REBELLION EN ARGENTINE

L'espoir vient aujourd'hui de l'Argentine. En décembre 2001, des millions d’Argentins ont dit "non" à la misère créée par un système géré par les banquiers et les patrons. Juste avant Noël, toutes les villes du pays étaient bloquées par des manifestations de masse.

C’est le ministre de l’économie Cavallo qui a été le premier à démissionner, suivi par le président de la Rua. Une semaine plus tard, une deuxième vague de manifestations a fait tomber un autre gouvernement. L'immense pouvoir de la mobilisation des masses a été démontré.

Nous publions ici un entretien d’ALAN MAAS avec JAMES PETRAS qui a été réalisé au début de l’année. Ce dernier est l’auteur de plusieurs livres sur l’Amérique latine. Il travaille avec le mouvement des chômeurs en Argentine. La traduction est de ‘Socialisme’.

Qu’est-ce qui a provoqué le soulèvement populaire en décembre ?

C’est surtout l’activité du mouvement des chômeurs qui a permis une telle mobilisation. Le mouvement est en train de monter depuis cinq ans. Mais dans les douze derniers mois, il s’est répandu à travers tout le pays et a réussi à arracher des concessions au gouvernement comme des aides aux chômeurs et des travaux publics.

La tactique du mouvement est de paralyser la circulation de marchandises et les transports. Des groupes très mobiles – les ‘piqueteros’ – bloquent des axes routiers pour appuyer leurs revendications. Dans les rangs du mouvement on trouve une majorité de femmes, en particulier des femmes ‘chefs de famille’.

Dans certaines régions, le chômage atteint 50 ou 60 %. Donc de nombreux ‘piqueteros’ sont d’anciens travailleurs d’usine qui ont une expérience syndicale. D’autres sont des jeunes qui n’ont jamais travaillé. Ils s’organisent pour bloquer les routes. Ceci crée des embouteillages, les camions ne peuvent pas circuler, les usines ne peuvent pas s’approvisionner ou sortir leurs produits finis. Il y a souvent des bagarres avec la police. Des gens ont été tués, 5 ou 6 récemment dans le Nord de l’Argentine.

Mais ce qui fait peur au gouvernement, c’est l’idée que, si les affrontements continuent, les habitants des bidonvilles s’y joindront. Cela se transformerait en une guerre civile, localement au moins. Donc en général, après des menaces et des mobilisations de la police, il finit par négocier un accord. Ces accords sont discutés par les participants eux-mêmes. Ils ne délèguent pas de dirigeants pour aller discuter avec les autorités. Ils obligent le gouvernement de venir à eux, et ils discutent de leurs revendications et de ce qu’ils devraient accepter sur place

Ce type de manifestation a eu beaucoup de succès dans des zones limitées. Mais en septembre de l’année dernière il y a eu deux réunions nationales pour essayer de coordonner les différents comités locaux.

La principale leçon de ces manifestations pour la population est qu’on ne peut pas faire confiance aux politiciens. Il faut un mouvement autogéré par la base.

L’esprit des luttes des ‘piqueteros’ a commencé à se manifester jusqu’à Buenos Aires, peu de temps avant les récents événements. Des problèmes ont émergé, et des commerçants et autres ont décidé de bloquer les rues du centre-ville.

A ce moment-là, les dirigeants syndicaux ‘progressistes’ pensaient qu’ils pouvaient obtenir le soutien des classes moyennes en bloquant certaines rues mais en laissant d’autres ouvertes à la circulation. Les mouvements des chômeurs les plus radicaux s’y sont opposés, en disant, soit on ferme les rues, soit on ne les ferme pas.

Cet esprit a capté l’imagination non seulement des salariés et des jeunes, mais aussi d’une partie des classes moyennes qui est écrasée par la misère, et même des éléments plus aisés parmi les commerçants, les artisans et d’autres qui avaient des économies. Quand le gouvernement a confisqué celles-ci, ces gens-là ont rejoint les manifestations.

Ce sont des gens qui ont tout perdu. Ils n’ont pas d’argent pour régler la note chez l’épicier, payer leur loyer ou partir en vacances. Donc on voit que des couches diverses de la population se sont mises ensemble pour suivre l’exemple des chômeurs. Il y a la grande masse des chômeurs qui survivent grâce à l’économie parallèle. Il y a des salariés qui n’ont pas été payés parce que les comptes de leurs employeurs sont gelés. Et il y les travailleurs du secteur public, les commerçants et d’autres qui forment un front très large contre les banques.

La dynamique est telle que les chômeurs constituent un pôle d’attraction pour les salariés, les petits bourgeois et une partie des classes moyennes. Ils sont attirés vers la lutte extraparlementaire et rejettent les principaux partis bourgeois.

Ce qu’on ne sait pas, c’est si cette classe moyenne restera un allié longtemps, ou si elle obtiendra un accord qui lui permettra de retirer ses économies des banques.

Mais le facteur le plus important est le fait que l’action de masse, plus que toutes les grèves symboliques de la bureaucratie syndicale, a conduit à la démission des principaux représentants du néolibéralisme et les porte-parole des banques et du gouvernement américains au sein du gouvernement.

A chaque fois, ils ont été remplacés par d’autres représentants moins connus du néolibéralisme. Il est impossible pour le gouvernement de rembourser la dette sans provoquer un soulèvement de masse – et dans ce cas le système parlementaire bourgeois pourrait s’effondrer et on ira peut-être vers une guerre civile, avec potentiellement une intervention de l’armée.

Il existe un degré d’hostilité envers tous les partis bourgeois et un niveau de mobilisation des masses qu’on pourrait qualifier de "pré-révolutionnaire". Rien de cela ne paraît cependant dans la presse bourgeoise, mais c’est ce que décrivent les militants de base.

Il n’existe pas de parti révolutionnaire organisé enraciné dans le mouvement populaire. Il y a des milliers d’activistes qui sont impliqués dans les luttes, et une radicalisation de la conscience politique chez des centaines de milliers, sinon des millions d’Argentins aujourd’hui – une situation sans précédent en Amérique latine dans la période récente.

Toutes les petites organisations révolutionnaires ont consacré beaucoup d’efforts à faire élire des députés dans un parlement sans pouvoir. Aucune de ces organisations – et encore moins les partis du centre gauche – n’a joué un rôle de direction dans le mouvement. Ils publient des programmes et ils vendent leurs journaux. Mais dans toutes ces mobilisations de masse il n’existe aucune avant-garde organisée.

Les militants du mouvement des chômeurs qui ont acquis une expérience des combats de rue et de la préparation des manifestations. Ils sont très clairs en ce qui concerne leurs revendications immédiates – de grands projets pour mettre les chômeurs au travail, des salaires décents, des allocations chômage et bien sûr l’annulation de la dette.

Comment va être le nouveau gouvernement de Duhalde ?

Le nouveau gouvernement constitue une provocation. Duhalde est un homme de la droite et malgré ce que dit la presse, il est capable d’utiliser des méthodes quasi fascistes, en utilisant des groupes de voyous recrutés parmi les couches les plus marginales y compris des chômeurs. Il y a déjà eu un affrontement important et naturellement la police a pris partie pour les voyous péronistes.

Je pense qu’il s’agit là d’une répétition. Il ne peut pas y avoir de ‘période de grâce’ pour Duhalde. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un pays avec une longue tradition d’action collective et syndicale. L’Argentine détient le record du monde pour le nombre de grèves générales ! C’est actuellement le pays avec la plus grande concentration de travailleurs industriels au chômage au monde. Et c’est le pays avec le plus grand nombre de chômeurs organisés et impliqués dans l’action directe.

Ce qui manque dans ce contexte est une direction politique reconnue qui puisse pousser ce processus en avant vers la création d’un gouvernement ouvrier.

Les Etats-Unis ne pourront pas tolérer la poursuite de ce mouvement. On pourrait assister au retour des militaires derrière la façade d’un régime ‘démocratique’. Ceci ne fera qu’accélérer le processus. En 1976 il a fallu 30 000 morts et disparus pour arrêter le mouvement. Aujourd’hui il y a beaucoup plus de militants et d’activistes qu’aux moments les plus forts des mobilisations des années 60 et 70.

Tu parles du conservatisme des dirigeants du mouvement ouvrier et des grèves générales symboliques. Mais les syndicats ont quand même joué un rôle dans la résistance …

Ici tu peux parler à n’importe quel chauffeur de taxi et il te dira : Les bureaucrates syndicaux se servent des grèves générales pour faire échapper la vapeur. Ce sont des actions limitées à une seule journée sans mobilisations de masse ni occupations. Le gouvernement et les patrons savent que s’ils ne font rien, cela passera, et il y aura peu de conséquences.

Il existe trois confédérations syndicales en Argentine. Le syndicat officiel, la CGT s’est arrangée avec tous les gouvernements depuis la fin de la dictature – et même avant.

Il y a la CGT-Moyano, dirigée par Hugo Moyano, qui critique les rapports de la CGT avec le gouvernement. Mais cette confédération est dirigée par des bureaucrates qui s’en servent pour obtenir quelques concessions du gouvernement, sans remettre en cause les structures de la société. C’est vrai qu’ils ont un certain enthousiasme pour la tactique de la grève générale et s’agitent sur quelques questions précises. Malgré leur rhétorique populiste, ils négocient sur des questions catégorielles, souvent derrière le dos des travailleurs. Beaucoup de secteurs de la classe ouvrière sont très méfiants à son égard.

Le troisième syndicat est la CTA, qui vient de la CGT et qui compte beaucoup de travailleurs du secteur public parmi ses adhérents – un secteur public qui a vu des licenciements par milliers.

La CTA est la confédération la plus active et la plus radicale. Localement elle a collaboré avec les ‘piqueteros’ et les chômeurs. Elle soulève aussi des questions de fond, sans toutefois remettre en cause globalement le système capitaliste. Ses dirigeants, eux aussi, ont tendance à déclencher des actions radicales, et ensuite reculer pour négocier. En tant que représentants des fonctionnaires, ils ont tendance à se considérer comme des ‘partenaires privilégiés’ de l’Etat et à oublier les autres secteurs de la classe ouvrière.

L’expérience des chômeurs est que la direction de la CTA les considère comme des auxiliaires. Quand des négociations sérieuses commencent, c’est en général sur la question de l’emploi dans le secteur public. C’est pour cette raison que les chômeurs tiennent à garder leur autonomie.

Mais il y a des sections des syndicats des fonctionnaires et des enseignants qui ont entrepris des luttes de masse, avec des affrontements violents. Il y a eu des morts et des blessés.

Dans la CGT-Moyano et surtout la CTA, la base est souvent plus radicale que les dirigeants, surtout en province.

Comment cela fonctionne-t-il dans la pratique ?

Je peux te donner un exemple. Des salariés des hôpitaux à Neuquen ont protesté pendant des semaines. Ils revendiquaient le départ d’un directeur. Celui-ci a appelé la police pour qu’elle empêche les grévistes de bloquer l’entrée de l’hôpital. Quand ils ont entendu la nouvelle, 300 chômeurs sont montés tout de suite à l’hôpital. En moins d’une heure, le directeur est parti, et les salariés ont élu un remplaçant.

Ce genre de solidarité entre les travailleurs de la santé et les ‘piqueteros’ est fréquent en province. Mais pour comprendre la situation dans son ensemble, il faut comprendre le rôle de la bureaucratie syndicale.

Il existe bien sûr des dirigeants dans les différents secteurs de l’industrie qui ont fait preuve de combativité. Mais où étaient ces dirigeants pendant la journée du 20 décembre ?

Selon les activistes sur le terrain, ils étaient … cachés sous leur lit ! Ils n’ont pas montré leur nez, alors que le gouvernement de la Rua était en train de tomber. Les actions parlent beaucoup plus que les paroles !

Quel rôle ont joué les travailleurs de l’industrie ?

La majorité des travailleurs de l’industrie sont aujourd’hui au chômage. Les chômeurs ne sont pas des marginaux, des vendeurs de journaux dans la rue. Ce sont des travailleurs qui ont bossé dans l’industrie automobile, des sidérurgistes, des métallos. Quand j’ai participé à une réunion publique pour les chômeurs au mois de mai, j’ai rencontré énormément de gens qui avaient été actifs dans les syndicats.

Encore plus intéressant, ce sont les femmes de ces ex-travailleurs de l’industrie qui poussent souvent les hommes en avant, parce que certains hommes sont devenus désorientés à cause du chômage de longue durée. Elles poussent leurs maris à participer à un barrage routier, peut-être parce qu’on peut parfois décrocher un travail si on est présent à l’assemblée.

Pour dire la vérité, l’action dans la rue à partir du 20 décembre a fait beaucoup plus que toutes les grèves générales et manifestations symboliques des syndicats depuis cinq ou dix ans pour mettre le changement à l’ordre du jour. Une grève générale n’a un contenu social que quand les travailleurs occupent leurs usines et organisent un vrai face-à-face avec le gouvernement.

Quelle sont les chances de voir l’émergence d’une organisation ou d’un parti capable de donner une perspective politique au mouvement ?

La force derrière la lutte en Argentine, c’est la faim. C’est qui a conduit au pillage des supermarchés en décembre, et avant, aux barrages routiers. Les gens ont revendiqué de quoi survivre – du travail à $200 par mois, de la nourriture.

A partir de ces luttes élémentaires, des travailleurs avec plus d’expérience syndicale ou politique ont commencé à soulever des questions plus générales comme la répudiation de la dette, des investissements publics à grande échelle, la renationalisation des industries stratégiques.

Il y a des marxistes et des socialistes actifs dans certaines organisations. Mais ils agissent en tant que militants de base du mouvement. Ils n’ont pas assez de soutien pour pouvoir prendre la direction du mouvement – au moins pour l’instant.

Il existe trois niveaux dans le mouvement. A la base il y a des gens qui souffrent, qui sont privés de tout. Dans un pays – l’Argentine ! – qui exporte de la viande et du blé partout dans le monde, les travailleurs ont faim. Ils n’ont ni viande, ni pâtes, et leurs enfants n’ont pas assez à manger. Et ils regardent les trains qui vont vers les ports chargés de viande pour l’Europe.

Le deuxième niveau, c’est les cadres de base du mouvement, des gens qui ont une vision du changement qu’on pourrait qualifier d’anti-capitaliste et populiste. A un troisième niveau, les questions du socialisme et d’une révolution commencent à entrer en jeu.

Pendant que le gouvernement continue à éviter les mesures qui sont nécessaires pour améliorer la situation, le pouvoir à l’intérieur du mouvement est en train de se déplacer vers la gauche. Il y a un mois, seule la gauche parlait de la répudiation de la dette, de la renationalisation ou d’un programme d’investissements publics. Maintenant tout le monde en parle. La même chose pour une prise en main des banques.

Le débat politique s’est déplacé vers la gauche. Mais il s’agit des idées de gauche, pas d’une gauche organisée.

Cet article a été publié en février 2002 dans Socialisme International N° 2

 
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