Palestine
    Témoignage
       Fin d’année à Jérusalem
Nous voyons à la télevision ce qu'on veut bien nous montrer de la révolte palestinienne et la répression israélienne. Il est bien rare de voir des explications sur comment les Palestiniens vivent cette oppression. Alexandre Achrafié, revenu récemment de la Palestine, nous livre ici son témoignage personnel.

Je me suis rendu en Israël-Palestine du 22 décembre au 02 janvier avec une mission civile pour la protection du peuple Palestinien. Nous étions 70 français, de 15 villes. Depuis le mois de juin dernier, c’est chaque mois qu’une mission du même type est envoyée en Cisjordanie et à Gaza. La première de ces missions était composée de "représentants du mouvement social français", dont José Bové pour la Confédération Paysanne, Jean-Claude Amara et Annie Poure pour Droits Devants !, Jean-Marc Eyraux pour Droit au Logement, etc.

L’objectif de ces missions est d’aller exiger en Palestine l’envoi d’une force internationale de protection du peuple palestinien, et de dénoncer la démission des Etats qui se rendent complice, en ne faisant rien, de la politique de l’Etat d’Israël.

Pour ma part, je ne m'y suis pas rendu pour exiger quoi que ce soit de l’Etat français (je n’ai aucune illusion dans ce que "mon " Etat pourrait apporter au peuple palestinien), mais pour être aux côtés des Palestiniens et constater la réalité de l’apartheid que l’Etat sioniste inflige à tout un peuple. Et profiter également de mon séjour pour rencontrer les mouvements palestiniens qui participent à l’Intifada, ainsi que les mouvements progressistes israéliens en lutte contre la politique colonialiste de leur Etat.

Jérusalem-Est

La première étape de notre séjour a été Jérusalem-Est. C’est le premier contact avec la logique de l’apartheid. Jérusalem-Est a été occupée puis annexée par Israël en juin 1967. Elle est composée dans sa grande majorité d’une population arabe. Quand on se promène dans la vieille ville de Jérusalem, on a l’impression de découvrir une ville arabe comme il en existe tant d’autres. A la différence près qu’ici la police n’est pas arabe mais israélienne.

A plusieurs reprises j’ai constaté des contrôles d’identité menés par cette police d’occupation à l’encontre de passants arabes. La police réalise des centaines de contrôle de ce type, dans le but de trouver des palestiniens provenant des territoires occupés de Cisjordanie. Ces derniers n’ont pas le droit de venir à Jérusalem, à moins d’avoir un laissez-passer spécial. Seuls les habitants de Jérusalem, les Arabes israéliens1, ont le droit de posséder cette carte.

Cela arrive souvent que des femmes palestiniennes se fassent arrêter par la police. Elles viennent pour la plupart des villages de Cisjordanie, qu’elles quittent très tôt le matin pour se rendre à Jérusalem, en contournant les barrages de l’armée, traversant à pied les montagnes pour ne pas être repérées. Elles trouvent à Jérusalem la possibilité de vendre des produits provenant de leur village, et d’acheter en échange ce qui leur est nécessaire à elles. Elles risquent des amendes astronomiques si elles se font contrôler. Leurs maris risqueraient dans une même situation de finir directement en prison.

L’autre réalité lancinante de Jérusalem est la colonisation. Elle est visible et en progression constante. Au cœur de la Jérusalem arabe, de plus en plus d’appartements ou maisons sont achetés par des colons israéliens qui s’y installent avec leur famille, leurs gardes du corps, et affichent de la façon la plus ostentatoire un drapeau israélien sur le toit ou la terrasse de leur maison. Le plus provocant, l’appartement d’Ariel Sharon, possédé par lui mais qu’il n’habite pas, arbore un immense drapeau israélien qui recouvre le mur entier du bâtiment qui surplombe les commerces de la rue, comme un coup de griffe sioniste sur la Jérusalem arabe.

Encore plus qu’au cœur même de Jérusalem, la colonisation est en pleine expansion autour de l’ancienne capitale de la Palestine.

C’est ainsi que d’importantes colonies sionistes ont été construites autour de la ville, et coupe la société palestinienne entre Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Ces colonies n’ont pas cessé de s’étendre depuis les accords d’Oslo. On parle de "colonie ", mais il faut sortir de l’image mythique du petit Kibboutz : il s’agit en général de villes immenses, construites dans les territoires occupés, et qui les unes à côté des autres constituent un espace continu israélien qui encercle Jérusalem. Il en est ainsi de la colonie de Gilo, de Har Homa, et de bien d’autres. La taille qu’elles atteignent est parfois gigantesque : la colonie de Ma’ale Adumim comprend 30.000 habitant. Le maire de Ma’ale Adumim fait parti de la gauche travailliste, censé représenter le courant le plus progressiste de la gauche institutionnelle israélienne…

Jérusalem est soumise à une politique "d’épuration ethnique administrative ". Elle consiste en une politique de " containment " des palestiniens, d’expropriation des terres et des maisons, de retraits ciblés de la carte de résidence, d’encouragement à quitter la ville. Cette politique a été résumée par Abraham Zeevi, ancien haut responsable israélien, dans cette formule : " Un maximum d’espace pour les Israéliens, un minimum de population arabe ".

La conséquence de cette politique qui dure depuis plus de 30 ans, c’est la mort programmée de la Jérusalem arabe.

Détruire les maisons
 
 

La politique d’expropriation des terres et des maisons ne fait pas que partie du passé, contrairement à ce que l’on peut penser en Europe. La fondation de l’Etat d’Israël s’est effectué par le rasage entier de villages, la confiscation de terres sur la majorité du territoire de l’ancienne Palestine. Aujourd’hui encore, et à Jérusalem même, une cinquantaine de maisons palestiniennes sont démolies en moyenne chaque année du seul fait de l’arbitraire de la municipalité. Notre mission civile s’est rendue dans le camp de Shouafat, au nord-est de Jérusalem. Ce camp est constitué de réfugiés palestiniens chassés de leurs terres, et qui ont construit des maisons pour ne pas rester à vivre dans des tentes.

Nous nous sommes rendus à Shouafat pour empêcher une maison d’être démolie. La maison se trouve à la limite du camp, là où si on continue plus bas, on atteint l’autre versant de la vallée que domine une colonie israélienne. La municipalité de Jérusalem a fixé une limite à la construction des maisons pour les familles de Shouafat. Cette limite est symbolisée par le mur d’une maison au-delà duquel toute construction est jugée illégale et l’objet d’une future démolition. Le problème pour ces familles palestiniennes est qu’elles ne peuvent plus se contenter des habitations existantes. Chaque maison abrite en moyenne une vingtaine de personnes. Les conditions de vie dans le camp sont extrêmement précaires et difficiles. Les familles sont obligées de construire de nouvelles maisons.

La municipalité n’accorde aucun permis de construction, sauf cas très rares. Toutes les maisons construites sont donc illégales.

Régulièrement, les bulldozers israéliens viennent à Shouafat démolir une ou plusieurs maisons palestiniennes. Les habitants ne baissent jamais les bras. Sur les décombres de leurs maisons, ils construisent de nouvelles habitations.

En face de Shouafat, sur l’autre versant de la colline, on voit une colonie juive en pleine expansion. La présence de plusieurs grues témoignent d’un dynamisme de développement certain. Le contraste entre ces deux réalités qui coexistent à quelques centaines de mètres l’une de l’autre est violent.

Au travers de cette politique systématique de destruction de maisons, on voit bien la stratégie poursuivie sur le long terme par l’Etat d’Israël : il s’agit de rappeler aux Palestiniens leur totale vulnérabilité, la précarité de leur existence quotidienne. L’objectif est de les démoraliser, de les pousser à partir puisque aucun avenir n’est possible à Shouafat.

L’arbitraire israélien

La Cisjordanie a été répartie, tout comme la bande de Gaza, en trois zones distinctes : les zones A, sous administration directe de l’Autorité Palestinienne, les zones B, administrées par elle mais restant sous contrôle israélien, et les zones C, entièrement israéliennes, incluant les colonies.

Aujourd’hui on compte huit villes " autonomes " palestiniennes (zone A), mais cette autonomie est toute relative vu qu’Israël peut y faire des incursions quand ça lui chante.

Pour se rendre d’une ville à l’autre de Cisjordanie, on doit traverser les nombreux " check points " établis par l’armée israélienne. Ces barrages routiers sont disposés sur tous les grands axes. Ils sont le cauchemar des Palestiniens : ce sont des heures et des heures d’attente, d’embouteillage, que les Palestiniens doivent subir tous les jours avant de pouvoir franchir les barrages, afin de se rendre de leur foyer à leur travail. Les soldats qui contrôlent ces barrages décident de façon totalement arbitraire le rythme auquel ils laissent passer les voitures. Rien ne justifie ces contrôles, à part la volonté d’humilier un peuple et de le maintenir sous la pression permanente de l’occupant.

Bien souvent les Palestiniens abandonnent leur moyen de transport (bus, taxi) en arrivant au check point, traversent à pied le point de contrôle, pour reprendre ensuite un nouveau bus de l’autre côté du barrage. Les militaires vérifient leur identité, et vérifient si leurs noms figurent sur les listes des personnes recherchées pour toutes sortes de raisons.

Au check point de Qalandia, sur la route de Jérusalem à Bethléem, l’armée a contrôlé le conducteur palestinien d’un tracteur. Les soldats ont une liste avec les noms des habitants de Jérusalem qui ne s’acquittent pas des taxes d’habitation. Comme ce Palestinien ne travaille plus depuis le début de l’Intifada, ses affaires étant entravées par l’absence de liberté de circuler, il cumule les dettes et ne peut plus régler ses taxes. Son nom figure sur la liste des militaires : ces derniers lui confisquent alors son tracteur, seule source de revenu qu’il lui restait…

Toutes ces routes barrées par les " check points " sont très peu empruntées par les colons israéliens qui vivent en Cisjordanie. Pour ces quelques 200.000 israéliens, il existe des routes dites " de contournement " uniquement réservées à leur usage. Ces routes relient Israël aux différentes colonies, même celles qui sont situées le plus loin en territoires occupés, à proximité des villes et villages palestiniens.

Les colonies sionistes poussent un peu partout en Cisjordanie et à Gaza. En plus des colonies dites " économiques ", de taille importante, que l’on trouve le long de la " ligne verte " qui partage le territoire israélien du territoire qui devrait être administré par l’Autorité Palestinienne, bien plus nombreuses sont les colonies dites " idéologiques ", de taille plus petite, qui minent les terres palestiniennes.

Ces colonies sont utilisées par Israël pour justifier la présence de bases militaires qui soit disant assurent la "sécurité " des colons. Toutes les colonies ont leurs accès protégés, et sont reliées entre elles par les routes de " contournement ". Ce réseau se densifie à mesure que s’étend le truchement des colonies.

Contrairement à l’image que donnent de ces colonies certains médias, ce ne sont pas elles qui sont encerclées par les Palestiniens, ce sont les zones palestiniennes qui sont prises et isolées dans les mailles serrées d’un filet.

Ainsi, ces routes de "contournement " ne servent pas seulement à construire un bantoustan palestinien, isoler les villes et villages palestiniens, et diviser la Cisjordanie en un puzzle composé d’une soixantaine de morceaux séparés. Elles servent aussi à assurer une continuité du territoire israélien, en construisant un espace continu juif avec des îlots palestiniens.

Les villages

Notre mission civile s’est rendue dans deux villages palestiniens. Le premier, le village de A'aboud, est en zone A, théoriquement sous contrôle palestinien.

Le village se trouve au nord de Ramallah, dans une région faite de collines pierreuses, connue pour ses oliviers centenaires qui jalonnent la route qui nous mène au village. Ce dernier est coupé de tout par des barrages de terre et de pierres que les Israéliens ont posées sur les routes d'accès. Autour du village, sur des kilomètres de terres appartenant aux villageois, les oliviers ont été arrachés, brûlés, par les colons qui vivent à proximité.

A notre arrivée à A’aboud, nous sommes accueillis par les villageois en libérateurs. Ils nous expliquent que cela fait six mois qu’ils n’osent plus sortir de leur village et se rendre sur leurs terres pour s’occuper de leurs cultures. Ils craignent de se faire tirer dessus comme des lapins par les colons. Ces villageois ne vivent pourtant que de la culture de l’olive.

Les membres de notre mission accompagnent les villageois et nous allons replanter des oliviers à l’endroit où ces derniers ont été arrachés par les colons. C'est notre présence qui autorise cet acte de résistance. Heureusement ce jour là les colons sont absents, et c’est un char israélien qui vient nous empêcher de continuer plus loin et nous oblige à rebrousser chemin.

Durant la plantation, je rencontre un Juif américain, Ira, qui est venu en Palestine avec une petite délégation américaine d’un mouvement qui s’appelle " Junity ", Jewish unity for a just peace. Il me dit que sa mère a beaucoup insisté auprès de lui pour qu’il se rende en Israël avec l’aide d’un fond national juif. Ce fond organise l’envoi de citoyens juifs étrangers qui se rendent en Israël pour reboiser le pays. Ira est très fier et ému d’avoir effectivement pu planter un arbre, un olivier, mais pas pour les mêmes raisons que sa mère lui avaient indiquées…

Le second village dans lequel nous nous sommes rendus est Beit Omar, situé en zone C. Ce village palestinien de 5.000 habitants paraît aussi paisible que bien d’autres villages arabes. Au centre du village, au dessus d’une grande maison habitée par une famille de villageois, trône une base militaire israélienne. 5.000 villageois à la merci d’une dizaine de soldats. Que peuvent-ils faire ? Même s’ils voulaient se soulever et chasser les soldats, Israël enverrait ses F-16 pour mater la révolte. La population vit dans la peur.

La visite de ce village devrait laisser un souvenir de désespoir. Ce n’est pas tout à fait le cas. Si notre mission a pu se rendre à Beit Omar, c’est que nous avons participé à un convoi humanitaire organisé par l’association Ta’ayouch. Cette association est israélienne, et le nom signifie en arabe " vivre ensemble ". Elle est née au début de la seconde Intifada, et compte parmi ses membres aussi bien des Israéliens que des Palestiniens, tous mobilisés pour que cesse l’occupation. Très active dans plusieurs villes israéliennes et dans les universités, Ta’ayouch informe les Israéliens sur ce qui se passe dans les territoires occupés, et une fois par mois organise un convoi d’une centaine de véhicules qui transportent médicaments et alimentation.

La résistance en Israël

Outre Ta’ayouch, d’autres petites organisations de la gauche radicale israélienne cherchent à construire la solidarité avec les Palestiniens et dénoncer la colonisation. La plupart d’entre elles, comme Gush Shalom (" le bloc de la paix "), ne remettent pas en cause l’Etat sioniste, reconnaissent à Israël le droit d’avoir une armée, un territoire contenu dans les limites d’avant juin 1967.

Le mouvement des objecteurs de conscience israéliens prend également une certaine ampleur. Il constitue un pas en avant important dans la critique en acte du sionisme. Les objecteurs de conscience passent un mois dans les prisons militaires israéliennes pour leur refus de servir sous les drapeaux de Tsahal2. Ils y côtoient des Palestiniens en détention administrative depuis parfois des années et qui n’ont toujours pas eu droit à un jugement.

Intifada

Malgré l’acharnement répressif d’Ariel Sharon, la résistance palestinienne ne faiblit pas. Le Premier ministre israélien d’extrême droite a beau envoyer ses chars mener des incursions dans les villes palestiniennes autonomes, bombarder les civils, les maisons, les écoles, les bâtiments publics, assassiner les dirigeants du mouvement national palestinien, rien n’y fait, le peuple occupé continue de se battre pour son indépendance.

La stratégie menée par les Forces de Défense Israéliennes (FID) consiste en cette formule : " Il n’est pas nécessaire de tuer un million de personnes. Tuez les meilleurs et les autres mourront de peur ".

La réunion de bilan de la mission civile s’est tenue à Ramallah en présence de Mustafa Barghouthi, président du PNGO (Palestinian Non-Gouvernemental Organisations). Mustafa Barghouthi nous a donné son analyse sur la stratégie à employer pour vaincre le sionisme. La solution ne réside pas en Palestine, car aussi valeureux que peut l’être le peuple palestinien, il ne peut rien face à la 4ème armée du monde. Comme pour l’Apartheid en Afrique du Sud, il faut construire un large mouvement international de solidarité au sein des puissances impérialistes pour dénoncer la complicité des Etats envers Israël. Seul un large mouvement anti-apartheid relayé par la gauche politique, syndicale et associative, par les organisations du mouvement ouvrier, permettrait de faire céder l’impérialisme et de libérer la Palestine du joug colonial.

Alexandre Achrafié
 
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