agents de l'Etat se joignent des étudiants, des délégations de Peugeot, de Renault, de Dassault ou encore de Thomson, Alcatel et Ford. Nicole Notat veut défiler. Elle fuit sous les huées des militants de sa centrale. En province les défilés rassemblent des centaines de milliers de salariés. Les services de police dénombrent comptent près de 500 000 manifestants.

Le quotidien Le Monde est obligé de reconnaître : " Ce qui devait être une journée de protestation contre l'allongement de la durée de cotisations des agents de l'Etat devient un gigantesque cri de mécontentement contre le Premier ministre et son plan de réforme de la Sécurité sociale ".

Le samedi 25 novembre, est la date fixée depuis un moment par les associations qui se battent pour les droits des femmes. La mobilisation est importante. Plus de 30 000 personnes manifestent, ce qui ne s'était pas vu depuis plusieurs années. Ce n'est que rétrospectivement que l'on peut faire le lien entre la vague de grèves qui va se produire et cette manifestation. La colère couve sous les cendres.

Durant le week-end, dans les dépôts SNCF, les assemblées générales continuent de reconduire la grève. Dès le 27, la paralysie ferroviaire s’amorce. A Lille, Mulhouse, Marseille, Toulouse et ailleurs, les dépôts sont en grève. Les arrêts de travail s'étendent à la RATP. Les premiers à y débrayer sont les conducteurs de métro et de RER. En région parisienne, sur 22 dépôts d'autobus, cinq font grève avec occupation, trois sont perturbés.

Le lendemain, le mouvement gréviste gagne les centres de tri de La Poste. Le réseau ferroviaire ne fonctionne déjà plus. A la SNCF, le taux de grévistes dépassent les 90 % dans certains services. Une partie de l'encadrement les soutient et d'autres se joignent directement au mouvement.

Les syndicats d'EDF-GDF appellent à une journée nationale le 30 novembre pour s'opposer à la déréglementation de l'électricité dans le cadre de la " construction européenne ". La direction reconnaît que 52 % des employés ont débrayé. A La Poste, le taux de participation oscille entre 50 et 90 %. Plus de la moitié des centres de tri sont bloqués. Le 30 novembre, 60 000 manifestants défilent à Paris, 30 000 à Toulouse, 17 000 à Grenoble, 10 000 à Tours. La grève se répand comme une traînée de poudre et les salariés descendent massivement dans les rues.

Grèves en masse et soutien populaire

Le 1er décembre, le gouvernement et le RPR tentent d'organiser une riposte politique. Le parti gaulliste est chargé de créer des " comités d'usagers ". En région parisienne, comme ailleurs, tous les transports en commun sont paralysés. En plein hiver, des centaines de kilomètres de bouchons se forment autour de Paris. Des millions de gens se déplacent tant bien que mal, s'aidant les uns les autres, redécouvrant qui le vélo, qui les rollers. Pourtant, la contre-manifestation des " comités d'usagers " ne réunit que 3 000 personnes le 2 décembre. Huit jours plus tard ils ne sont que 1 500 à protester.

Un sondage publié par un quotidien à grand tirage, Le Parisien, permet de comprendre l'échec du RPR : 39 % des sondés soutiennent les grévistes et 23 % leur manifestent de la sympathie. Le soutien à la grève est massif parmi les salariés du public (81 %), important parmi ceux du privé (62 %) comme parmi les chômeurs (62 %) et très majoritaire parmi les étudiants (75 %). Le sentiment de " grève par procuration " se répand parmi les salariés du privé.

Les grèves en masse s’étendent. Les enseignants entrent dans le mouvement, tout comme les agents hospitaliers. Des débrayages ont lieu dans les ministères. Une section syndicale est créée à Matignon. Les employés des Douanes et, localement, les agents communaux participent à la grève.

Indiscutablement, le cœur et le fer de lance de la mobilisation sont constitués par les cheminots. Ils sont en tête de tous les cortèges. Leurs torches rouges colorent non seulement les nuits hivernales mais surtout l'ambiance politique du pays.

De même que les grèves qui s'étendent, lors de chaque nouvelle journée d'action nationale, ce sont des masses de plus en plus nombreuses qui défilent. Le 5 décembre, ils sont au moins 800 000 à battre le pavé, dont 50 000 manifestants à Bordeaux dont le maire est Juppé, le même nombre à Toulouse, 40 000 à Rouen, 25 000 au Mans ou encore 10 000 au Puy-en-Velay, qui compte 35 000 habitants !

Lors de la journée interprofessionnelle du 7 décembre, les syndicats annoncent 1,3 millions de participants aux centaines de manifestations. Les grèves se propagent au transport aérien et aux houillères de Lorraine (région de forte tradition de lutte). Les mineurs s'affrontent aux vigiles de la direction.

Depuis le 6 décembre, les transports marseillais sont touchés par la grève pour l’égalité des salaires et contre le double statut : les nouveaux embauchés perçoivent des salaires inférieurs pour des journées plus longues.

Une catégorie de travailleurs, les employés des transports publics, par la combativité et la confiance qu’elle exprime, entraîne de larges secteurs derrière elle. De nombreux salariés sont dans l’attente du moment où " ça va bouger ". Pour donner une vue d'ensemble grèves de 1995, il faudrait étudier dans les différentes régions comment s'est déroulé localement le mouvement. Disons que le sud et l’ouest de la France ont connu les plus fortes mobilisations. Des manifestations en grand nombre se sont déroulées dans de petites villes, traduisant la profondeur du mouvement. Dans plus d'une ville les records de mobilisation de Mai 68 ont été dépassés.

L'apogée

Le gouvernement commence à reculer. Un " médiateur " est nommé pour résoudre le conflit à la SNCF. Puis, au journal télévisé de 20 heures du 10 décembre, le Premier ministre accepte le principe d'un " sommet social " réclamé la veille par les syndicats. Dans le même élan il affirme : " Il n'est pas question de remettre en cause l'âge de départ à la retraite des conducteurs ".

Juppé lâche du lest et cherche à diviser les syndicats dont les directions ne demandent qu'à négocier. Il veut semer la confusion parmi les grévistes. Tandis qu'il s'exprime à la télévision, 20 000 manifestants défilent à Bordeaux en scandant : " On n'est pas fatigués, Juppé tu vas craquer ! "

Les ouvertures gouvernementales produisent l’effet voulu sur les directions syndicales. La CFTC-cheminots appelle à la reprise, ainsi que la FEN, mais sans grand écho. Une nouvelle journée interprofessionnelle est organisée par la CGT, FO, FSU et les SUD pour le 12 décembre. Ce jour-là, les organisateurs dénombrent plus de 2 millions de manifestants. A l'issue de cette journée d'action, la CGT et la FSU lancent un appel à une nouvelle démonstration de force le 16 décembre.

Le 13, Juppé annonce le sommet social pour le 21 décembre. On note des premiers signes de reprise à la RATP, mais les grèves se propagent aux transports publics des grandes villes et atteignent aussi les services des éboueurs. Le 15 décembre, le PDG de la SNCF donne sa démission et le contrat de plan est " gelé ".

Au soir du 16 décembre, le ministère de l'Intérieur a recensé " 165 manifestations " à travers le pays. Les syndicats organisateurs annoncent deux millions de participants. Il y a des signes de reprise à la SNCF, mais en nombre d'endroits la grève se poursuit jusqu'au 18 et au-delà. Elle reprend le 19 à Rouen où les cheminots réclament le paiement des jours de grève. La manifestation du 19 décembre à l'appel de la FSU et de la CGT marque un recul de la mobilisation. Mais le 21 décembre, alors que se tient le sommet social, les agents d'EDF-Bordeaux en sont à leur 23e jour de grève.

La rencontre au sommet entre Juppé et les confédérations n'aboutit qu'à la confirmation des reculs déjà annoncés. Le conflit à Marseille s'achève début janvier et les traminots obtiennent satisfaction par l'abrogation du double statut.

Nature du mouvement

Nombre de commentateurs " impartiaux " ont vu dans cet hiver chaud un " sursaut ", un " combat d'arrière-garde ". Ils ont encore accolé l'étiquette " corporatiste " à la Grande grève de 1995.

Dénoncer le " corporatisme " des grèves ou d'une grève en particulier, c'est en réalité s'opposer à toute la lutte de classe des travailleurs salariés. Le travailleur qui ne lutte pas pour améliorer ses conditions de travail ou les défendre, n'a pas la confiance pour s'engager dans des luttes plus générales. Sans le " corporatisme " (en fait, la lutte sectorielle), entendu comme la défense des conditions de travail, il ne saurait y avoir de mouvement syndical. Pour les salariés, s'organiser et lutter contre l'esclavage économique qui pèse tous les jours, c'est l'abc de la lutte des classes.

La qualification de " corporatisme " ne tient pas pour le mouvement de novembre-décembre. Les luttes sectorielles sont le premier pas pour des luttes plus globales. Les grèves en masse de l'hiver 1995 en sont l'illustration. C'est ce qu'exprime un cheminot interrogé après une semaine de lutte : " Au début j'étais en grève en tant que conducteur, puis en tant que cheminot, puis en tant que fonctionnaire [...] Maintenant je suis en grève en tant que salarié ".

De même, les slogans ont évolué, traduisant le cheminement de la conscience de millions d'individus. Aux revendications concrètes sur les régimes spéciaux de retraite a succédé la revendication de retrait du plan Juppé. S’il y a un slogan nous vient de l’hiver 1995 c’est bien le " Tous ensemble ! Tous ensemble ! ". Mais il ne faut pas oublier le " La Sécu aux travailleurs ! On s'est battu pour la gagner, on se battra pour la garder ! ". Les travailleurs en lutte veulent non seulement défendre la condition de l'ensemble des salariés, mais comprennent qu'il est nécessaire et possible de revenir sur des attaques du passé. Ainsi émerge le slogan : " Trente-sept ans et demi pour tous, public et privé ! "

C'est dans l'action que les salariés prennent conscience de leur pouvoir réel dans la société. La conscience de classe se renforce, et comme le disait un cheminot, au lieu de faire marcher les trains, les grévistes font marcher les idées.

Démocratie et auto-organisation

Les assemblées générales représentent le premier stade de l'auto-émancipation des travailleurs. Cette auto-organisation est l'embryon de la démocratie ouvrière.

Interrogé quelques temps après les grèves, un employé de la RATP livre un témoignage qui mérite d’être largement cité. Il explique le rôle et l'importance des assemblées générales :

" Toutes les décisions ont été prises en AG, à la majorité, et ces décisions ont été suivies [...] Les AG duraient parfois deux heures, avec une expression très diverse, et les réflexions plus politiques, sur Maastricht notamment, sont d'abord venues des collègues, pas des leaders syndicaux. C'est aussi par l'AG, et celles des autres, qu'on avait des nouvelles des autres boîtes. D’autres d'autres venaient chez nous et nous envoyions des gars dans d'autres AG : chez les enseignants à St Ouen, dans d'autres dépôts RATP, chez les cheminots, à la fac de St Denis [...] Des contacts interprofessionnels extrêmement riches ont été noués de cette façon, directement d'entreprise à entreprise, et on en savait parfois plus que notre syndicat ". Il conclut : " Cette grève a été gérée à la base, par les AG [...] C'est une grande leçon pour l'avenir. Il faut maintenant prendre pleinement en compte que les gens ne veulent plus être des exécutants : chacun compte pour un et personne ne veut que quelqu'un s'exprime à sa place ".

Cela apporte un démenti aux idées selon lesquelles le socialisme étoufferait l'individu. En réalité c'est dans l'action collective que l’individualité s'affirme le mieux. L’individu est libéré des chaînes capitalistes ; il contrôle à ce moment sa vie ; il prend conscience de sa valeur mais aussi de celle de ses collègues.

Un responsable de la FSU résume ainsi l'état d'esprit de ses collègues à la base : " On avait des copains pour qui la question de la retraite, c'était loin. Et donc le recul du pouvoir sur ce point était secondaire. Personne n'a dit : " on reprend le travail parce qu'on a obtenu gain de cause sur la retraite " [...] C'est aussi que l'aspect revendicatif a souvent disparu au profit de la mobilisation sur le sens du métier, l'avenir des jeunes avec lesquels on travaille. C'était pas catégoriel [...] L'aspect enjeu de société qui parcourait tout le mouvement devenait l'objectif qu'on devait atteindre. C'est compliqué pour un syndicaliste. Si le bout du bout c'est la révolution, on n'en est pas sorti ".

En effet, la lutte pour le socialisme, qui ne peut-être que consciente, n’est pas linéaire. Il y aura des grèves en masse plus importantes encore que celles de 1995. Si elles remportent des succès, de nouvelles catégories de travailleurs entrent alors dans la lutte, la classe se renforce. Mais la radicalisation des masses entraîne la réaction des classes dominantes. L'issue de la confrontation entre les classes sociales est conditionnée par de nombreux facteurs, dont la question de la direction politique qui est déterminante.

Attitudes de la gauche

Face à ce mouvement social d'envergure, la gauche et une grande partie de l'extrême gauche n'ont guère pêché par enthousiasme. Même si une grande partie des militants et de l’électorat socialistes soutient les grèves, la direction du PS reste en retrait. Un bon nombre de ses députés aurait pu voter le Plan Juppé, et son aile social-chrétienne s'engage ouvertement derrière Notat et la CFDT.

Le PCF a une position schizophrène. D’un côté, des milliers de ses militants sont directement engagés dans les grèves ; de l’autre, les dirigeants communistes limitent leur soutien à de belles phrases et offrent L'Humanité comme tribune aux grévistes. La CGT, très impliquée dans le mouvement. Elle tient un congrès au début de décembre. L’appel à la généralisation des grèves y est rejeté.

Enfin, Lutte Ouvrière est alors sur des positions pessimistes. Elle affirme qu'un appel à la grève générale est impossible. Dans un bilan écrit en 1996 à l'attention de ses membres, elle affirme : " Nous ne devons pas cultiver d’illusions gauchistes sur les possibilités du moment en valorisant outre mesure la signification des événements récents ". Cela revient à renforcer le conservatisme des syndicats.

Pour mesurer l'importance des grèves de 1995, il faut les comparer à celles des années 1986-1989, dernier pic des luttes. Durant cette période, les luttes grévistes sont importantes mais marquées par leur caractère sectoriel. Il y a bien des assemblées générales, mais elles sont limitées à un seul service, à une seule catégorie. L'unité fait défaut et ce manque se fera sentir sur l'issue des grèves.

En 1995, les grèves sont d’emblée unitaires. Les AG sont inter-catégorielles ; grévistes et non-grévistes y débattent ; syndiqués et non-syndiqués y sont présents. En 1986-1989, les syndicats se sont divisés, paralysant le mouvement. En 1995, si la grève démarre comme une grève bureaucratique, une journée nationale d'action à l'appel des directions syndicales, les salariés la prennent immédiatement en main et la transforment en une grève de masse.

Potentiel et direction

Pendant l'hiver 1995, les travailleurs se sont emparés du contrôle quotidien des grèves. Ils ont contraint les syndicats à l'unité. Il est vrai que la direction confédérale CFDT soutient le gouvernement. Mais au niveau local et dans de nombreuses entreprises, les syndicats CFDT sont partie prenante du mouvement gréviste. Les grèves en masse ne constituent pas un sursaut mais sont bien un pas en avant.

Cependant, on atteint aussi les limites de la spontanéité. Une lutte se dirige quotidiennement et localement, mais il est indispensable d'établir une direction nationale et d'élaborer une stratégie. La question de la direction politique est le problème central. Etant donné le vide politique laissé par les partis de gauche, les salariés en lutte se sont naturellement tournés vers leurs syndicats. Or si les bureaucraties syndicales aiment mobiliser leurs " troupes " le jour dit, elles apprécient beaucoup moins de courir après des salariés qui votent la grève reconductible.

Durant tout le conflit, les dirigeants syndicaux se sont maintenus sur les eaux tranquilles. Rejetant la politisation, la CGT se refuse à reprendre le slogan " Juppé démission ! ". Pour les bureaucraties syndicales, une seule obsession : faire rentrer le mouvement, cette marée montante, dans le " cours normal du dialogue social ".

Est-ce que tout était-il possible ? Si on pense à la révolution, la réponse est bien sûr négative. Cependant, le potentiel des grèves n'a pas été réalisé pleinement. La démission de Juppé était possible. N’avait-il pas affirmé que si deux millions de personnes descendaient dans la rue, son gouvernement tomberait ? Les bureaucraties syndicales ont refusé d’agir pour l’éviction du Premier ministre. Celui-ci a pu rester " droit dans ses bottes ", malgré plus de deux millions de manifestants et des transports nationaux paralysés. Sa démission aurait signifié la mort de son plan. Dans une telle ambiance, la marge de manœuvre du gouvernement aurait été très faible. Les attaques contre les salariés auraient du être remises en cause ou ajournées. Nous serions entrés par la grande porte dans une nouvelle période d’offensive de la classe ouvrière.

Cette contradiction entre les possibilités et les résultats se retrouve dans les sentiments des grévistes sur la fin du conflit. A la SNCF, on assiste à un décalage entre les syndiqués (" On a peut-être manqué l'occasion de faire quelque chose de grand au niveau du gouvernement. ") et les non syndiqués qui estiment avoir obtenu gain de cause sur l'essentiel. Malgré ces divergences, la reprise du travail se fait collectivement et dans l’unité, contrairement aux grèves de 1986-1989. Un cheminot de Bordeaux peut affirmer : " C'est la première fois, de toute ma vie de militant, qu'on est aussi fort en reprenant le boulot que pendant la grève ".

Alternative politique

Les syndicats sont l'école de la lutte, mais ils sont incapables d'offrir une direction politique aux travailleurs. Si les bureaucraties syndicales sont un frein au développement des luttes, à leur généralisation, c'est la nature même des syndicats qui les empêche, en temps normal, de jouer un rôle politique. C'est ce que Rosa Luxembourg appelait le " travail de Sisyphe " du syndicalisme, affirmant que l'action syndicale est indispensable mais insuffisante :

" L'activité des syndicats se réduit, [...] essentiellement à la lutte pour l'augmentation des salaires et à la réduction du temps de travail, c'est-à-dire uniquement à la régulation de l'exploitation capitaliste d'après la situation momentanée du marché : l'action sur le processus de production leur reste, conformément à la nature des choses, complètement interdite ".

Il est nécessaire qu'émerge une alternative politique des rangs mêmes du mouvement des travailleurs. Quant au parti révolutionnaire, " sa tâche la plus importante de " direction ", dans la période de grève générale, consiste à donner à la bataille son mot d'ordre, sa tendance, à régler la tactique de la lutte politique de façon qu'en toute phase et à tout moment soit réalisée et mise en activité la somme entière de puissance déjà engagée dont le prolétariat dispose ".

Les grèves de 1995 sont restées politiquement défensives. Avant d’entre dans une large offensive, les travailleurs devront mener de nombreux combats de résistance et de reconquête du terrain perdu sous les attaques des gouvernements et des classes dirigeantes.

Le souffle 1995

La Grande grève n’a pas été suivie immédiatement d’une remontée significative des grèves. Tous ceux qui l’ont caractérisée de " sursaut " ont vu dans l’atonie relative du mouvement ouvrier une confirmation de leur analyse. C'est ne tenir compte que du quantitatif, en laissant de côté le qualitatif.

Dans la lutte des classes, les éléments économique et politique sont liés. Ils s’influencent mutuellement. Mais l'un n'est pas le stade supérieur de l'autre. Dans les grèves en masse de 1995, le mouvement s'est fait de l'économique au politique. Dans son sillage, on assiste au mouvement inverse.

Rosa Luxemburg, dans sa brochure Grève de masse, parti et syndicats, à partir de l'exemple des grèves en Russie en 1905, a mis en lumière cette dynamique. Dès qu'un grand mouvement de grève a réalisé son potentiel, il se transforme en toute une série de luttes partielles, locales, où de nouvelles couches de travailleurs font leur apprentissage de l'action collective. " L'ouvrier secoué par le choc électrique d'une action politique, écrit-elle, s'attaque avant tout, dans le premier moment, à ce qui est le plus près de lui : la défense contre un esclavage économique ".

Les salariés du secteur public ont ouvert une brèche, dans laquelle des catégories particulièrement opprimées et invisibles, les sans papiers et les chômeurs, se sont engouffrées. Le fait que les chômeurs, milieu en proie au désespoir, aient recouvré pour une partie d'entre eux le courage de s'organiser et de lutter est un indicateur du souffle durable de la Grande grève. Cela est aussi vrai pour le mouvement des sans papiers, qui prend son essor durant l'été 1996. Des travailleurs immigrés, clandestins et privés de tout droit, sortent de l'ombre, constituent des comités et manifestent pour l'obtention de papiers.

Nouvelles luttes

Tandis que certains s'attendent en 1996 à une reprise des luttes dans les services publics, ce sont deux secteurs plus périphériques qui entrent en action. Les chauffeurs routiers se mettent en grève en novembre et bloquent les axes routiers. Au début des années 1990, ces mêmes salariés avaient lutté avec leurs patrons contre le permis à points. Cette fois, ils sont en grève contre leurs employeurs et réclament la retraite à 55 ans, des hausses de salaires, le paiement à 100 % des heures travaillées et la réduction du temps de travail. Malgré un premier accord, la base décide de poursuivre le mouvement. Après douze jours de conflit, alors que la pénurie de carburant se profile, le gouvernement fait pression et un nouvel accord est signé. En 1997, par deux fois les chauffeurs débrayent pour l'application des accords. La grève offensive des routiers va entraîner à sa suite les traminots des transports urbains (à l'exception de Paris) qui, dès décembre, organisent des journées d'action pour la retraite à 55 ans.

Le second secteur marque le début de l'année 1997 est celui des employés de banque, qui n’ont pas tradition de lutte. Deux mille salariés du Crédit Foncier s'opposent à la liquidation programmée de leur entreprise. Ils occupent le siège de la banque sur les Champs-Élysées, séquestrant la direction pendant plusieurs jours.

D'autres professions se mobilisent tout au long des années 1996-2001 : on peut citer les intermittents du spectacle, les ambulanciers, les sages-femmes, les greffiers de justice, les employés des grands magasins parisiens et des palaces, les salariés de la Culture sur les 35 heures et les salaires, les employés de l'audiovisuel public.

Combativité du secteur public

Les enseignants se mobilisent à de nombreuses reprises. Pour l'essentiel, les revendications portent sur les conditions de travail. Ainsi en 1998, dans le département 93, professeurs, élèves et parents mènent une lutte déterminée. Ils obtiennent des moyens supplémentaires. Mais ce sont surtout les " réformes " du nouveau ministre de l’Education, Allègre, qui vont cristalliser la colère. Finalement, celui qui voulait " dégraisser le mammouth " se fait lui-même " dégraisser " : il est éjecté du gouvernement Jospin au printemps de l'année 2000.

Dans le même temps, le ministre de l'économie, qui voulait lui aussi " réformer " les services fiscaux, démissionne face à l'ampleur de la grève des agents des impôts.

Le secteur hospitalier est en pleine fermentation tout au long de ces années. Les infirmières, les internes, les personnels administratifs, les cadres, de nombreux spécialistes participent à des mouvements de grève contre les effets du plan Juppé, qui a instauré la rigueur. Toujours en 2000, la ministre Aubry annonce un plan d'urgence de 10 milliards sur trois ans, tandis que les agents hospitaliers manifestent en force.

Il y a donc persistance des luttes sous le gouvernement de gauche.

Nouvelle classe ouvrière

Les médias se penchent régulièrement sur le sort de la classe ouvrière, avec l'air entendu du médecin qui va annoncer une mauvaise nouvelle. Si la classe ouvrière n'est pas morte, elle serait une espèce menacée. Tout cela va dans le sens des idées néolibérales qui nient l’existence de luttes des classes sociales, ne parlant que d'individus, d'entreprises, de contrat, etc.

Ces idées sont pourtant chaque jour démenties par les offensives patronales. Lorsque le PDG d'Elf annonce un plan " social " au début de 1998, plusieurs milliers de licenciements, il trace les contours des classes au sein de l'entreprise : des femmes de ménage aux ingénieurs informaticiens, tous sont concernés. La classe des salariés ne se limite pas aux seuls ouvriers d'usine.

En réponse, le groupe Elf doit faire face à des grèves tournantes, qui touchent le siège à Paris, l'usine à gaz de Lacq, et le site de Pau, siège du centre informatique. Dans cet établissement de 4 300 salariés (dont 50 % de cadres), 1 000 licenciements sont prévus. Les informaticiens, les cadres et les employés sont déjà en lutte contre un projet d'externalisation. Ils décident de bloquer les communications informatiques du groupe avec l'extérieur. Finalement le retrait total du plan est annoncé au début de l'été. Ce conflit donne une image des frontières de classe. Il vient surtout confirmer le pouvoir potentiel des travailleurs dans l'économie.

C'est ce qu'illustre la grève des convoyeurs de fonds en mai 2000. Ils ne sont que quelques milliers. Leurs salaires sont dérisoires, de l’ordre de 6 000 francs (moins de 1 000 Euros). Suite à l'attaque de fourgons et la mort de convoyeurs, ils se mettent en grève en réclamant des mesures de sécurité et une " prime de risque ". Les effets de la pénurie de billets se font rapidement sentir. Après quatorze jours de grève, ils obtiennent satisfaction et en particulier une prime de 1 100 francs par mois.

Suites politiques

Les grèves de l'hiver 1995 ont réduit la marge de manœuvre du gouvernement. Cependant, Juppé entreprend la restructuration des industries de la défense, dont une partie importante est sous contrôle étatique. Là aussi les résistances sont nombreuses.

La droite est dans l'impasse. Les législatives de 1998 s'annoncent difficiles, surtout que les experts économiques prévoient une récession. Dans ces circonstances, Chirac et ses conseillers ne voient qu'une solution, la dissolution. Le 21 avril 1997, Chirac, qui dispose d'une majorité parlementaire écrasante, dissout l'Assemblée nationale. Il parle de " nouvel élan " et charge Juppé de conduire la campagne électorale.

Le verdict des urnes est sans appel. Le 25 mai, au soir du premier tour, la gauche est en tête avec 42 % des voix, contre 36 % pour la droite. Face au désastre qui se prépare, Chirac sacrifie Juppé et le remplace par le tandem Madelin-Séguin. C'est le mariage de la carpe et du lapin.

La " gauche plurielle " emmenée par Jospin remporte les élections, profitant du rejet de la droite. Elle a mené la campagne la plus à gauche depuis le début des années 1980. Le programme du PS propose quelques réformes significatives : les 35 heures, les emplois-jeunes, la régularisation des sans papiers. La direction du PS a repris les thèmes de son aile gauche, la Gauche socialiste.

La droite est démoralisée. C’est seulement le début de son chemin de croix. En 1998, lors des élections régionales, l'UDF explose, suite aux accords conclus par des présidents de régions avec le FN. Le RPR est un bord d’une scission, dont le principal protagoniste est un de ses mentors historiques, Charles Pasqua. L’année suivante, celui-ci parvient à distancer le RPR aux élections européennes et lance un nouveau parti gaulliste, le RPF.

Le Front National connaît lui aussi une scission, tant sous le poids de ses contradictions internes que des pressions extérieures. En 1997, les mouvements antifascistes réunissent 50 000 personnes à Strasbourg contre le congrès du FN. En 1998, lors des alliances FN-UDF, des manifestations se multiplient dans les grandes villes.

Croissance et radicalisation politique

La gauche est de retour aux affaires en juin 1997. A la différence de 1981, elle ne parle plus de grands changements. Le contexte économique est lui aussi différent. Au cours de l’année 1997 la croissance repart. Mais c’est aussi sur le plan structurel que l’économie française a changé. Un article du Monde du 29 janvier 2002 l’explique : " Les restructurations [celles menées depuis 1983, S. L.] furent douloureuses mais elles furent payantes. La politique [...], dans son volet modération des salaires, également ". Le journaliste poursuit : " Le mal dont souffrait le pays dans les années 1970 et 1980, [...], est bien effacé : la France sait vendre ses voitures, ses téléphones, ses productions agricoles, ses Airbus, preuve de la bonne santé de ses entreprises ". Trichet, gouverneur de la Banque de France, livre son appréciation : " Au sein du marché unique de l'Union européenne, qui est notre grand marché naturel, nous sommes aujourd'hui dans une situation de compétitivité meilleure que celle, déjà bonne, enregistrée en 1992 ".

Les sacrifices sont plus difficiles à accepter en période de reprise économique. Dans ces circonstances, les licenciements annoncés par des groupes dont les profits s’envolent, provoquent des réactions de plus en plus vives.

Les milieux intellectuels se sont divisés en 1995 face aux grèves en masse. D'un côté, des personnalités proches de l'aile droite du PS ont soutenu le plan Juppé et les positions prises par la direction de la CFDT. De l'autre, une partie de l'intelligentsia a apporté son soutien aux grévistes. Alors que les années 1980 ont marqué un recul de l'engagement en général et de celui des intellectuels en particulier, le séisme de 1995 a permis une remobilisation. En 1997, c'est à l'appel de cinéastes que s'organise le combat contre les lois Debré.

Il y a aussi rapprochement entre les syndicats et ces mêmes intellectuels, qui s'opposent ensemble en 1998 à l’Accord sur l’investissement multilatéral (l’AMI, Agreement on Multilateral Investment). Le succès de ce mouvement et le retrait de l’AMI sont presque directement à l’origine de la naissance de l’association ATTAC. L'émergence d'une nouvelle organisation de masse contestant tout ou partie du système capitaliste, est un événement majeur. Il témoigne d'une nouvelle radicalisation politique et peut constituer le signe de la naissance d'une nouvelle gauche.

Les succès de l'extrême gauche, pour l'essentiel Lutte Ouvrière, lors des scrutins, sont des marqueurs supplémentaires de cette radicalisation.

Remontée des luttes

Même dans des luttes défensives, nous avons assisté à l'apparition de tactiques plus radicales, séquestrations de dirigeants par exemple. Les salariés de Cellatex dans les Ardennes vont encore plus loin. Leur usine mise en faillite, ils menacent de la détruire. Pour prouver leur détermination ils déversent plusieurs milliers de litres d'acide dans une rivière. Ils expriment leur rejet total de ce que les politiques appellent le traitement social du chômage : stages divers et variés qui débouchent rarement sur un nouvel emploi. Les ouvriers et les ouvrières de Cellatex obtiennent des primes de licenciement conséquentes. Ils ont été battus mais ils partent dans la dignité. Pendant l’été 2000, dans une France tout à l'euphorie de la croissance économique, ce conflit rappelle que tout ne va pas pour le mieux. Au cours des semaines suivantes, dans plusieurs entreprises menacées de fermetures les salariés se révoltent et menacent de détruire leur boîte.

Début 2001, le groupe Danone annonce des profits substantiels mais aussi la fermeture de plusieurs de ses établissements, notamment les usines LU. Les salariés directement concernés s'organisent. Ils reçoivent la solidarité du mouvement syndical comme celle d’Attac et organisent un boycott des produits du groupe. L’idée qu’il ne faut pas rester cantonnés dans son entreprise, comme l’avaient fait ceux de Cellatex, est forte parmi les grévistes de LU-Danone. Avec le concours de nombreuses associations, les salariés de LU appellent à une journée nationale contre les licenciements. Le 9 juin, la manifestation rassemble plusieurs dizaines de milliers de personnes, alors que toutes les confédérations ont refusé d’y appeler.

Le patronat a durci ses positions et a changé de nom. Le CNPF est devenu MEDEF. Il est dirigé par un représentant de l'aile néolibérale dure. Le baron Seillère (le " tueur "), n'a pour l'instant pas mené à bien ses objectifs. En janvier 2001, il remet en cause les retraites complémentaires. Les syndicats appellent à l’action. Plus de 400 000 personnes manifestent, du public comme du privé. Le lendemain, le dirigeant patronal fait marche arrière.

L'entrée dans l'arène de la lutte des salariés précaires est, elle aussi, un signe de radicalisation. Dans la restauration rapide le syndicalisme est quasi absent. Or c'est précisément dans l'entreprise Mac Donald que les salariés se sont en premier levé pour créer des syndicats. C'est un grand événement, car depuis des années la précarité, avec le chômage, sont les deux principales armes patronales pour brider la résistance.

Dans la nouvelle ambiance, aucune section de la population n'est à l'abri de conflits sociaux, comme en témoigne l'exemple de José Bové et de la Confédération paysanne.

Quelles perspectives ?

Il n'est pas question ici de faire des prédictions. Nous ne sommes probablement pas dans un scénario de type " mai 68 rampant ", comme l'a écrit Gérard Filoche de la Gauche Socialiste. Le mouvement syndical reste faible et très divisé. Bien qu’en augmentation très sensible depuis 3 ans, le niveau des luttes reste relativement bas. Une explosion du type de celle de 1995, voire plus importante, ne peut être exclue, surtout dans un pays comme la France où les luttes de classes ont toujours eu un caractère explosif et imprévisible. Il est néanmoins important de ne pas perdre de vue les faiblesses de notre camp. Les coups portés à la classe ouvrière du milieu des années 1970 au milieu des années 1990 ont laissé leurs traces, que les luttes ouvrières n’ont pas encore effacé.

Dans le même temps, la question des retraites, que le patronat veut voir régler au plus vite, après les élections de 2002, reste une question explosive.

Comme l'a écrit Luxemburg : " L'état de guerre économique incessant des travailleurs avec le capital [...] mène à tous moments à des conflits isolés, mais aigus, engendrant insensiblement l'explosion de conflits politique sur une grande échelle ".

Nous devons nous y préparer avec détermination et patience. Nous devons construire nos syndicats et contribuer à étendre les luttes. Mais dans le même temps, nous devons aussi diffuser nos idées pour le socialisme et, aux côtés des centaines et des milliers de nouveaux militants qui surgissent de cette période passionnante, contribuer à construire une alternative politique anticapitaliste et révolutionnaire.

Stéphane Lanchon