Palestine
La résistance palestinienne
Entre nationalisme et islamisme
Au Moyen Orient depuis dix ans, deux courants ont essayé de fournir une direction politique aux luttes populaires. Le premier représente une tentative d’achever la série de révolutions nationales qui commença dans les années 50. Le deuxième une espèce d’internationalisme islamique, qui agit au nom du "conflit de civilisations " avec le monde occidental.

De tous les conflits au Moyen Orient, aucun ne symbolise mieux la lutte inégale contre l’impérialisme que l’Intifada palestinienne.

A beaucoup d’égards, l’expérience de la lutte palestinienne démontre la force des mouvements de libération nationale (sans parler du courage et de la créativité des Palestiniens). Mais la tournure prise par l’Intifada prouve également que la lutte nationale seule, surtout quand la bourgeoisie locale est si faible, est impuissante quand elle se heurte à la quatrième puissance militaire du monde soutenue par les Etats-Unis.

L’échelle de la violence israélienne a été depuis le début infiniment plus grande que celle employée contre l’Intifada de 1987 à 1993. C’est ce que démontre le rapport de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme, B’Tselem, sur les incidents qui ont suivi la provocation d’Ariel Sharon à Haram al-Sharif. (1) Une analyse des blessures infligées à 200 enfants palestiniens tués par les Israéliens prouve également qu’ils ont été pris volontairement comme cibles. (2) Des milliers de Palestiniens blessés ont été handicapés à vie, en partie à cause de la misère du système palestinien de santé et du blocus économique des territoires palestiniens par Israël.

Ni l’intensification du conflit en Palestine, ni le besoin des Etats-Unis de ménager les sensibilités des pays musulmans pour mieux mener la guerre en Afghanistan, n’a conduit les Américains à réduire leur aide économique et militaire à Israël. Quelques jours après le massacre de la mosquée Al-Aqsa en octobre 2000, ils ont vendu 8 hélicoptères de combat Apache, 14 avions de patrouille Beechcraft et une grande quantité de carburant à l’armée de l’air israélienne - un des contrats les plus importants jamais conclu entre les deux pays.

Le terrain sur lequel le combat a lieu a changé physiquement, avec l’application des Accords d’Oslo. La zone sous contrôle palestinien est fragmentée, divisée en enclaves séparées par des routes militaires israéliennes. L’occupation est devenue plus efficace et plus systématique qu’auparavant.

La poursuite de la politique de colonisation a renforcé la présence israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Il y a aujourd’hui 100 000 colons armés de plus dans les Territoires qu’en 1993.

Enfin, la fermeture des frontières par les Israéliens a eu un impact dévastateur sur l’économie palestinienne, qui s’est littéralement effondrée depuis le début de l’Intifada. (3)

La logique de l’acceptation par la direction palestinienne du "processus de paix " avec Israël ferme la porte à un aspect de la nouvelle Intifada qui pourrait menacer la stabilité d’Israël - le nouveau radicalisme des Palestiniens qui vivent à l’intérieur des frontières israéliennes de 1967. En octobre 2000, l’armée israélienne tua 13 manifestants et provoqua une révolte qui secoua profondément l’opinion publique en Israël. La présence d’une minorité substantielle palestinienne en Israël (environ 20 % de la population) contredit la logique de l’Etat sioniste, mais jusqu’alors cette minorité ne s’était pas identifiée activement avec ses frères et sœurs dans les Territoires.

Mais les Palestiniens d’Israël ont fait plus que de manifester leur solidarité avec l’Intifada. Leur mouvement est le reflet du racisme et de la discrimination dont ils sont eux-mêmes victimes. Les Palestiniens d’Israël n’ont pas le même accès au financement pour améliorer leur alimentation en eau ou en électricité que le reste de la population, et ils n’ont pas le droit de construire de nouvelles maisons. Quand ils travaillent, ils gagnent en moyenne le tiers de ce que gagnent les travailleurs juifs. (4)

Toutes ces contradictions entre les objectifs du mouvement national palestinien et les résultats obtenus par la politique des dirigeants palestiniens apparaissent au niveau des organisations de base. La police palestinienne, recrutée en grande partie parmi les militants qui ont atteint une maturité politique dans les années de lutte entre 1987 et 1993, est censée réprimer les mouvements de protestation contre l’occupation israélienne en coopérant avec les forces de sécurité israélienne. Le Fatah et ses satellites ont conservé une immense autorité morale et ont un réel poids sur le terrain. Mais leur base militante a été secouée par les confrontations avec le mouvement islamiste Hamas et le mécontentement dû à la corruption et à la nature anti-démocratique de l’Autorité.

Il existe aujourd’hui un débat dans le mouvement palestinien au sujet de la direction que doit prendre l’Intifada. Un article dans le bulletin interne du Fatah de juillet 2001 prône un élargissement de l’Intifada et en particulier de ses tactiques les plus démocratiques - les grèves et protestations organisées par les comités locaux - mais aussi "la formulation d’une stratégie militaire et de sécurité claire … avec comme objectif de secouer la confiance des forces sionistes d’occupation, au point où elles ne pourront plus supporter leurs pertes ". Des versions de cette stratégie ont déjà été appliquées par certaines organisations nationalistes comme le FPLP.

Mais la militarisation de l’Intifada seule ne peut pas libérer les Palestiniens. La première Intifada, qui fut menée sur un terrain beaucoup moins difficile que la deuxième, n’aboutit qu’aux Accords d’Oslo, aujourd’hui rejetés par une partie importante de la population. La libération de la Palestine ne dépend pas que des conditions en Palestine elle-même. La collaboration des Etats arabes, eux-mêmes souvent le produit des mouvements anti-colonialistes des années 50 et 60, avec Israël et les Etats-Unis, ou leur impuissance, souligne l’impossibilité de réaliser la libération en se limitant aux confins d’un seul Etat national.

Le deuxième grand courant politique dans le mouvement anti-impérialiste, après le nationalisme, est l’islamisme. Les Islamistes ont créé une espèce d’ "internationalisme islamique", basée sur la lutte armée contre les forces de l’impérialisme et ses alliés locaux, en reliant la lutte en Palestine et ce qui se passe en Iraq, au Cachemire et en Afghanistan.

Contrairement au mythe propagé après l’attaque contre le World Trade Center en septembre 2001, les Islamistes ne forment pas un bloc réactionnaire uni mais sont souvent divisés entre eux non seulement sur des questions de méthode mais aussi sur des questions politiques fondamentales. (5)

Une partie des groupes islamistes est composée de partis politiques réformistes ou de groupes opérant ouvertement dans les universités. Une autre partie est composée de mouvements armés, souvent très minoritaires et instables (sauf dans quelques pays comme le Liban et la Palestine où ils ont réussi à créer une base populaire) face à la répression étatique.

Ces deux composantes du mouvement islamiste peuvent converger dans certaines circonstances. Ainsi, face à la répression par l’Etat des groupes réformistes, des militants passent à la clandestinité et à l’action paramilitaire. En Egypte, l’arrestation de plusieurs centaines d’opposants par le régime d’Anwar al-Sadat en 1981 fut à l’origine de la décision du Djihad Islamique d’organiser son assassinat. Les groupes radicaux n’ont pas pour autant été capables de prendre le pouvoir, et ils ont souvent payé le prix fort de leur confrontation avec l’Etat.

Le rapport des Islamistes avec l’Etat a toujours été ambigu. Ils attirent un large soutien populaire par une critique radicale du pouvoir en place. Mais ils ont souvent bénéficié de la complaisance ou d’un soutien direct des gouvernants, qui voient en eux un contrepoids à la gauche laïque.

Quand les Islamistes se trouvent proches de prendre le pouvoir, leurs dirigeants peuvent commencer à vaciller et essayent de marchander avec la classe dirigeante en se servant de leur capacité de canaliser le mouvement populaire (en prenant le risque de provoquer une fracture à l’intérieur du mouvement).

Ce processus est à l’œuvre dans le cas du Hamas en Palestine. Après les Accords d’Oslo, leurs militants apparaissaient comme les seuls prêts à se battre contre l’occupant. En moins de dix ans, le Hamas est devenu l’opposition principale à l’OLP. Mais à plusieurs reprises ses dirigeants ont accepté d’arrêter leurs opérations militaires pour réduire la pression israélienne sur Arafat. Ils ont découvert qu’il n’était pas aussi facile que cela de "fermer le robinet ". Les militants et combattants du Hamas, surtout les plus jeunes, menaçaient de ne pas respecter le cessez-le-feu et même de cibler certains de leurs propres dirigeants si ceux-ci collaboraient avec la police palestinienne.

Après les premiers bombardements américains contre l’Afghanistan, des manifestations d’étudiants furent réprimées par la police d’Arafat. Pour la première fois depuis le début de l’Intifada, les forces de sécurité palestiniennes tuèrent plusieurs Palestiniens. Pour toute réponse, la direction du Hamas se dépêcha de conclure un accord avec Arafat pour garder le calme dans la rue.

Les mouvements de résistance armée ont souvent découvert que des assassinats et des attaques suicides ne changeront jamais le rapport de forces en faveur des opprimés. Malgré leur rhétorique anti-impérialiste ou anti-sioniste, les groupes islamistes se heurtent aux mêmes problèmes que les mouvements laïcs quand ils optent pour une stratégie de confrontation armée directe avec l’impérialisme. De plus, ils ignorent souvent les raisons profondes de la révolte populaire - la misère provoquée par les ravages du capitalisme mondialisé. Là où les Islamistes ont obtenu quelques succès politiques, comme en Iran, au Soudan et dans certaines régions d’Algérie et de Turquie, ils ont souvent imposé les mêmes programmes de "réformes " économiques que ceux auxquels ils s’étaient opposés auparavant.

Anne Alexander (paru dans ‘International Socialism’ n° 93 Londres, hiver 2001 ; traduction : Claude Meunier).

NOTES :

Y. Stein, ‘Events on the Temple Mount -September 29 2000 : Interim Report’, B’Tselem, www.btselem.org

Health, Development, Information and Policy Institute, ‘Factsheet : Palestinian Intifada (28 September 2000-13 September 2001), www.hdip.org

S. Roy, ‘The Palestinian Economy After Oslo : Decline and Disfigurement’, in R. Carey (ed), ‘The New Intifada’ (London, 2001)

voir le site web de l’Arab Association for Human Rights www.arabhra.org

pour une analyse plus approfondie du mouvement islamiste voir Chris Harman, ‘The Prophet and the Proletariat’, International Socialism 64 (Autumn 1994) traduit en français sous le titre ‘Le Prophète et le Prolétariat’ et disponible sur le site web www.anticapitalisme.org
 
 

 
 
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