" Nous ne sommes pas des steacks hachés ! ".

Interview avec des syndicalistes de la restauration rapide et du commerce.
 

Le secteur de la restauration rapide est en plein bouleversement. Depuis la grève qui a duré 14 jours au MacDonald’s de Saint-Germain à Paris, en décembre 2000, et qui s’est conclue sur des avancées très importantes pour les employés, de plus en plus de conflits touchent les fast food. En janvier 2001, c’est au tour du restaurant Pizza Hut à Paris d’avoir été mis en grève pendant 31 jours. Là aussi les salariés ont satisfait un certain nombre de leurs revendications. C’est à l’issu de ces mouvements de lutte que s’est mis en place un collectif CGT de la restauration rapide, et un réseau de lutte contre la précarité qui rassemble autour de ce collectif des militants de plusieurs associations.

La grève au MacDonald’s de Strasbourg-Saint-Denis à Paris a commencé le 24 octobre dernier. Elle a commencé suite au licenciement de cinq salariés qui voulaient se présenter pour les élections de délégués du personnel. Le gérant du restaurant, un franchisé, a quant à lui accusé les licenciés d’avoir volé " pour un million de francs dans les caisses du restaurant ". Depuis le 24 octobre, la grève ne faiblit pas. Sur un restaurant d’une quarantaine de salariés, 32 ont décidé d’une grève illimitée. Le mouvement social dans ce restaurant n’aurait jamais pu durer aussi longtemps jusqu’à aujourd’hui sans la constitution d’un comité de soutien qui a beaucoup aidé à structurer la grève. Les trois syndicalistes que nous interviewons ici font parti du collectif CGT de la restauration rapide et du commerce. Abdel est délégué syndical central chez Pizza Hut, et participe aux négociations avec les grévistes de Saint-Denis en tant que représentant de la CGT. Bernard est délégué syndical chez Maxi Livres, et Georges est délégué syndical dans le restaurant du Louvres-Rivoli. Tous les trois participent au comité de soutien aux grévistes de MacDonald’s. Nous les avons interrogé sur le mouvement de grève et sur ses conséquences dans l’ensemble du secteur de la restauration rapide et du commerce.

Socialisme : Quelle est la signification du mouvement qui a commencé à Strasbourg Saint Denis et qui touche maintenant plusieurs MacDonald’s à Paris ?

Bernard : MacDonald’s est une entreprise où les salariés sont tellement comprimés qu’il suffit d’un seul conflit, assez médiatisé, pour que le couvercle saute et que toutes les frustrations sortent enfin. Ce qui est d’ailleurs le cas dans plein d’entreprises.

George : Ce qui est marquant dans ce conflit, c’est qu’il dure longtemps. Une des caractéristiques des conflits actuels, c’est leur durée parce qu’en face les patrons sont moins sûrs d’eux-mêmes. L’Etat, lui, est affaibli, il doit faire sortir les gens du chômage et leur faire accepter n’importe quel type de boulot..

C’est pourquoi MacDo est de plus en plus présent dans les petites communes de province. Cela permet de fixer une population, de les éloigner des grandes villes et des risques de mécontentement. C’est une des rares entreprises en France qui continue à ouvrir et à embaucher.

Abdel : Quand MacDo ouvre là-bas, c’est la fanfare, c’est comme une grande fête communale…

George : C’est un grand événement : le maire, les conseillers sont présents, ils participent à la cérémonie d’ouverture… MacDo est perçu positivement comme créateur d’emplois. De plus, les jeunes peuvent rester, 5 ans, 10 ans… MacDo leur fait miroiter des possibilités de progresser dans la boîte. A 20, 25 ans certains sont déjà promus Manager et ont un poste de responsabilité. Et puis un beau jour, ils se rendent compte qu’ils se faisaient arnaquer et ils se révoltent.

Bernard : Le plus surprenant est que dans la lutte, on découvre la réalité de leur travail, on se demande alors pourquoi ils ne se sont pas révoltés plus tôt. Le fait que la grève de Strasbourg Saint Denis soit partie sur des accusations de vol, ce qui les a profondément marqués dans leur dignité, a amorcé une véritable prise de conscience de leur propre exploitation.

MacDo fonctionne comme une secte. Le plus choquant est le vocabulaire employé. Ils parlent et restent tellement entre eux, que certaines expressions sont incompréhensibles pour des gens extérieurs.

Socialisme : L’accusation de vol a donc été l’élément déclencheur de la grève.

Bernard : Visiblement oui, mais le fond du problème est l’arrivée du nouveau franchisé au mois d’août qui est venu avec ses grands sabots casser une équipe de salariés assez bien soudés. MacDo joue vachement sur le côté fraternel ; on les traite comme une bande de copains, ils perdent la notion de travail.

George : Au MacDo des Champs-Elysées, où l’on a organisé une occupation, les salariés se sont mis à danser pour passer le temps! On est sur un lieu de travail, et les salariés dansent.

Abdel : Bien sûr! quand tout est organisé dans la joie et la bonne humeur, on en fait des gens heureux de se faire exploiter !

Abdel : Je me souviens qu’à Pizza Hut, tout ce qui se passait ne franchissait jamais la porte, pour que rien ne se sache dans la boîte. On règle tout entre nous, comme en famille. En plus il y a aussi une division entre l’équipe d’encadrement et les employés qui n’ont comme simples relations que les rapports d’autorité.

George : MacDo fonctionne comme une secte. Tout est fait pour t’attirer et ensuite, ça se referme sur toi. Seulement quand ça explose, les salariés reviennent sur terre.

Bernard : Parce qu’avec le conflit, un lien avec l’extérieur se crée, surtout avec les gens qui soutiennent la lutte.

George : Ils prennent conscience qu’en face, c’est pas des copains, c’est des patrons au sens classique du terme, les pires des crapules. Et ça renforce leur détermination.

Abdel : Pour ma part, ça fait depuis 1996 que je pousse à faire grève. Mais depuis un an qu’on bosse dans le collectif précarité on a jamais été aussi efficace : je me suis rendu compte à quel point le rapport de force peut basculer en notre faveur quand des gens extérieurs viennent nous aider. Parce qu’isolés à l’intérieur, c’est plus difficile. Le syndicalisme dans les fast-food c’est dur, parce que les salariés sont jeunes et très influencés par la direction.

Bernard : Pour la plupart, le syndicat, c’est un truc de vieux.

Abdel : L’apport extérieur vient principalement de personnes plus expérimentées qui peuvent les sortir d’un milieu très centré sur lui-même.

Bernard : L’arnaque chez MacDo, c’est de proposer non pas des emplois, mais des jobs. Si il n’y a pas de véritables relais syndicaux, des ponts avec le monde du travail " réel ", MacDo continue d’exploiter.

Socialisme : Quel est l’élément qui a pu déclencher la rupture de confiance avec la direction ?

Abdel : le facteur principal de révolte, c’est le turn-over. La plupart des salariés quittent la boîte au bout de quelques mois dès qu’ils commencent à comprendre les rouages du système.

George : Le but recherché est d’éviter qu’entre l’équipe d’encadrement et les salariés de base se crée des liens de solidarité, qu’une équipe autonome se forme. A plus long terme, c’est réduire au minimum les possibilités d’une implantation syndicale.

Abdel : Tout le problème est là… Car un délégué syndical, même si il est d’une autre équipe, détient le rôle-clé pour faire prendre conscience aux jeunes leur situation.

Socialisme : A Strasbourg Saint Denis, qu’est ce qui a pu casser la cohésion de l’équipe d’encadrement et pousser les jeunes à faire grève ?

George : La mèche s’est allumée dès l’arrivée de Smolik, le nouveau gérant, qui a voulu faire le ménage et imposer sa loi.

Abdel : Il faut savoir qu’un gérant, c’est le papa. C’est lui qui crée la cohésion. Pour ma part, à chaque fois que j’ai réussis à percer et à déstabiliser la direction, c’était à cause du changement de directeur ou de manager. Les salariés perdent leur points de repère. Ils peuvent se sentir trahis : ils commencent à réfléchir puis ils réagissent.

George : Dans ma boîte, au Louvres, leur mascarade, c’est terminé. Dès qu’un directeur l’ouvre un peu trop on menace de faire grève et, généralement, il se calme tout de suite.

A St Denis, ça s’est passé autrement. Smolik les a agressé. Eux, ne comprenant pas son attitude, ils se sont braqués. Mais son idiotie a fait qu’il ne s’est pas calmé. Bien au contraire, il a continué ces coups de pression…Là où d’autres auraient essayé de les diviser et de contenir le ras-le-bol par le dialogue, Smolik s’est enfoncé, ce qui a renforcé la détermination des salariés.

Bernard : Une chose inouïe, c’est la forte solidarité qui existe entre les grévistes. Des liens qui, paradoxalement, ont été forgés par l’ancienne direction. MacDo déguste l’effet boomerang de sa politique.

George : Ils cherchent une main-d’œuvre docile qu’ils trouvent dans les quartiers, là où personne ne veut les embaucher. Sans sélection, MacDo leur dit : " Venez travailler, arrêtez de tout casser, on vous intègre dans la société. "

Bernard : " Nous avons une mission pédagogique et d’intégration. " comme disait le PDG de MacDo.

George : C’est typiquement américain !  " On va te remettre dans le droit chemin de l’honnête citoyen. On te propose la société idéale, universelle. "

Abdel : Avant, il y avait le service militaire, maintenant il y a MacDo. A y regarder de plus près, c’est les mêmes règles : l’uniforme, " le rush, c’est le combat "…

Bernard : Et toute cette hiérarchie ! Une myriade de chefs, de sous-chef, directeurs, directeur adjoint…

George : C’est le principe de diviser pour mieux régner. Et c’est terriblement efficace.

Bernard : Si il y a une telle audience autour de la lutte, c’est que MacDo représente un monde totalitaire de plus en plus rejeté.

Socialisme : Alors quelles sont d’après vous les motivations des gens du comité de soutien ?

Bernard : C’est ce refus d’un modèle d’entreprise et donc de société qui réunit. Et ça va même au-delà du monde du travail. Ce mode de management est un danger pour la démocratie.

MacDo paye les salariés pour bouffer la merde qu’ils produisent. Ils embauchent leurs propres clients.

George : Quand les parents amènent leur enfants au MacDo, il les considère comme ses futurs employés, il faut donc les accueillir le mieux possible. MacDo donne des jouets, mais il ne voit pas un enfant, il voit un futur salarié de sa boîte.

Bernard : Sa politique est de tuer la notion même de salariat. Cette méthode est envahissante. Aujourd’hui, on ne parle plus de syndicat mais de partenaire social. Le salarié est appelé partenaire, ou collaborateur, d’autres termes sont en train d’apparaître.

George : Le patron devient l’entrepreneur. On ne veut plus de conflits. Il faut des mots neutres, qui n’ont pas d’histoire. Car patron, syndicat, salarié, ça a une connotation historique. Cette nouvelle terminologie vient des Etats-Unis,

Il faut que tout le monde soit heureux dans le meilleur des mondes alors qu’en réalité, les choses s’aggravent de manière souterraine, on cache la misère.

Socialisme : Qu’est-ce que vous avez retenu de la manière dont les salariés ont auto-organisé leur lutte ? En ce qui concerne leurs choix tactiques d’élargissement du mouvement, qu’est ce qui vous a le plus étonné ?

Bernard : Il n’y avait pas d’autogestion.

Abdel : La plupart des jeunes ont l’habitude d’écouter Ronald MacDonald. Ils nous faisait donc confiance, et c’est pour cette raison que ça dure depuis trois mois.

Socialisme : C’est donc le comité de soutien qui a structuré le mouvement…

Abdel : Oui. Ils ont aussi pris part à l’organisation, mais c’était assez limité. Les problèmes de financement et autres rendait l’affaire difficile à gérer.

Bernard : Ces jeunes ont vachement de bon sens…Ils n’ont pas pris la grosse tête. Les choses se sont déroulées naturellement, les événements se sont enchaînés. Personne n’a voulu imposer un schéma de l’extérieur, tout était débattu.

George : Les grévistes ont besoin de grand-frères qui les soutiennent. Certains jeunes ont même 17, 18 ans. Mais au fil de la lutte, ils ont commencé à prendre des initiatives, occuper des MacDo, organiser un piquet de grève, parler en publique, etc…

Abdel : Ils ont appris dans la lutte, en trois mois, on s’est auto-formé. Moi-même j’ai appris autant qu’eux des trucs comme occuper un MacDo par exemple. On apprend toujours dans la lutte.

George : Eux, comme nous, auront une expérience de lutte qu’ils pourront transmettre à d’autres.

Socialisme : dans quelle mesure la lutte chez MacDo provoque un impact dans vos boîtes ? Quelle confiance elle peut donner aux salariés chez vous ?

Abdel : L’impact est direct, on a la même convention collective de la restauration rapide, créée par MacDo en 1983 quand ils sont arrivés en France : ils ont ramené leur système… Mon directeur des ressources humaines vient de chez MacDo par exemple. Cette convention pourra donc changer si la lutte aboutit.

Bernard : Même pour Maxi-livre, MacDo est un modèle. Mon patron l’a dit en plein conseil d’entreprise. On sent que ce modèle est en train de tout envahir dans le commerce. Je m‘intéresse à étudier comment ma boîte essaie de se l’approprier. Il y a le même esprit de copinage, comme si tout le monde faisait parti de la même famille. Il y a cet esprit qui est absolument affreux : ce sentiment de peur en fin de compte. Les salariés se forcent à jouer les copains avec leur chef. Ca se passe comme ça chez MacDonald’s.

George : Pour ma part dans le resto au Louvre, l’impact est pratiquement nul. L’individualisme est cultivé par la boîte, et c’est pour ça que le syndicalisme recule. C’est aussi la responsabilité de l’organisation syndicale d’éviter que les salariés se fédèrent pour lutter ensemble. Dans mon syndicat la nouvelle de la grève à MacDo, je l’ai appris par Abdel et par hasard. Ce n’est pas aux structures que l’on nous informe qu’il faut s’unir. Pour des raisons que j’ai encore du mal à comprendre, ce sont les structures qui imposent de gérer les conflits, et pas les salariés.

Socialisme : Mais les syndicats restent un bon outil de lutte…

Abdel : Tout à fait, mais ce n’est pas le seul. On reste des citoyens, des êtres humains.

George : Nous, on arrive à dépasser ces vieilles querelles entre syndicats. Alors qu’il y a des mobilisations à faire sur le terrain, on devrait tous s’unir. Les batailles de chapelles font le jeu du patronat.

Socialisme : Quelles sont les perspectives pour élargir la lutte ?

Abdel : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Bernard : On se rend compte qu’on est tous précaires. On nous faisait croire que l’on était salariés, on s’était habitué à supporter des conditions de travail, un recul des acquis sociaux, des salaires gelés, une dégradation du contrat social dans les entreprises avec l’accroissement du harcèlement, etc…

Abdel et George : On en a marre du blabla qui ne mène à rien, il faut des actions, une véritable pratique de la lutte.

Propos recueillis pas Alexandre Mamarbachi

DERNIERE MINUTE : 24 janvier : Victoire aux prud'hommes pour les grévistes de Macdonalds Strasbourg Saint Denis! Le tribunal a ordonné la réintégration des deux employés licenciés.
 

 
 
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